dimanche, 19 août 2012. 13:40

Une statistique m'avait frappé lorsque je préparais mes notes en vue du match entre les Alouettes et les Eskimos d'Edmonton. Avant de faire le voyage en Alberta, la formation montréalaise montrait un dossier peu reluisant de 1-3 au retour de sa semaine de congé sous les ordres de Marc Trestman.

Bien au fait du soin jaloux que l'entraîneur des Moineaux apporte à l'élaboration d'un plan de match , cette réalité m'avait surpris. J'aurais cru que Trestman aurait historiquement connu plus de succès avec une semaine supplémentaire devant lui pour préparer ses ouailles.

Vendredi soir toutefois, Trestman et son personnel d'entraîneurs ont complètement dominé la bataille stratégique. Les Alouettes étaient prêts, ça ne laissait aucun doute!

Sans le savoir, les Eskimos ont peut-être commis leur première erreur quand ils ont laissé aux Alouettes l'occasion de débuter le match avec le ballon après avoir remporté le tirage au sort. Peut-être se sont-ils dit qu'ils allaient imposer leur force - leur unité défensive était alors la meilleure de la Ligue - d'entrée de jeu. La décision est revenue les hanter puisque Montréal a donné le ton dès le tout premier jeu de la partie, un retour de 38 verges de Trent Guy sur le botté d'envoi qui plaçait le ballon à la ligne de 44 des Alouettes.

J'ouvre une petite parenthèse ici pour souligner que l'unité de retour de bottés des Alouettes occupe maintenant le troisième rang dans la LCF sur les coups d'envoi. L'amélioration est évidente, la constance est au rendez-vous et je trouve pertinent de le souligner puisqu'il s'agit d'un groupe qui a été particulièrement écorché par la critique depuis le début de la saison.

Les unités spéciales ont donc donné le ton au match et l'attaque, elle, y a vu une invitation à tenter de faire encore mieux. Avec seulement six jeux caractérisés par une délicieuse diversité, elle a couvert 66 verges, les 14 dernières parcourues par Patrick Lavoie pour marquer son quatrième touché de la saison. Un grand coup.

Au football, on dit toujours qu'une équipe à domicile ne peut laisser les visiteurs faire la loi dans sa « maison ». Dans les fameux cris de ralliements qui précèdent un match, on entend souvent les leaders vocaux d'un club insister bruyamment sur le fait qu'il faut empêcher l'ennemi de prendre contrôle de « notre maison », qu'il faut protéger « notre maison ».

De telles scènes sont toujours inspirantes, mais en réalité, dès cette première séquence à l'attaque des Alouettes, il est devenu clair que les Eskimos ne seraient pas en mesure d'accomplir leur objectif. Leur maison, elle a été prise d'assaut et les envahisseurs n'ont quitté les lieux qu'après les avoir complètement pillés.

J'ai adoré chaque petit détail dans la sélection des jeux de cette première possession de ballon des Alouettes. Celui qui l'a conclue, une passe piège à Lavoie, a précisément démontré le génie offensif de Trestman.

Lavoie a visité la zone des buts sur un jeu identique à celui qui lui avait permis d'inscrire le premier touché de sa carrière le 6 juillet contre les Blue Bombers de Winnipeg. Avant de relayer l'objet ovale à son joueur recrue, Anthony Calvillo a semé la confusion la plus totale dans l'unité des Eskimos en envoyant une multitude d'informations contradictoires visant à diviser les ressources déployées en défensive.

Décortiquons. Tout était dessiné pour faire croire à une course à contre-courant du côté droit. Dès la remise de son centre, Calvillo feint une remise au porteur de ballon Victor Anderson, puis fait croire que c'est plutôt le receveur Brian Bratton qui héritera du ballon sur un jeu renversé. Deux supercheries parfaitement exécutées.

Au début de l'action, Lavoie est planté sur le coin gauche de la ligue offensive pour compenser le décrochage du plaqueur et du garde vers la droite. Il se positionne pour empêcher la poursuite et, une fois que les deux feintes ont été exécutées, il délaisse comme par hasard son bloc et va se placer dans le flanc, où il reçoit le ballon sous une surveillance minimale. Les gilets jaune et blanc sont pratiquement absents, presque tout le monde a mordu et est parti du côté droit. La recrue a la voie libre vers la terre promise.

