Par Rénald Boisvert

Le 18 septembre dernier, Gennady Golovkin et Canelo Alvarez ont livré un grand combat. Pour ma part, crayon en main, j’ai entrepris ce soir-là de désigner un vainqueur pour chacun des rounds. Ainsi, j’ai donné huit rounds à Golovkin et quatre rounds à Canelo. Plus précisément, seuls les deux premiers et les deux derniers m’étaient alors apparus à l’avantage de Canelo.

Le surlendemain, j’ai visionné à nouveau ce combat. Or, je suis arrivé à un autre résultat concernant deux rounds. Il s’agit du troisième et du dixième. Ces rounds appartiennent définitivement à Canelo. Mon verdict est donc devenu une nulle. Mais comment se fait-il que je me sois fourvoyé pour ces rounds? Il me faut bien avouer qu’à la suite de ce combat, j’ai réfléchi à la manière dont les juges devaient trancher les rounds. Car il existe un certain nombre de critères auxquels ils doivent s’astreindre. Mon erreur tient simplement au fait que le soir du combat, je n’avais pas constamment en tête ces critères.

Les règles de pointage

La majorité des commentaires favorables à Golovkin se sont appuyés sur le fait qu’il avait été l’agresseur dans le combat et pour cette raison, il méritait la victoire. Cet argument est tellement fort chez les fans (mais aussi chez les entraîneurs y compris moi-même pour ce qui est du troisième et du dixième round) qu’il fait perdre de vue que la domination physique n’est pas le seul critère à appliquer dans un round. En fait, l’élément «agressivité effective» est le second critère à prendre en considération. Ce qu’il faut savoir, c’est que les juges doivent appliquer un autre critère en tout premier lieu : c’est-à-dire le nombre de coups portés nettement et directement sur la cible.

Voici les critères auxquels les juges doivent se référer selon l’ABC (Association of Boxing Commission) :

Je traduis librement

«…les juges doivent inscrire leur pointage pour chacun des rounds en utilisant les critères suivants :

  1. Coups portés nettement et directement sur la cible (puissance vs quantité).

  2. Agressivité effective (efficace).

  3. Contrôle du ring.

  4. Défense.»

Ainsi, pour chacun des trois premiers et trois derniers rounds du combat, il me semble maintenant évident que Canelo a été supérieur à Golovkin du point de vue du nombre de coups portés sur la cible. Au cours de ces rounds, la plupart des coups dirigés par Golovkin étaient bloqués, déviés ou esquivés par Canelo. Ainsi, la question en jeu n’était pas de savoir lequel des deux boxeurs avait été le plus dominant physiquement, mais de déterminer celui dont les coups atteignant nettement la cible surpassaient en nombre et en qualité ceux de son rival. Pour ces rounds, les juges n’avaient donc aucunement besoin de se référer au second critère.

Mais pour ce qui est des six autres rounds de ce combat, il appert qu’aucun d’entre Canelo et Golovkin ne pouvaient prétendre avoir touché la cible plus nettement (significativement) que son rival. Ainsi, le premier critère s’avérait donc inapplicable en l’occurrence. Par ailleurs, compte tenu que Golovkin a manifestement dominé Canelo au plan physique, il ne subsistait donc aucun doute quant à l’application du deuxième critère aux rounds 4 à 9 inclusivement.

Les cartes des juges

C’est simple! L’analyse des cartes de pointage exige d’abord de retrancher la carte de la juge Byrd. Son verdict ne peut être soutenu d’aucune façon. Pour rendre intelligible la décision des juges, il suffit cependant de faire comme si la juge Byrd n’avait pas participé à la décision. Aussi, en limitant l’analyse à la carte de pointage des deux autres juges, force est de reconnaître qu’on parvient à une décision cohérente et même à un certain consensus. Cela ne tient pas du hasard si les juges Moretti et Trella ont accordé un pointage presque identique. Ils ont été en désaccord en ce qui concerne seulement le septième round, ce qui aurait donné lieu à un verdict nul majoritaire.

Par conséquent, le combat Golovkin-Canelo était-il aussi difficile à juger que nous l’avions d’abord cru? Ne suffisait-il pas d’appliquer les deux paragraphes du Règlement (ci-haut) en les distinguant en fonction de leur finalité particulière. C’est précisément ce que les juges Moretti et Trella ont fait en toute lucidité, notamment en mettant de coté l’émotivité qui aurait pu les détourner d’une application minutieuse et conforme du Règlement. Par ailleurs, plus fondamentalement, ce combat ne rappelle-t-il pas une vieille controverse au sujet d’un combat emblématique entre deux grands boxeurs des années 1970-80?

Leonard vs Hagler

Pour éviter tout malentendu, je tiens d’abord à apporter une précision. Je n’entends pas ici comparer le combat Golovkin-Canelo à celui qui avait opposé Ray Leonard à Marvin Hagler. La similitude réside plutôt dans la controverse que ces combats ont suscitée. Ainsi, le 6 avril 1987, la victoire de Sugar Ray Leonard devenait un sujet de dispute majeur, lequel perdure encore de nos jours. D’une part, les adeptes de Marvin Hagler soutenaient avec raison qu’il avait été l’agresseur dans ce combat. À l’opposé, les partisans de Ray Leonard alléguait sans avoir tord que les coups les plus significatifs avaient été portés par celui-ci. Il s’agit donc d’une vieille querelle entre deux compréhensions diamétralement opposées.

Personnellement, je n’échappe pas à la difficulté de trancher entre ces deux conceptions. D’ailleurs, s’il n’y avait pas ce règlement qui accorde la prédominance à l’une d’elle, j’aurais longuement hésité quant à reconnaître un match nul au sujet de l’affrontement entre Golovkin et Canelo. De même, concernant le combat Leonard-Hagler, j’avoue encore aujourd’hui toute mon ambivalence quant à déterminer le meilleur entre ces deux grands pugilistes.

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