Le parcours de Russell Martin a de quoi impressionner. (Photo PC)
L’entrevue avait été fixée à 10h00, mais les minutes passaient et Russell Martin était aussi difficile à trouver que le sens de l’humour de Jeff Kent.
Quand Martin est finalement sorti du bureau du soigneur vers 10h45, ses yeux bouffis et les marques rouges sur son front ne laissaient aucun doute sur son horaire matinal : il venait tout juste d’être projeté dans un état second par un massage aux effets réparateurs.
À ce temps-ci de l’année, il fait bon de se faire traiter aux petits oignons.
"Je ne suis pas matinal et on est en septembre, dit Martin. C’est une mauvaise combinaison."
À la lumière de ses performances cette saison, on peut pardonner à Martin d’être tombé dans les bras de Morphée pendant son massage. Depuis que les Dodgers l’ont rappelé de Las Vegas, au niveau AAA, en mai, le jeune s’est accroupi derrière le marbre pendant plus de manches que n’importe quel receveur des majeures, à l’exception de Jason Kendall des A’s.
Martin a une moyenne au bâton de ,284 avec une moyenne de présence sur les buts de ,356 et il a retiré 32 % des coureurs qui ont tenté de voler un but contre lui. Il est récemment devenu le troisième receveur seulement, après John Roseboro et Benito Santiago, à frapper dix circuits et voler dix buts à sa saison recrue.
Malgré cela, sa candidature pour le titre de recrue de l’année dans la Nationale est aussi populaire qu’une campagne pour ramener Pluton parmi les neuf planètes du système solaire.
Dan Uggla (Marlins), Ryan Zimmerman (Nationals), Matt Cain (Giants), Prince Fielder (Brewers), Andre Ethier (Dodgers) et plusieurs autres joueurs des Marlins ont des statistiques plus impressionnantes et font davantage parler d’eux à travers le pays.
Mais aucun d’entre eux n’est un receveur qui tente de diriger un personnel de vétérans lanceurs en plein milieu d’une course aux séries. On ne parle pas ici d’une mince tâche. Même Joe Mauer, des Twins, qui est d’une maturité étonnante à 23 ans, a eu besoin de 166 matchs avant de pouvoir mener son équipe dans une course aux éliminatoires cette saison.
Seulement sept receveurs ont remporté le titre de recrue de l’année depuis que cet honneur a été implanté en 1947. La liste comprend quatre
catchers de la Ligue nationale (Johnny Bench, Earl Williams, Benito Santiago et Mike Piazza) et trois de l’Américaine (Thurman Munson, Carlton Fisk et Sandy Alomar Jr.).
Six des sept gagnants jouaient pour des équipes qui ont terminé, si on les additionne, à 96 matchs de la première place de leur division. Seul Fisk, qui étaient avec Boston en 1972 quand ils ont été coiffés par Detroit, s’alignait avec une équipe qui aspirait aux grands honneurs.
Et nous voilà à parler de Martin, un Canadien qui a débuté sa carrière au troisième but. Un jour, il est derrière le marbre quand Greg Maddux lance six manches sans accorder de coup sûr. Un autre, il met son grain de sel dans une manche où son équipe frappe quatre circuits consécutifs. Il est partout, il fait de tout.
Le directeur-général des Dodgers, Ned Colletti, se souvient d’une conversation qu’il a eue avec sa recrue plus tôt cette saison. À ce moment, Martin était en train de voler le poste de receveur partant à Dioner Navarro, qui allait finalement être échangé aux Devil Rays.
"Quel genre de joueur as-tu l’intention de devenir?", Colletti lui a-t-il demandé.
Quand Martin l’a regardé d’un air interrogateur, Colletti a approfondi sa pensée.
