C’est lundi, et on s’ennuie déjà. À tel point qu’on reprendrait bien une étape de 200 bornes qui se finit au sprint après que trois ou quatre gugusses se soient fait reprendre à 10 kilomètres de la ligne. Même que Kittel pourrait la gagner encore, ça me dérangerait pas. N’importe quoi pourvu qu’on nous donne du vélo. Me voilà tel un toxicomane qui cherche sa came en ce lendemain d’arrivée du Tour, allant même jusqu’à regarder en live sur Internet la troisième étape du Tour de Wallonie, où Dylan Theuns s’est pris pour Van Avermaet, son coéquipier de la BMC, en plaçant son démarrage à 800 mètres de la ligne, en haut de la bosse. Me voilà à espérer qu’un jour Christian Prudhomme, interpellé par les dieux du cyclisme, mette en place la quatrième semaine du Tour, celle où Quintana et les Bahreïn-Mérida pourraient enfin briller, celle où Froome et la Sky seraient vraiment attaqués et où le suspense serait à son apogée, comme dans un film de Christopher Nolan.  

            Parce qu’on ne va pas se raconter d’histoire. On nous a vendu un Tour de France indécis dans cette dernière semaine, avec des écarts en secondes entre les trois premiers, et les autres en embuscade. On verrait ce qu’on verrait, avec une apothéose programmée à l’arrivée dans l’Orange Vélodrome à Marseille. Mais le Vélodrome a sonné creux, comme toutes les promesses faites aux partisans du vélo qui s’attendaient à toute une bataille dans les Alpes. Il faut apprendre à regarder au-delà du classement général pour y voir la vérité vraie. Personne ne nous cache cette vérité-là, elle est à portée de celui qui veut bien lire entre les lignes et ne se laisse pas embarquer par le cirque médiatique. Chris Froome a-t-il vraiment été menacé ? L’a-t-on seulement mis en danger sur les pentes du Galibier ou de l’Izoard ? Les AG2R ont bien essayé, c’est vrai, et on les a vu passer à l’offensive là où on les attendait. Mais c’est bien ça, le problème. À force d’annoncer avec quelques jours d’avance que tout se jouerait dans la montée du col de l’Izoard, l’équipe de Vincent Lavenu a oublié un des piliers d’une tactique réussie : la surprise. Cette surprise qui aurait pu déstabiliser Froome dans la montée du Galibier si les directeurs sportifs d’AG2R n’avaient pas mis la bride à Romain Bardet, qui voulait attaquer bien plus tôt. Cette surprise qui aurait pu rendre la course complètement folle si on avait testé les Sky dès le col de Vars. Oui, je l’avoue, je suis un romantique du cyclisme, et je voudrais que la course soit complètement débridée chaque jour, comme ce qu’on a vu vers Foix. Mais comme une dichotomie maladive, je sais aussi que le cyclisme ne se joue pas comme dans un jeu vidéo, que les jambes commandent autant que les stratégies comptables ou les enjeux financiers. Romain Bardet l’a inscrit en gros caractères sur le cadre de son beau Factor : prends le risque ou rate la chance. Tel un pessimiste qui voit le verre à moitié vide, je ne peux m’empêcher de me dire qu’il a raté sa chance. Comme si le coureur d'AG2R avait oublié, dans cette troisième semaine, de lire la belle maxime écrite sous ses yeux dont il avait brillamment appliqué le mantra dans sa descente fantastique vers Chambéry.

            Finalement, l’histoire retiendra sans doute que le Tour de France s’est joué dans la seule montée du col de Peyra Taillade, le jour où Chris Froome aurait pu tout perdre sur un incident mécanique. Oui, le désormais vainqueur du Tour 2017 n’a pas peut-être pas gagné d’étape, mais sa folle remontée vers le groupe de tête emmené par les équipiers de Bardet valait bien toutes les attaques du monde. Et si le Français avait attaqué plutôt que de suivre un rythme régulier, même endiablé ? Avec des si, Ritchie Porte serait arrivé sur son vélo en bas de la descente du mont du Chat. « Vous comprenez, le sommet du col était à 30 bornes de l’arrivée, c’est bien trop loin pour risquer quelque chose. » Prends le risque ou rate la chance, dit le vélo de Bardet… Chris Froome a géré son Tour de France comme un père de famille gère un budget serré, arrivant même à faire des économies. Tout était sous contrôle au sein de l’équipe Sky, qui n’a finalement eu qu’à déposer son leader dans les rues de Marseille pour qu’il finisse le travail. Qui aurait pu battre Froome mis à part la malchance ? Demandez à Mikel Landa, il doit bien avoir une ou deux réponses pour vous...

            Après avoir gagné ses deux premiers Tours au sommet du Mont-Ventoux et de La Pierre Saint Martin, après avoir remporté son troisième dans une descente, Chris Froome en a fait encore moins pour ce quatrième sacre. Aucune attaque cinglante, aucun coup de Trafalgar, juste un contre-la-montre de 22 kilomètres pour mettre un point final à ce quatrième chapitre. Gonflé quand même, quand on sait que Rigoberto Uran l’attendait avec une brique et un fanal au détour d’une rue de Marseille après avoir traversé la France sur le porte-bagage du Kenyan blanc. Chris Froome aura gagné sans faire de vague, ce qui laissera toute la place dans nos mémoires aux belles chevauchées de Warren Barguil. Finalement, quand on regarde au-delà du classement général, c’était l’fun, le Tour, non ?