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Le secret pour Gagné: bûcher

Jeudi 20 novembre 2003

Automne 1999. L'air est frais mais le soleil nous réchauffe timidement malgré tout. Nous marchons sur un tapis orange et brun de feuilles mortes, sur le terrain des Hervieux longeant le fleuve St.Laurent. Le gaillard à mes côtés est heureux. Il vit d'espoir. Quelques semaines auparavant, il impressionne non seulement les partisans des Dodgers mais tout l'état-major de l'équipe. Le 7 septembre 1999, il lance avec une maîtrise étonnante son premier match au baseball majeur.

"Je n'ai pas dormi de la nuit. Je téléphonais à tout le monde. Mon père, ma mère, ma blonde, mes amis. Ça dû me coûter plus de 300 dollars d'appels téléphoniques. C'est toutefois lors des tirs d'échauffement que j'ai vraiment réalisé que j'étais dans les majeures. C'était incroyable. Mes jambes tremblaient. J'étais tellement nerveux…mais après les premiers lancers, je me sentais comme un Dieu. J'avais toujours rêvé de jouer chez les pros", nous relate le jeune Québécois aux yeux rêveurs.

Son sourire est radieux mais il s'estompe rapidement lorsqu'il relève sa manche pour dévoiler la longue cicatrice qui orne une partie de son avant-bras droit et son coude, résultat de quelques heures sous le bistouri, pour y subir l'opération Tommy John. Une reconstruction du coude qui l'a fait suer à grosses gouttes et vivre de grands moments de découragement. Il a dû mettre une croix sur la saison 1997 au complet. "Je ne pouvais même pas lancer la balle à trois pieds. Je devais réapprendre à lancer. J'étais tellement découragé que je pensais bien tout abandonner et retourner aux études."

Cette blessure fut toutefois une bénédiction. Il s'est mis au travail et s'est acharné à peaufiner sa technique, changer et développer de nouveaux tirs tout en renforçant son bras. La plupart des releveurs n'ont besoin qu'un ou deux lancers pour connaître du succès, Eric Gagné en a plusieurs dans sa manche. Une balle rapide, une courbe, un excellent changement de vitesse et à l'occasion, une balle papillon.

Le colosse de 6 pieds 2 pouces ne fait pas que progresser et polir sa technique, il développe également son propre style au monticule, c'est d'ailleurs une des raisons de ses succès selon le receveur des Dodgers, Paul Loduca. "Physiquement, son style de joueur de hockey agressif plait beaucoup mais c'est surtout sa mentalité de hockeyeur qui l'aide davantage dans son rôle de reveleur", précise-t-il. Son look de joueur de hockey n'est pas de la frime. Gagné a effectivement chaussé les patins pendant plusieurs saisons. Ancien défenseur, il se décrit comme un "goon". Il arbore d'ailleurs des cicatrices aux mains en raison de quelques combats et doit porter des lunettes depuis qu'il a reçu un coup de bâton près d'un oeil.

Été 2003. L'air est chaud et les palmiers au champ-centre nous rappellent que Mascouche est bien loin. Les gradins du Dodger Stadium sont remplis. Les amateurs jettent un regard attentif au terrain manucuré, où les joueurs se démènent pour tenter de conserver une mince avance. Le tableau indique 4-3 pour les Dodgers en neuvième manche. Le gérant sort de l'abri, se dirige vers le monticule. Les gens ont compris. Une clameur surgit. La musique de Guns and Roses crache dans les hauts-parleur la chanson thème du gaillard "Welcome to the jungle". La foule se lève d'un bond, quelques gars éméchés criant déjà "Game Over, Game over". La porte s'ouvre et sous les réflecteurs, le gaillard en sort d'un pas décidé, martelant le sol de ses crampons, avec pour seul arsenal, son bras puissant et toute sa détermination. Il foule le monticule, le regard vif derrière ses Oakley, intimidant l'adversaire. Le barbichu des Dodgers n'a besoin que de neuf lancers pour retirer trois frappeurs. Du travail vite fait. Du travail bien fait. Lorsque le dernier adversaire retourne à l'abri piteux, le bâton sur l'épaule, le releveur des Dodgers fend l'air de son poing en signe de victoire. La foule s'époumone, heureuse du dénouement, satisfaite de voir son protégé gonfler sa fiche immaculée.

Des scènes semblables à celle-ci, se sont produites 55 fois en 55 tentatives cette année. Eric Gagné a offert rien de moins que LA perfection cette saison. Personne n'avait réussi pareil exploit au baseball majeur. Il a été le lanceur le plus dominant de la saison. Au scrutin pour le trophée Cy Young, il a reçu 28 des 32 votes de première place. Il est un des candidats au titre d'athlète de l'année avec le golfeur Mike Weir. Gagné est mon choix. Sans rien enlever à Mike Weir qui a bien fait sur le circuit de la PGA et remporté le tournoi des Maîtres à Augusta, l'exploit de Gagné est unique. Il est tout simplement parfait depuis août 2002!

Ce qui est formidable, c'est qu'on n'a pas fini de parler du vainqueur du trophée Cy Young. Il est jeune, talentueux et aussi très travaillant. Est-ce que ses succès vont le changer? Je ne crois pas. Il a trop bûché pour arriver aux grands honneurs. Il ne l'a pas eu facile. Ce sont plutôt les gens autour de lui qui risquent de changer leur attitude devant le meilleur lanceur du baseball majeur. Pour ses coéquipiers, il reste un releveur efficace en qui ils ont pleinement confiance. Rien ne changera pour eux. Il demeure toujours le plus jeune releveur de l'équipe qui devra accomplir une tâche qu'il fait depuis deux ans: transporter, avant chaque match, le sac de bonbons et de rafraîchissements pour ses coéquipiers jusqu'à l'enclos des releveurs. Une belle façon de rappeler au gaillard des Dodgers que pour atteindre les hauts sommets, il faut aussi prendre soin de ses coéquipiers.
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