MONTRÉAL – Aux yeux des partisans des 49ers de San Francisco, l’homme qui arpentait frénétiquement les lignes de côté ce jour-là aurait aussi bien pu être Dennis Erickson, Mike Nolan ou Mike Singletary.
La saison 2011 était vieille de quatre matchs et l’équipe que Jim Harbaugh avait menée à l’extérieur du tunnel reliant le vestiaire de l’équipe visiteuse au terrain du Lincoln Financial Field ressemblait en tous points aux éditions médiocres dirigées par ses trois prédécesseurs au cours de la décennie précédente. Les 49ers, arrivés à Philadelphie une semaine après avoir signé une victoire peu convaincante aux dépens des Bengals de Cincinnati, se faisaient laver par 17 points à la mi-temps.
À l’époque, le résultat n’avait rien de trop surprenant. Les Eagles connaissaient un début de saison ordinaire, mais on parlait quand même d’une équipe de pointe qui, après avoir réussi à séduire Nnamdi Asomugha, Dominique Rodgers-Cromartie, Jason Babin et Vince Young sur le marché des joueurs autonomes, avait été étiquetée de « Dream Team » par de nombreux observateurs.
Les Niners? Leur fiche de 46-82 depuis le départ de l’entraîneur Steve Mariucci au terme de la saison 2002 ne leur méritait que des moqueries que l’arrivée de Harbaugh, un jeune pilote prometteur qui avait accompli des miracles à la tête du programme de l’Université Stanford, n’avait pas encore permis de réduire au silence.
Mais en ce premier dimanche d’octobre, les 49ers ont envoyé au reste de la NFL le premier cliché d’un album qui, 16 mois plus tard, pourrait permettre de retracer les étapes franchies par une ancienne dynastie pour capturer le sixième championnat de sa jadis glorieuse histoire.
Les 49ers ont laissé leurs intimidants hôtes accentuer leur avance avec un placement sur leur première série offensive de la deuxième demie, mais Alex Smith a lancé des passes de touché à Joshua Morgan et Vernon Davis avant la fin du troisième quart, puis Frank Gore a couronné la remontée avec une course de 12 verges alors qu’il restait trois minutes à faire au match.
San Francisco 24, Philadelphie 23.
Forts de deux victoires consécutives à l’étranger, les soldats revigorés de Harbaugh ont remporté leurs six matchs suivants et terminé la saison avec une fiche de 13-3. Après de longues années de noirceur, la lumière jaillissait de nouveau à San Francisco.
Près de deux années de recul permettent aujourd’hui d’apprécier le succès d’un plan de développement patiemment mûri pendant de longs cycles de frustrations au détriment d’une stratégie visant à combler en accéléré les lacunes d’un club en manque de relève. Contre une équipe bâtie à coup d’impulsives dépenses à qui certains concédaient déjà le trophée Vince Lombardi, les 49ers, menés par le leader longtemps recherché, voyaient enfin fleurir le potentiel d’un impressionnant assemblage de talent.
L’oeil de Mike Nolan
Harbaugh hérite d’un immense gâchis lorsqu’il accepte de quitter la NCAA pour les charmes menaçants de la NFL, mais tout n’avait pas été raté par ceux qui avaient éventuellement échoué où lui-même espère prospérer. Des 25 joueurs, incluant les trois pièces clés des unités spéciales, qui feront partie de sa formation partante dimanche au Super Bowl XLVII, 18 ont été repêchés par l’organisation, dont 15 par les administrations précédentes.
Les premières briques de la forteresse qui défend aujourd’hui fièrement la rive occidentale de la baie de San Francisco sont posées en 2005 après l’arrivée de Mike Nolan à la barre de l’équipe. Nolan ne sera peut-être jamais reconnu comme un meneur d’hommes exceptionnel, mais les quatre repêchages qu’il a ébauchés et érigés avec Scot McCloughan prouvent qu’il a un pif certain pour le talent.
