Début de saison médiocre, déjà vu ?

Pour la première fois depuis 2011, le Canadien de Montréal amorce son cinquième match du calendrier régulier avec une fiche négative. Cette même saison le Tricolore avait conclu ses activités avec une fiche de 31-35-16 pour un total de 78 points qui lui valut la dernière place de sa division et la possibilité de repêcher au 3e rang total de l’encan de 2015. Les résultats désastreux de l’équipe avaient forcé Geoff Molson, nouvellement propriétaire de l’équipe, à faire le ménage dans l’organisation durant la saison morte, congédiant du même coup l’entraîneur-chef intérimaire Randy Cunneyworth et le directeur général Pierre Gauthier.

Un processus de sélection fort médiatisé au sujet du prochain directeur général embauché s’en était suivi ; les sections sportives des grands quotidiens, ainsi que les plateformes d’actualités sportives indépendantes spéculaient nuit et jour sur le candidat sur lequel Molson jetterait son dévolu. Sous les fortes recommandations de Serge Savard, le propriétaire du Canadien fut séduit par un québécois originaire de la Côte Sainte-Catherine (tout près du Centre Bell), exilé aux États-Unis depuis plusieurs années et œuvrant à titre de directeur adjoint de Stan Bowman chez les Blackhawks de Chicago, pour diriger son club. Marc Bergevin, un ancien défenseur des Blackhawks, du Lightning et des Canucks, devenait le nouveau directeur général du Canadien de Montréal. Le rêve d’une vie, selon les dires du principal intéressé.

À l’été 2012, Marc Bergevin amorçait son mandat dans des conditions pour le moins favorables. Pour la première fois depuis 2005, le Canadien avait la chance de repêcher dans le top 5 de l’encan amateur, au 3e rang pour être plus précis, et selon les pronostics des experts en matière de repêchage simulé, Bergevin pourrait mettre la main sur le meilleur joueur de centre disponible cette année-là. Enfin, le joueur de centre messianique espéré depuis des années se retrouvait dans la cour du Tricolore. Il s’agissait d’un jeune homme américain de descendance russe évoluant avec le puissant Sarnia Sting (l’équipe junior de Steven Stamkos) que plusieurs analystes décrivaient comme le prochain Anze Kopitar. Si tout se déroulait comme prévu, le Canadien repêcherait Alex Galchenyuk, prix de consolation de sa saison misérable et véritable coup d’envoi de l’ère Bergevin qui s’amorçait par la sélection d’un futur joueur de centre élite.

 

Symptômes d'un avenir incertain

Maintenant, transportons-nous dans le temps, voulez-vous. En cette date du 12 octobre 2017, soit six ans depuis le début du règne de Marc Bergevin, le Tricolore montre les signes d’une régression sans équivoque au sein de son effectif. Sa jeune gloire rapidement fanée, Alex Galchenyuk amorcera le match de samedi contre les Maple Leafs (la prochaine superpuissance offensive de l’Est) sur la quatrième ligne, dernier point de transit avant son départ inévitable de Montréal, et plus personne dans l’organisation du Canadien ne le considère comme un joueur de centre.

De plus, Carey Price est plus esseulé que jamais, devant composer avec une défensive morcelée composée principalement de plombiers désorientés, d’un ancien défenseur élite et d’un jeune espoir de 19 ans qui complétera sa première saison professionnelle, dès cette année, en raison de la pénurie de défenseurs capables de relancer l’attaque malingre du Tricolore. Plus que jamais, son salaire exorbitant de 10.5 millions, consenti durant la saison morte, s’apparente à une folie de propriétaire prêt à tout pour garder sa supervedette à Montréal. Bien que Carey Price demeure incontestablement le meilleur gardien de but de la LNH, dans les conditions actuelles, sa capacité à sauver les meubles s’avère fort restreinte. Et l’espace que mobilisera son contrat, d’ici les prochaines années, ankylosera la marche de manœuvre contractuelle du directeur général en poste, que ce soit Marc Bergevin ou quelqu’un d’autre.

Ce qui revient à dire que les impasses se multiplient chez le Canadien. Tant et aussi longtemps que Carey Price fera partie de l’organisation du Tricolore, la possibilité d’amorcer un processus de reconstruction en règle sera écartée de l’agenda de Geoff Molson qui fera tout en son pouvoir pour s’assurer quelques participations en séries éliminatoires d’ici le terme du prochain contrat de Carey Price qui prendra cours la saison prochaine. Du même souffle, l’état-major du Tricolore prendra le pari que Victor Mete se transforme en un deuxième P.K Subban, que Noah Juulsen devienne le «défenseur top 4» espéré et que la brigade défensive se stabilise d’elle-même par l’embauche d’éléments de profondeur, à l’ouverture du marché des joueurs autonomes. Telle est la conduite du Canadien, depuis des années. Pourquoi changer une formule presque gagnante ?