« Diviser pour mieux régner ». C'est une expression qu'il est intéressant d'appliquer au football. Plus une attaque parvient à disperser les couvreurs qui lui font face, meilleures sont ses chances de profiter d'un avantage numérique quelque part sur le terrain. Et en éliminant l'effet de meute, tu diminues tes chances de te faire arracher le ballon et d'être la cible d'un contact sévère. En d'autres mots, tu réduis les risques d'être victime d'un revirement.

Trestman excelle à ce petit jeu, mais son souci du détail va encore plus loin.

En général, lorsqu'elle se prépare pour un adversaire, une équipe visionne 1) les vidéos des affrontements précédents entre les deux clubs et 2) les trois derniers matchs de l'adversaire. Ce n'est pas une science exacte, mais disons que ça s'approche du protocole général.

S'ils ont suivi ce mode d'emploi, les Eskimos ont d'abord étudié leurs matchs de 2011 face aux Alouettes. L'approche est sensée puisque les Alouettes préconisent la même approche et ont probablement conservé plusieurs tendances. Ensuite, ils ont probablement observé Montréal à l'oeuvre contre Winnipeg, Toronto et Hamilton.

Trestman se démarque par l'ampleur de son livre de jeux, mais aussi par sa patience à leur faire prendre vie sur le terrain. Il ne montre pas ses cartes trop souvent. Le jeu qui a mené au touché de Lavoie n'avait pas été utilisé depuis le deuxième match de la saison, ce qui veut dire que les Eskimos auraient dû étudier les CINQ dernières parties des Alouettes pour le voir venir.

Les Alouettes sont maîtres dans l'art de camoufler leurs tendances et excellent pour sortir le bon jeu au bon moment. Depuis le début de la saison, Lavoie a marqué deux touchés sur un jeu qui a été utilisé seulement deux fois. C'est un assez bon taux de réussite!

Rien n'est laissé au hasard

À son arrivée à la tête des 49ers de San Francisco, Bill Walsh était reconnu pour établir à l'avance, avant le début de chaque match, la liste chronologique des 15 premiers jeux qu'il entendait utiliser. Son plan n'était peut-être pas toujours respecté à la lettre, mais le fait est que selon les différents scénarios possibles, avec l'endroit du ballon sur le terrain, l'essai et la distance à parcourir, un jeu était préparé, un plan précisément établi.

Marc Trestman a fait ses classes dans cette attaque de style West Coast et depuis son arrivée à Montréal, il nous a souvent époustouflés avec sa préparation sans faille dans les premiers moments d'un match. Cette marque de commerce était toutefois moins visible depuis le début de la saison et c'est avec plaisir que j'ai revu ce rythme effréné prendre les Eskimos complètement au dépourvu.

À Edmonton, le script de Trestman était parfait. La preuve : les Alouettes ont marqué leur premier touché sur leur sixième jeu, le deuxième sur le 14e et le troisième sur le 19e. Assez solide merci. Les devoirs avaient été faits et les Als ont dominé l'aspect stratégique du match de A à Z. Ils ont rapidement placé leur proie sur les talons et à 21-0, avec tout le respect que j'ai pour les joueurs des Eskimos, c'était déjà évident que le match était dans la poche.

Une forteresse devant Calvillo

Je m'en voudrais de ne pas vous transmettre mon appréciation pour le travail de la ligne à l'attaque, qui a connu un match colossal.

Les Alouettes ont tenté 32 passes face aux Eskimos et Calvillo a été protégé de façon plus qu'adéquate : aucun sac du quart, aucune pénalité pour avoir retenu. Je crois que l'uniforme du vétéran quart-arrière n'aura même pas à être envoyé chez le nettoyeur avant le prochain match.

Autre bonne note à la fiche des gaillards de la ligne : ils ont contribué à un match de plus de 100 verges au sol d'un porteur de ballon réserviste. Ça non plus, ce n'est pas négligeable.

D'ailleurs, l'attaque des Alouettes montre un visage plus équilibré depuis quelques rencontres. Après avoir exécuté 29 passes et 25 courses avant le congé à Winnipeg, elle a utilisé 32 jeux de passes et 24 courses contre Edmonton. Je n'en démords pas, cette unité est encore plus dévastatrice lorsqu'elle décide de montrer toutes ses facettes.

Une performance inspirante en défensive

La défensive a, selon moi, connu son meilleur match de la saison.

D'abord, elle a réussi cinq sacs du quart et provoqué deux pénalités pour avoir retenu dans la ligne à l'attaque des Eskimos. On parle donc ici de sept erreurs majeures dans la protection. Si j'applique ce total aux 38 passes tentées par Steven Jyles, j'en arrive à la conclusion que les joueurs mandatés de le protéger ont failli à la tâche à chaque 5,4 passes tentées.