Alex Smith est le premier choix de l’ère Nolan, qui bénéficie alors du tout premier droit de parole à l’encan. La sélection du quart-arrière de l’Université Utah fait encore l’objet de moult débats à ce jour, mais Smith a prouvé, à son rythme et avec les modestes ressources qui lui ont été consacrées, qu’il pouvait briller dans la NFL. Ce qui reste de ses détracteurs préfèrent probablement oublier qu’il a terminé la saison 2011 avec la neuvième plus haute cote d’efficacité du circuit et seulement cinq interceptions, la marque à battre parmi les quarts-arrières ayant décoché un minimum de 200 passes.
Avant qu’une commotion cérébrale ne le force à céder le plancher à Colin Kaepernick en novembre dernier, Smith dominait la NFL avec un taux de précision de 70,2% sur l’ensemble de ses passes.
Nolan a aussi l’audace de faire confiance à Frank Gore, un demi offensif vedette des Hurricanes de l’Université de Miami qui fait son entrée chez les pros après avoir subi deux opérations majeures aux genoux. Un choix de troisième ronde boudé au moins deux fois par chaque équipe de la NFL, Gore est aujourd’hui le porteur de ballon le plus productif de l’histoire de son club.
En 2006, les rumeurs laissent entendre que les 49ers ont l’œil sur le secondeur A.J. Hawk, mais les Packers de Green Bay leur coupent l’herbe sous le pied en l’invitant sur scène au cinquième rang du repêchage. Immédiatement après, San Francisco réplique en sélectionnant Vernon Davis, un ailier rapproché complet qui a su canaliser son bouillant caractère dans un inspirant leadership. Davis a amassé 442 verges et marqué cinq touchés en quatre matchs éliminatoires depuis un an.
Parys Haralson, un secondeur extérieur blessé depuis le camp d’entraînement, et Delanie Walker, un ailier rapproché utilisé substitut dans 56% des jeux offensifs cette saison, joignent la famille des Niners lors des cinquième et sixième rondes de 2006.
2007, une mouture exceptionnelle
C’est à son troisième tour de piste que Nolan lègue son plus bel héritage à l’organisation des 49ers. En 2007, l’équipe californienne sélectionne son plaqueur à gauche d’avenir – Joe Staley - en plus de quatre joueurs qui formeront, six ans plus tard, le noyau de l’une des défensives les plus dominantes de la NFL.
Patrick Willis est toujours disponible lorsque le commissaire Roger Goodell s’avance au lutrin pour annoncer qu’il est choisi par les 49ers avec le 11e choix de la première ronde. Le secondeur intérieur ne met pas de temps à prouver sa valeur : il est élu recrue défensive de l’année après sa première campagne et mérite une place au Pro Bowl à chacune de ses six saisons dans la NFL.
En troisième ronde, Nolan et McCloughan dénichent Ray McDonald, un plaqueur défensif qui profitera du départ d’Aubrayo Franklin vers les verts pâturages de La Nouvelle-Orléans en 2011 pour discrètement imposer sa présence dans les tranchées. Au tour suivant s’ajoute Dashon Goldson, un maraudeur sournois aujourd’hui reconnu comme l’un des plus durs cogneurs du circuit. C’est ce choix de quatrième ronde que les 49ers ont contractuellement étiqueté comme leur joueur de concession avant le début de la saison actuelle.
En cinquième ronde, avec leur avant-dernier choix, les Niners sont séduits par Tarrell Brown, un demi défensif qui chassera éventuellement son vétéran collègue Nate Clements de San Francisco. À la veille du Super Bowl, Brown est le deuxième demi de coin sur la charte de profondeur de son équipe.
Cap sur l’attaque
Nolan n’est plus dans le portrait lorsque les 49ers, munis de l’une des plus solides unités défensives de la NFL, jugent qu’il est maintenant temps d’approvisionner les effectifs offensifs de l’équipe.
McCloughan, qui avait remplacé Nolan par Mike Singletary au milieu de la saison précédente, ne casse pas la baraque au repêchage de 2009, mais il frappe tout de même deux grands coups qui changeront le visage d’une équipe qui cherche à assembler les dernières pièces d’un prometteur puzzle.
