« L’éveil de la racine amérindienne, je détenais ça dans mon for intérieur. Je m’aime lorsque je m’occupe d’eux. Je me suis longtemps demandé ce que je pouvais apporter comme contribution. Nous sommes tous reliés. L’enseignement ultime des tribus, les adeptes de la course à pied peuvent le comprendre ».

 Vendu à la cause, François Bourbeau s’éclate quand il parle des premières nations. On s’aperçoit dans ses propos qu’il veut célébrer cette culture.

 Une feuille de route impressionnante pour cet adepte de trail qui compte à son actif une trentaine d’ultras marathons réalisés en Amérique du Nord depuis 2009.

 Lorsqu’il a posé sur la table le livre Born to Run rédigé par Christopher McDougall et dont le sujet principal est Micah True qui traite du peuple Tarahumara au Nouveau Mexique, qui mène une vie hyper traditionnelle, coutumes ancestrales, encore dans des cavernes et dont le centre de la culture est la course à pied, il fut conquis. « Je me suis dit : Je dois entrer en contact avec eux."

François Bourbeau, un gars sympathique, adepte des ultras.

 

En 2012, il parvient à dresser une ligne après plusieurs tentatives pour communiquer avec Micah, l’organisateur de l’ultra Caballo Blanco (Cheval blanc). Ce dernier l’invite. François s’y rend et fait rapidement connaissance avec lui. Ils deviennent de bons amis et promettent de se revoir.

 Deux semaines plus tard, il apprend que Micah, 58 ans, est décédé d’une crise cardiaque, en pleine nature, avant d’être porté disparu. L’autopsie révélera qu’il souffrait de myopathie. François avait même participé à la réalisation d’un film, Run Free en sa compagnie durant son séjour !

 Végétarien, il se dit inquiet depuis ce jour car il croit avoir ressenti des symptômes similaires l’an dernier. « Je demeure convaincu que le marathon est le maximum d’efforts continus qu’un coureur peut se permettre mais la trail n’a rien à voir en rapport avec le niveau de la cadence. J’ai parcouru des 100 milles en sentier et je suis à peine capable de courir un marathon ! ».

 

 

Theland ne veut pas que ces victimes soient oubliées et la course à pied s'avère un excellent moyen pour attirer l'attention de la population canadienne.

 

Dans les années suivantes, François a voulu s’impliquer dans la course organisée par Micah. De fil en aiguille, il a consolidé ses relations avec les tribus, comme celle des Navajo en Arizona où il a obtenu un accès privilégié au canyon Chelly, ce qui lui a permis de revivre une partie de leur bible en hurlant lors de la course Hopi !

 Sa réputation n’est plus à faire auprès des coureurs aux États-Unis.

 Nous sommes alors entrés dans le vif du sujet. La découverte de Theland Kicknosoway, une histoire de courage et de leadership, qui à 11 ans, a voulu donner une voix aux femmes autochtones assassinées et disparues, une catastrophe silencieuse qui se doit d’être mise en lumière.

 

François (à droite) a eu le privilège de connaître Micah True (au centre), l'auteur de Born to Run, tout juste avant sa mort.

 

Natif de la nation Crie-Potawatomi, il fut touché par la cause des enfants devenus orphelins. Proche de ses racines, il puise dans sa culture à la recherche de réponses. Par conséquent, il a décidé de courir entre Ottawa et Maniwaki, une distance de 134km !

 « Je l’avais invité à l’accompagner l’an dernier et je n’ai jamais obtenu de retour. Je l’ai invité à la course Pandora. Il a accepté et a même livré une danse traditionnelle ! J’avais l’impression de parler à une personne de 50 ans ! Il me fascinait. »

 Aux dires de François, il faut tourner la table pour comprendre la réticence de Theland. « Nous vivons dans le privilège. Pour eux, ce n’est pas toujours évident. Ils ont dû traverser des moments difficiles, une facette qui crée une barrière invisible. »

 

Le premier ministre du Canada Justin Trudeau a été sensibilisé par les démarches de Theland.

 

Au printemps dernier, Theland a accepté la présence de François pour les 134km. « Il possède une vision sociale très rapprochée de la terre. On parle d’un militant fier de ce qu’il constitue car il tient vraiment à ce que l’on n’oublie pas ces femmes. Je voulais courir trois pas derrière lui. Il a refusé. On a couru côte à côte. » Quand même spécial à cet âge !

 Theland part symboliquement du site où une jeune autochtone enceinte de 7 mois, Kelly Morrisseau a été tuée en décembre 2006. Il désire rappeler aux enfants orphelins qu’ils ne sont plus seuls. En novembre 2015, il a reçu l’honneur d’ouvrir la voie à Justin Trudeau lors de sa cérémonie d’investiture.  La veille de mon entrevue avec François, Theland était reçu par le Sénat canadien. Il devient de plus en plus sollicité au fur et à mesure que son projet se publicise.

 François rappelle qu’à 10 ans, Theland a fait un rêve visionnaire ce qui lui a permis de réaliser qu’il pouvait utiliser sa jeunesse pour cette cause. À son réveil, il avait confié à ses parents, Élaine et Daniel qu’il se voyait traverser le Canada ! Son idée de grandeur a diminué, alors qu’il désirait franchir l’Ontario ! Finalement, à cet âge, 134km s’avérait bien assez.

 

Theland (à gauche) étonne par sa prise de conscience envers sa nation.

 

Ce parcours reconnecte des endroits de disparitions de femmes autochtones. De petites cérémonies se déroulent lors du trajet. « La puissance de ces gestes est indescriptible. Je t’en parle avec beaucoup d’émotion. Theland provoque plein de guérison par son dévouement. J’ai pu m’en apercevoir en partageant leur deuil ».

 Mon invité a vu le jour à Chicoutimi. Qu’est-ce qui l’attire vers ces gens ? « Leurs valeurs fondamentales, la sagesse, le courage, leur humilité par exemple, sont magnifiques. Nous, les Blancs, nous les avons oubliées. Je pense que c’est l’une des raisons qui explique que ça va mal dans notre société aujourd’hui. Leur notion d’humilité est incroyable. Ils auraient pourtant toutes les raisons de nous en vouloir avec toutes ces blessures, toutes ces cicatrices. Ils veulent être accueillants et cela même à leur détriment. Il dégage une saine ouverture envers les autres. »

 

François et Theland, maintenant des amis pour la vie.

 

Âgé de 44 ans, François travaille dans une grande corporation. "Mon emploi me permet de disposer de temps libre qui me procure l'occasion de voyager partout dans le monde. Je n’ai pas d’enfant car c’est moi qui joue ce rôle dans toute cette belle épopée. »

 François réserve une surprise aux membres du club de course à pied CCC de la Rive-Sud qui vers la mi-juillet, recevront la visite des membres de la famille de Theland qui viendront reconnaître leur prise de conscience.

 Branché avec la nature, François a trouvé le moyen de sortir de son cubicule pour se régénérer et se sentir utile dans la vie.

L'athlète olympique Clara Hughes encourage la vision de Theland.