"Deviendras-tu un receveur qui se contente de recevoir des lancers et de les renvoyer au lanceur, ou quelqu’un qui pourra être un leader au sein de son équipe? Peux-tu être heureux simplement en étant un receveur dans les majeures, ou tiens-tu à devenir un joueur étoile, ou peut être même plus? Se rendre dans les majeures est quelque chose d’extraordinaire, mais ce que tu fais de cette opportunité définis la tangente que ta vie prendra."
Martin n’a pas donné de réponse immédiatement, mais ses performances depuis parlent d’elles-mêmes.
"Je crois qu’il a de grandes aspirations, dit Colletti. Je le vois vraiment comme ce genre de personne."
Une équipe père/filsJouer dans les grandes ligues a ses bons côtés. Les vols nolisés, l’équipement gratuit. Vous enregistrez vos matchs seulement pour entendre Vin Scully prononcer votre nom, vous rencontrez Sandy Koufax au camp d’entraînement. Et le massothérapeute n’est jamais bien loin quand les courbatures sont plus insistantes.
Vous commencez même à fréquenter des joueurs étoiles. Quand Martin a eu besoin d’une place où rester cette saison, le lanceur Brad Penny lui a offert une chambre. "Je crois qu’il aime bien ma compagnie parce que c’est une grande maison et qu’elle est située dans le milieu de nulle part!", dit Martin en riant.
Mais peu d’émotions s’approchent de celles que Martin a vécues mercredi dernier à Chavez Ravine quand son père, aussi connu sous le nom de Big Russ, a joué l’hymne nationale au saxophone avant le match contre les Pirates de Pittsburgh. C’était le point culminant d’un rêve que le père et le fils partageaient il y a une douzaine d’années dans le bastion du baseball qu’est Montréal.
Les parents de Martin se sont séparés quand il était encore tout jeune, et le petit Russell est parti habiter avec sa mère à Ottawa. Il restait avec elle durant l’année scolaire et rejoignait son père au Québec durant l’été.
Big Russ, un ancien joueur de football dans l’armée, a déjà eu un essai comme receveur de passes et demi défensif avec les Alouettes de Montréal. Il a fait son chemin comme menuisier pendant quelques années, mais s’est finalement dit qu’il pourrait consacrer plus de temps à son fils en faisant son propre horaire comme musicien de rue.
Le matin, Big Russ sortait de la maison avec son sax et allait le faire résonner dans les stations de métro aux heures de pointe pendant que les voisins surveillaient fiston. "Nous n’étions pas riches, mais nous étions capables de fonctionner", se souvient le paternel.
Plus que tout, il était de retour à la maison vers 10h00 et se rendait au parc avec Russell. Et ils jouaient au baseball.
Big Russ plaçait une balle sur un
tee et demandait à son fils de la faire tomber avec un relais précis. Ils avaient inventé un concours qu’ils avaient appelé "le jeu du nez". Les deux amis se tenaient face à face, à une distance raisonnable, et mettaient leur gant en face de leur visage. Si le relais atteignait le gant sans que celui-ci ne bouge, le lanceur méritait un point.
Le père et son fils prenaient le métro en direction du Stade Olympique pour aller voir Larry Walker, Marquis Grisson et les Expos, et Big Russ jouait au commentateur sportif. Il inventait des scénarios dans lesquels le jeune espoir local Russell Martin, tout juste rappelé des mineures, nettoyait ses crampons, s’avançait dans la cage des frappeurs et envoyait la première offrande du lanceur adverse par-dessus la clôture.
Le petit Russell écoutait attentivement et son cœur de garçon de dix ans battait la chamade.
"Je pouvais voir qu’il aimait ça, mais je ne savais pas que ça avait une telle signification pour lui, se rappelle Big Russ. On essaie toujours de faire ce qu’on croit être le mieux pour nos enfants, mais on ne sait pas vraiment si on le fait bien jusqu’à temps qu’on voit les résultats."
On peut dire sans trop se tromper que cette fois, ça a fonctionné.