Ce n'est pas reposant, ça, pour un quart-arrière! Et on n'a pas encore parlé de toutes les fois où il s'est fait frapper immédiatement après avoir décoché sa passe, une réalité qui n'est pas étrangère aux trois interceptions ajoutées à sa fiche et à toutes les passes rabattues par les Alouettes dans la tertiaire.

Ce qui est encore plus encourageant, c'est que les sacs du quart ont été obtenus de différentes façons. Certains ont été le résultat de blitz, signe d'un avantage dans la bataille stratégique. D'autres ont été réussis parce que la ligne défensive, avec une pression à quatre, a traqué sa proie à l'aide d'ingénieux jeux en croisé. C'est donc dire qu'on a gagné la bataille de l'agilité, des déplacements latéraux. Et finalement, un sac est venu sur une pression à seulement trois joueurs, synonyme de ténacité, de hargne et d'effort.

Mais la première mission d'une défensive demeurera toujours d'arrêter le jeu au sol et les Alouettes l'ont accomplie à merveille au Commonwealth Stadium. Les porteurs de ballon des Eskimos ont gagné 39 verges sur neuf courses pour une moyenne de 4,3 verges par portée. Mais si on enlève le plus long gain de Hugh Charles - 16 verges - on se retrouve avec une moyenne de 2,8 verges par portée.

Conclusion : l'attaque au sol des Eskimos n'a pas fonctionné. Dans la guerre des tranchées, les Alouettes ont été sans pitié.

Bédard est humain!

J'ai été élogieux à l'endroit des unités spéciales en début de chronique. Elles ont réalisé plusieurs bons jeux, mais je crains que leur bon rendement soit relégué dans l'ombre du botté de dégagement bloqué qui a malheureusement trouvé sa source dans une mauvaise remise du métronome québécois Martin Bédard.

Bédard est l'un des meilleurs spécialistes des longues remises dans la Ligue canadienne. Régulier comme une horloge suisse, son travail presque parfait dans ce rôle laissait croire qu'il était peut-être un robot... mais non! Bédard est humain, on en a maintenant la preuve.

Sur le jeu raté, la remise de Bédard est partie légèrement à gauche alors que la protection pour le botteur devait se déplacer à droite. Dans un sport où la synergie dans l'exécution est si importante, cette imprécision de quelques centimètres a ajouté une seconde fatale au déroulement de l'action.

Partisans, ne vous acharnez pas sur ce petit faux-pas. Les unités spéciales des Alouettes jouent beaucoup mieux depuis trois matchs. Est-ce que tout est parfait? Bien sûr que non! Mais il y a une progression, il y a de l'espoir. Le groupe s'en va sans aucun doute dans la bonne direction.

Un segment corsé entamé avec brio

J'entends déjà quelques pessimistes soulever le fait que les Alouettes ont concédé 25 des 35 derniers points du match après avoir pris une avance de 28 points.

À ceux-là, voici la vision alternative que je propose. Seulement en première demie, les Alouettes ont inscrit 28 points contre une équipe qui avait préalablement pris l'habitude d'en accorder 16 par rencontre et qui n'en avait jamais donné plus que 23 dans un match depuis le début de la saison. Anthony Calvillo a lancé quatre passes de touché contre une défensive qui en avait concédé autant à ses six matchs précédents.

C'est vrai que l'attaque montréalaise n'a fourni que dix points en deuxième demie, mais ne peut-on pas apprécier l'ensemble de son œuvre plutôt que de s'acharner sur le négatif? Dans un monde idéal, les Alouettes auraient doublé leur production offensive en deuxième demie, mais n'oubliez pas qu'ils affrontaient une unité de haut niveau composée d'athlètes talentueux et fiers.

La première demie a frôlé la perfection, elle était hors norme. Ça n'aurait pas été raisonnable de s'attendre à ce genre de production pendant 60 minutes.

Mine de rien, les Alouettes ont maintenant aligné deux victoires consécutives sur la route. C'est encourageant, parce que leurs deux pires performances cette saison ont eu lieu sur la route, à Calgary et Hamilton.

Le match à Edmonton marquait le début du deuxième tiers du calendrier, un segment difficile qui a été entamé de belle façon. Si la plus récente performance des Alouettes est le miroir de ce qu'ils ont à offrir au cours des prochaines semaines, la fin de l'été risque d'être chaud dans la métropole québécoise.

*Propos recueillis par Nicolas Landry.