 

Combien de temps Geoff Molson pourra-t-il fuir l'inévitable ?

Or, malgré l’acquisition de Jonathan Drouin et la présence d’un Shea Weber encore relativement dominant sur le plan défensif dans son alignement, le Canadien n’est pas à l’abri d’une saison de misère comme en 2011-2012. Et si Carey Price demeure en santé jusqu’à la fin de la présente campagne, impossible pour Marc Bergevin de se dissimuler derrière la blessure de sa pierre angulaire, comme il y a deux ans. Il devra enfin affronter la musique : la question du développement des espoirs de la Ligue américaine, son alignement morcelé qui n’est rien d’autre que le résultat de mauvaises décisions antérieures (transactions paniquées, choix de repêchage hautement questionnables et j’en passe), l’absence de culture gagnante et, surtout, le refus de Geoff Molson, à l’ère impitoyable du plafond salarial, de réaliser une véritable reconstruction qui s’accompagnerait d’un engagement ferme de l’organisation : ramener une 25e Coupe Stanley à Montréal.

Et puis, soyons honnêtes : le rendement actuel du Canadien s’apparente davantage à une fin de cycle, à la fin d’un règne, qu’à la trajectoire d’une équipe en pleine ascension. Depuis l’échec de son plan d’assurer le retour d’Alexander Radulov et d’Andrei Markov, Marc Bergevin se confond en excuses et en mensonges («Notre défensive est meilleure que l’an dernier»), il affirme en entrevue avec Pierre Houde, pas plus tard que la semaine dernière, que le Canadien «repose encore sur les épaules de Carey Price» et laisse entendre, à demi-mot, que ses poings sont liés présentement, en raison de son manque cruel de ressources pour rapatrier un défenseur de premier plan à Montréal. À mon sens, voici les dires d’un homme qui s’avoue vaincu, qui témoigne de son impuissance devant le redressement de sa formation.

Et la faute ne lui est pas entièrement imputable. Six ans auparavant, croyez-vous vraiment que Marc Bergevin aurait refusé d’amorcer un processus de reconstruction ? L’occasion était parfaite, non ? Carey Price n’avait que 26 ans, ce qui lui laissait encore bien du temps avant d’atteindre son apogée, c’est-à-dire la durée nécessaire (5 ans) pour que le Canadien se retrouve avec une équipe aspirante aux grands honneurs, quand son gardien atteindrait l’âge de 31 ans. Malgré tout, en 2014-2015, avec une formation moins talentueuse que cette année (la défensive était cependant bien mieux équilibrée), Price a connu la meilleure saison de l’histoire pour un gardien de but. Encore une fois, aucune raison de reconstruire.

Le hockey se jouait, toutefois, bien différemment, il y a 3 ans. La rapidité des joueurs et de l’exécution n’était pas la même ; la puissance des tirs déployés, non plus. Ce qui signifie que la contribution de Carey Price aux succès du Canadien diminuera considérablement au cours des prochaines saisons, si l’état-major ne parvient pas à lui offrir une brigade défensive digne de son nom. Et je persiste à croire que la présence de Price à Montréal, jusqu’à la fin de son prochain contrat, est loin d’être assurée, quoi qu’en dise Marc Bergevin ou Geoff Molson. Si l’organisation du Canadien ne permet plus à Carey Price d’être son meilleur joueur sur la glace, elle devra, tôt ou tard, l’échanger, surtout avec le salaire qu’il mobilisera, dès l’an prochain, sur masse salariale.

Et là, au même titre que le départ de Patrick Roy mit fin à une ère dans l'histoire du Canadien, celui de Carey Price signalera la fin d’une certaine époque amorcée en 2005 : celle du centenaire de l’équipe, des gloires brèves de Jaroslav Halak, le carré d’as en 2014, la saison historique de Carey Price, la transaction Subban-Weber. Peut-être, à ce moment-là, seulement, Geoff Molson acceptera-t-il de faire le nécessaire pour reconquérir la Coupe Stanley : tout reconstruire.

Texte paru intitialement sur EnProlongation