La tuque enfoncée sur la tête, on ne voyait que ses grands yeux verts. Il avait la bougeotte. Il trépignait d'impatience. Assis dans les premières rangées du Centre Bell en ce samedi matin, il se lassait vite de contempler les sièges vides du temple du Canadien.
Il fixait l'entrée du vestiaire à l'autre bout de la patinoire dans l'attente de voir ses préférés de près. "Ils arrivent, ils sont là" s'écria-t-il avec vigueur. Il bondit de son siège et nomma, entrecoupé de quelques hésitations, presque tous les joueurs à fouler la glace. "Regarde, c'est Bouillon et là-bas, Markov. Il est où Théo? " "Est-ce que je peux aller à l'autre bout pour le voir arrêter les rondelles?" "Je ne vois pas Saku, il est encore blessé?" "Est-ce que Kovalev va venir voir la pratique?"
L'avalanche de questions déferlait de la petite bouche du garçon de 9 ans. Hugo joue au hockey depuis l'âge de 3 ans, un sport qu'il adore et il est un fervent partisan du Canadien. En cette journée de décembre, il a le privilège d'assister à un entraînement de son équipe préférée. Même si ce n'est pas un match, il est heureux d'être là parce que dit-il, "on a l'occasion de voir l'équipe au complet sur la glace en même temps" C'est une façon intéressante de voir les choses! Il ne sait d'ailleurs plus où regarder tellement il est impressionné!
Les joueurs y vont d'exercices variés devant une poignée d'amateurs, qui comme Hugo, ont la chance de voir leurs favoris de près. A l’occasion, le Canadien permet aux partisans ce rapprochement avec les joueurs. Ils pratiquent notamment leur jeu en avantage numérique. Dagenais, Ribeiro et Ryder suivent les directives de Claude Julien et recommencent la même routine jusqu'à la satisfaction de l’entraîneur. Il s'agit d'un entraînement léger car le Canadien dispute la victoire dans quelques heures aux Kings de Los Angeles. Un entraînement banal pour les joueurs mais pour les amateurs sur place, il s'agit d'un moment privilégié.
L'entraînement terminé, on se dirige vers le vestiaire. Hugo a une permission spéciale. On lui accorde deux minutes pour voir ce « lieu sacré ». Les larges portes grises s'ouvrent et accueillent les journalistes, suivi du petit bonhomme. "Woooooow" qu'il chuchote. On l'a averti de bien se tenir tranquille, d'observer, de poser des questions à voix basse pour ne pas déranger les joueurs et les journalistes. Encore une fois, les questions fusent de toutes parts. Sa grande inquiétude : où les joueurs accrochent-ils leurs patins! Puis, il remarque les noms de tous les joueurs de l'histoire, écrit en lettres d'or sur des panneaux, classés par année. Puis, il cherche Mike Ribeiro du coin de l'oeil. Le 71 et Alex Kovalev sont ses joueurs préférés. Je pointe du doigt Ribeiro qui se dirige vers les douches et au même moment, il se retourne et envoie la main au bout de choux, figé au milieu du vestiaire. Hugo trouve assez de «courage » pour lui envoyer la main en retour. Son regard va vers tous les autres joueurs, vers les caméramans, les journalistes. Puis, il lit à haute voix l'écriteau " Nos mains meurtries vous tendent le flambeau..." Il ne veut plus sortir. Il s'assoit à la place laissée vacante par Koivu. Il est heureux.
Puis Bobby Boulanger, l'adjoint au gérant d'équipement, vient le voir. "Bonjour Hugo. J'ai quelque chose pour toi, attend moi un instant." Il revient en cachant quelque chose derrière lui. " Qui est ton joueur préféré?" L'enfant est gêné. Il se balance d'un pied à l'autre, hoche de la tête, hausse les épaules et dit finalement " j'en ai plusieurs mais j'aime bien Kovalev". " Ha oui? Ça tombe bien, regarde ce que j'ai pour toi" et Bobby lui tend un bâton de hockey, la palette tournée vers le haut pour qu’il puisse bien lire le « message ». Les yeux de Hugo s'agrandissent et pour une rare fois dans sa vie, il est complètement bouche bée. Il ne sait pas quoi dire...sur la palette, y est inscrit : "To Hugo from Alex Kovalev". Je suis obligé de le rappeler à l'ordre" Qu'est-ce qu'on dit Hugo?" il sort finalement de son inertie et dit un gros merci à Bobby tout en lui serrant la main.
Le temps que je discute avec Bobby pour le remercier sincèrement, j'aperçois du coin de l'oeil des collègues journalistes qui regardent au centre du vestiaire avec un sourire en coin. Hugo est là, son bâton de Kovalev à la main et il pratique des feintes sur le logo du Canadien. Il est complètement dans sa bulle et se voit sans doute avec un uniforme du CH sur le dos. Je souris à mon tour et je réalise qu'il est temps de le sortir du vestiaire.
Il me donne sa petite main chaude, me sourit; " J'ai deux choses à te dire. Premièrement, j'aimerais que tu dises à Mike Ribeiro que je l'admire beaucoup, j'étais trop gêné pour lui parler dans le vestiaire. Et aussi, je veux te dire que tu es la meilleure maman au monde." Émue, je suis incapable de parler. Ses grands yeux verts s'illuminent, je lui fais un gros câlin. Il ne jouera probablement jamais pour le Canadien, mais une chose est certaine, il sera un partisan à vie.