Pour Marie-Hélène

Il y a 4 ans, le 18 novembre était un départ pour une journée comme les autres. On est à la course, le déjeuner, les lunches, on débarbouille Raphael (17 mois à cette date), on s’habille…C’est à peine si on se souhaite bonne journée, on se dit bye et on se quitte. Peut-être s’est-on vu pour la dernière fois, mais on ne le sait pas à ce moment-là, mon chum ne sait pas encore. Raphael est bien attaché dans ma voiture, une petite Chevrolet, je le reconduis à la garderie.

Il me reste 30 minutes pour me rendre au travail, à Rougemont. J’évite la 112 car par les rangs, c’est plus beau et il y a peu de voitures. Ensuite, plus rien. Le néant…non, même pas! Pour moi, il ne s’est rien passé du tout, ça s’est fini là.

 Je m’appelle Marie-Hélène, j’ai 32 ans et, il y a 4 ans maintenant, j’ai eu un accident de voiture. Diagnostic : 22 fractures. Fracture de l’occiput, de l’acromion, du sternum, de 6 côtes, du bassin à 12 endroits, du tibia droit. Hémorragie interne de la ratte et du foie, pneumothorax. Des ligaments étirés, déchirés. Traumatisme crânien sévère. Je suis dans le coma.

 Pour mon chum et pour ma famille, le cauchemar commence. Après près de deux jours dans le coma, un orthopédiste talentueux recolle les morceaux de mon bassin, il reconstruit  avec une dizaine de vis, tout en préservant ce qu’une femme a de plus beau, la possibilité de porter un enfant. Merci pour ce beau cadeau.

 J’ai passé 3 semaines au CHUS puis j’ai été transférée au Centre de réadaptation. Trois mois assez difficiles pour le moral et pour le physique mais j’ai la chance de ne me souvenir de presque rien et d’être de nature plutôt optimiste.

 Je suis une amie. Je suis une conjointe. Je suis une femme à part entière. Je suis une maman. Mon fils Raphael a 5 ans. C’est un merveilleux petit homme qui ne cesse de me surprendre. Raphael avait 17 mois le jour de mon accident. Mon mari, Benoit ainsi que mes proches ont été fantastiques et, ensemble, nous avons pu passer à travers cette dure épreuve sans y laisser trop de plumes. Mon fils m’a donc vu alitée à l’hôpital et il a rapidement ajouté les mots ‘’chaise roulante’’, ‘’marchette’’, ‘’béquilles’’ et ‘’canne’’ à son vocabulaire de tout petit homme. Il sait que je me suis ‘’cassée la tête’’. C’est comme ça que nous lui avons expliqué : ‘’Maman s’est cassée la tête, car elle a eu un gros accident avec un gros camion alors il faut mettre un casque en vélo pour ne pas ‘’casser ta tête’’ mon cœur, même chose en ski…’’ C’est donc devenu naturel pour lui de porter son casque. En espérant que ça reste ainsi en vieillissant.

 Avant, j’étais une petite bombe d’énergie, dynamique. Maintenant, je suis plutôt relaxe. Je sais maintenant que je ne travaillerai plus. Mes idées sont encore celles d’une fille énergique, mais mes plans doivent être modifiés, car mon corps et ma tête ne peuvent plus suivre ce rythme, et c’est ce que je trouve le plus difficile. Pour mon fils, je la trouve cette énergie, mais je paye pour ensuite. C’est un choix par contre. C’est de l’adaptation. J’ai mis en place plusieurs stratégies compensatoires. Durant mes deux ans de réadaptation si j’ai retenu une chose plus que d’autres durant mes heures d’ergothérapie, c’est bien le terme stratégies compensatoires. C’est un terme auquel je pense très souvent, probablement celui dont je me sers le plus.