Les éloges fusent de partoutLe nom complet de Martin est Russell Nathan Coltrane Jeanson Martin. Nathan est pour son arrière-grand-père. Jeanson est le nom de jeune fille de sa mère et Coltrane est un hommage à John Coltrane, un musicien jazz adulé par Big Russ.
Martin n’a jamais su maîtriser un instrument de musique, mais il joue à la position de receveur comme si c’était une façon pour lui de s’exprimer. Les dépisteurs n’ont que des éloges à propos de l’agilité de ses mains et la vitesse de ses mouvements latéraux. On dit qu’il est né pour travailler derrière le marbre.
L’assistant de Colletti chez les Dodgers, Roy Smith, qui a déjà travaillé pour les Pirates, dit que le caractère et les traits de leader de Martin lui rappellent un jeune Jason Kendall.
Maddux, dont le chemin est pavé vers le Temple de la renommée, apprécie le fait que Martin n’apporte jamais ses insuccès au bâton dans son travail en défensive et qu’il absorbe l’information qu’on lui donne tellement rapidement.
"Il a un excellent sens du jeu, dit Maddux. Si vous ne pouvez pas lancer à ce gars-là, vous ne pouvez lancer à personne."
Le travail de receveur est certainement plus difficile que les meilleurs de leur profession ne le laissent transparaître. Le receveur doit s’immiscer dans la tête de son lanceur, connaître les forces et les faiblesses des frappeurs adverses et demeurer conscient de son positionnement, de la vitesse des coureurs et des tendances des officiels. Au-delà de l’aspect mental du métier, il doit être prêt à bloquer des balles, être atteint par des ricochets, encaisser les contacts au marbre, sans oublier de frapper un coup sûr une fois de temps en temps.
En bonne recrue qu’il est, Martin a été capable d’atteindre l’équilibre nécessaire entre la confiance en ses moyens et le respect pour les joueurs plus expérimentés. Au début de la saison, Derek Lowe était dans un tel état de panique sur le monticule que Martin est allé le voir et lui a dit "Je ne quitte pas tant que tu ne te seras pas calmé". Lowe a finalement repris ses sens, Martin a remis son masque et est retourné s’agenouiller derrière la plaque.
La question se pose : jusqu’à quel point Martin s’améliorera-t-il en vieillissant? Il n’a que 23 ans et il jouait au troisième but dans la Gulf Coast League jusqu’en 2002 avant que Jon Debus, le coordonnateur des receveurs de l’organisation des Dodgers, ne lance l’idée d’un changement de position.
"Quand j’avais 15 ou 16 ans, beaucoup de dépisteurs me disaient que j’allais un jour devenir un receveur et je me disais qu’ils ne savaient pas de quoi ils parlaient. Ils le savaient probablement", se remémore Martin.
Martin a joué au hockey quand il était jeune, mais la croyance qui dit que les Canadiens sont meilleurs sur la glace ne s’applique plus. Larry Walker a pris sa retraite et les carrières de Matt Stairs et Rhéal Cormier tirent à leur fin. Mais le Canada a détruit les États-Unis à la Classique mondiale de baseball et Jason Bay, Justin Morneau, Jeff Francis, Erik Bedard, Adam Loewen et Martin sont parmi les joueurs qui forment la nouvelle vague de talent au nord de la frontière.
Dans le vestiaire des Dodgers, le casier de Martin est situé aux côtés de celui d’Éric Gagné, un compatriote qui a étudié à la même école secondaire. Gagné doit se remettre de blessures au coude et au dos et son avenir au sein de l’organisation est remis en question. Mais pour ce qui est du receveur, on en reparlera dans dix ans.
"Quand je regarde ce qu’il a accompli, c’est extraordinaire, s’émerveille Big Russ. Mais je m’habitue. Il a trouvé sa place."
Comme le dit Ned Colletti, un joueur de baseball a la chance de décider la tangente que sa vie prendra. Russell Martin a commencé à tracer sa ligne dans la bonne direction.