Détenteur du dixième choix, McCloughan joue de chance lorsque les Raiders d’Oakland jettent leur dévolu sur le receveur de passes Darrius Heyward-Bey, un marchand de vitesse ignoré dans les prévisions de la plupart des experts, trois rangs plus tôt. Michael Crabtree, double récipiendaire du trophée Fred Biletnikoff remis au meilleur receveur des rangs universitaires, est servi à San Francisco sur un plateau d’argent.
Entouré de questionnements à propos de sa force de caractères, Crabtree met du temps à éclore dans son nouvel environnement, mais quatre années marquées par une progression constante l’ont mené à la place qui lui était destinée au sein de la crème des joueurs évoluant à sa position. En 2012, il perce pour la première fois le plateau des 1000 verges et inscrit neuf touchés, un de moins que son total des deux saisons précédentes.
McCloughan, qui en était sans le savoir à ses derniers milles dans l’organisation des 49ers, fait ensuite une passe parfaite à son éventuel successeur en échangeant son choix de deuxième ronde aux gourmands Panthers de la Caroline. Pendant que ces derniers sélectionnent l’ailier défensif Everette Brown, McCloughlan se félicite d’avoir mis en banque un deuxième choix de première ronde pour l’année suivante.
En 2010, le nouveau directeur général Trent Baalke ne fait pas dans la subtilité. Armé de deux des 17 premiers choix de l’encan, il ajoute du poids et du talent à une ligne offensive démunie en y greffant Anthony Davis et Mike Iupati. Deux ans plus tard, Davis ferme adéquatement le côté droit de la ligne alors que Iupati, le garde à gauche, est le plus efficace défricheur de la quatrième meilleure attaque au sol de la NFL.
Trois des cinq membres de la ligne à l’attaque des Niners sont donc d’anciens choix de première ronde. L’unité est complétée par le centre Jonathan Goodwin, acquis sur le marché des joueurs autonomes au début du règne de Harbaugh, et Alex Boone, mis sous contrat comme joueur autonome après le repêchage de 2009.
Trois autres découvertes du repêchage de 2010 se trouvent cette semaine à La Nouvelle-Orléans. La plus belle perle de toutes est sans doute le secondeur NaVorro Bowman, une copie conforme de son mentor Patrick Willis qui est sorti en troisième ronde.
Deux futures vedettes
Aussi fastes aient pu s’avérer les récoltes du passé, les 49ers ne cogneraient peut-être pas aux portes de la gloire sans les premières décisions prises dès l’arrivée de Jim Harbaugh aux commandes d’un navire qui était toujours à la dérive.
Blindés à pratiquement chaque position de leur front défensif 3-4, les 49ers demeuraient à la recherche d’un secondeur extérieur spécialisé dans l’application d’une pression adéquate sur le quart-arrière adverse. Ils tombent sur le bon numéro en appelant celui d’Aldon Smith au neuvième rang du repêchage de 2011.
La sélection de Smith, un phénomène de la nature qui faisait pourtant son travail dans un anonymat relatif à l’Université Missouri, change complètement la dynamique du onze défensif rouge et or. Il deviendra le plus jeune joueur de l’histoire de la NFL à atteindre le plateau des 30 sacs en carrière (il en compte présentement 33,5) et menacera rapidement le record pour le plus grand nombre de sacs réussis en une saison. À 23 ans, son nom a déjà été associé à ceux de Jevon Kearse, Reggie White et Michael Strahan.
Et il ne s’agit pas du seul coup de circuit que frappe le duo Harbaugh-Baalke. Le lendemain, une transaction avec les Broncos de Denver leur permet d’améliorer leur position au début de la deuxième ronde et de choisir le quart-arrière Colin Kaepernick.
Un athlète surdoué doté d’un talent brut indéniable, Kaepernick passe de projet à prodige en l’espace d’une saison et demie. Il taille en pièces la défensive des Bears de Chicago à son premier départ en carrière, a le meilleur sur Drew Brees dans le chaos du Superdome et amasse 181 verges au sol pour damer le pion à Aaron Rodgers à ses débuts en éliminatoires.
Kaepernick effectuera le dixième départ de sa carrière au Super Bowl, une réalité qui n’a pas empêché les preneurs aux livres d’y favoriser les 49ers par 4,5 points.