 Il y a certaines choses que je ne suis plus capable de faire : du ski, du patin et glisser dans les toboggans au parc. Raphael est au courant. Il s’essaie presque à chaque fois que je suis au parc avec lui et, à chaque fois, je dois lui expliquer que ça me fait mal de glisser, car il y a trop de vis dans mon bassin. Ça me fait de la peine d’avoir à mettre une croix sur ces activités que nous pourrions pratiquer en famille. Alors je lui parle, je lui explique. On se trouve d’autres activités de famille. Cet hiver, nous allons lui trouver de petites raquettes pour faire un peu de randonnée avec lui, ça, je peux. Une fois, je lui ai dit que j’allais faire une sieste au lieu de jouer avec lui et il m’a répondu : ‘’Ah…mais tu es tout le temps fatiguée!!’’ . Ces moments lorsqu’il me dit que je suis tout le temps fatiguée ou bien que j’ai toujours mal à la tête m’ont fait prendre conscience que je ne suis pas obligée de dire ces choses à voix haute. Maintenant, je le pense, mais je ne le dis pas et le moral de toute la famille s’en porte mieux. J’ai également l’impression que le fait de ne pas passer mon temps à dire que je suis fatiguée augmente mon niveau d’énergie.

 Ma relation avec Raphael est plus belle, de même que celle avec mon mari. Le choix des mots a toujours été important pour moi, j’aime les mots. Je crois au pouvoir de la parole. Grâce aux mots que je choisis, je peux expliquer à mon amoureux et à mon enfant la façon dont je me sens afin qu’ils comprennent et qu’ensemble, on s’aide. On a tous nos forces et nos faiblesses. On fait tous des choix. J’aimais travailler, j’adore être maman. L’acceptation n’a pas été facile, mais quand j’ai réalisé que je devais choisir entre le travail et être une bonne maman, le choix a été facile, rapide. La parole me sert à éduquer mon fils. À lui apprendre que toutes les personnes sont différentes, avec leurs forces et leurs faiblesses, peu importe la couleur et la religion. Et que, même si je me suis ‘’cassée la tête’’, je ne suis pas diminuée pour autant.

 

Mais la course Marie, tu m'as dit que tu avais commencé à courir ?

 Oui Phil, J’ai pensé à courir le jour où mon garçon a traversé la rue en courant et que mon corps n’a pas su réagir. Je ne courais pas du tout avant mon accident, ça ne n’intéressait pas. De la même façon que je ne savais plus marcher, je ne savais plus courir non plus. Donc, avec l’aide d’une kinésiologue, j’ai réappris à courir. On m’a demandé de me fixer un objectif dès le début...j’ai dit, sans réfléchir, 5km! Je n’avais AUCUNE idée de ce que ça représentait!!!

 J’en ai bavé...Mais quand je dis quelque chose, je le fais. Je ne pouvais pas me dégonfler. Tout le monde me l’aurait pardonné, mais pas moi! Ça fait mal. J’ai aussi fait une tendinite dans chaque genou. J’essaie de me botter les fesses...

J'ai aussi fait un 5 km ''Color run''. Ce qu’il y a de bien avec le ''Color Run'' (pour moi), c’est que ce n’est pas fait pour les coureurs. Sérieusement, on ne calcule pas ton temps alors si tu veux battre ton record, t’es pas à ta place. J’étais donc vraiment à l’aise de marcher, personne ne me poussait dans le dos. J’avais montée ma propre équipe. Mon chum, 3 amis et moi. C’était pour moi cette course. Donc, quand je marchais, mon équipe marchait, quand je courais, mon équipe courait. Benoit (mon chum) avait une montre, je lui disais combien de temps je voulais courir ou marcher et il me disait quand le temps était écoulé. 5 km – 57 minutes. Sur le 57 minutes, j’ai couru un total de 26 minutes. À la fin, je voyais la ligne d’arrivée...j’ai donc dit que j’allais courir jusque là...la ligne était beaucoup plus loin que je ne l’avais imaginée! 8 minutes. 8 minutes à courir. Mon record. Ça m’a pris 3 mois pour m’en remettre!  Je me suis amusée comme une petite folle! J'ai fais 2 fois cette course et me promet de la refaire en septembre prochain

 Ça ne s’est donc pas fait du jour au lendemain. Ça a été long, j’ai voulu abandonner souvent, mais je ne pouvais pas, pour moi-même.

 Mais j'ai réussi !

Aujourd'hui, ma vie peut continuer.

Aujourd'hui, ma vie est belle.