J’ai pris beaucoup de temps avant d’embarquer dans le wagon négatif. Bien que réaliste, je ne voulais pas tomber dans le lourd pessimisme qui afflige les partisans. Trop souvent, l’émotion altère notre jugement. Quand le Canadien joue bien, nous avons tendance à exagérer son talent. À l’inverse, quand il joue mal, c’est la pire équipe de l’histoire du sport.

J’ai donc toujours pris soin de ne pas suivre le cortège. Peut-être par envie de marginalité, mais aussi parce que ce club de hockey, je le suis depuis que je suis né. J’ai tout de suite eu la flamme sportive en moi et le mince espoir qu’avec bien de la chance, ce serait notre année. Le hockey ayant été le sujet de discussion principal entre mon père et moi, lorsqu’il était en vie, c’est probablement par nostalgie que j’ai encore un sourire niais quand je vais au Centre Bell et que Michel Lacroix annonce l’équipe.

Toujours est-il que mon sourire s’estompe. Si mon père était encore là pour me raconter des anecdotes d’une époque où le CH alignait les championnats et pour me dire que le Canadien, dans son temps, était une bien meilleure équipe, je l’écouterais avec joie, mais je ne saurais plus quoi lui répondre.

Il y a dix ans, je lui parlais d’Alex Kovalev qui me faisait bondir de mon siège dès qu’il touchait à la rondelle. Je lui parlais du capitaine Saku Koivu, de son combat contre le cancer, de sa fougue sur la patinoire et de son ardeur dans tous les aspects du jeu. Je lui parlais de Cristobal Huet, ce Français au curieux style, toujours fin prêt pour performer. Je lui parlais d’une équipe qui n’avait pas le talent nécessaire pour aspirer aux grands honneurs, mais qui avait le désir de brouiller les cartes, de déjouer les pronostics.

Aujourd’hui, je ne saurais plus quoi lui répondre.

J’ai fermé l’ordinateur quand les Kings ont marqué le troisième but. Il restait pourtant assez de temps pour espérer remonter la pente. Malheureusement, il s’est passé ce qu’il se passe depuis maintenant trois ans. Une équipe si faible psychologiquement qu’elle s’effondre à la moindre occasion.

J’ai pris quelques minutes pour essayer de comprendre. Est-ce la faute de l’entraîneur? Peut-être qu’il prépare mal ses joueurs? Est-ce la faute des leaders? Ils manquent de caractère? S’il y a un peu de vrai dans ces dernières affirmations, j’en suis venu à la conclusion que le problème de caractère découlait des hauteurs du Centre Bell. Il provient de la loge où, jadis, dansait un nouveau directeur gérant plein de promesses. J’imagine que la musique s’est arrêtée parce que cet homme ne danse plus. Dès que les caméras le pointent, l’arrogance prédomine. Exit le set carré souriant, faites place à l’immobile et prétentieux air bête.

 

À l’image du fossé entre les riches et les pauvres dans la société, depuis l’ère Bergevin, un océan s’est formé entre le club et les partisans. Les joueurs sont surprotégés. Il est impossible de les approcher. Leurs seules sorties publiques sont programmées d’avance et au quart de tour. À une époque, les joueurs participaient à un tournoi de balle aux quatre coins de la province pendant la saison morte. Aujourd’hui, impossible de respirer le même air qu’eux.

La plèbe ne peut plus toucher aux princes. Le roi en a décidé autrement.

Cette prétention a construit une tour d’ivoire dans laquelle plus personne ne semble préoccupé par ce qu’il se passe à l’extérieur. Le roi est mesquin quand il affronte la meute de journalistes entassés dans l’une des rares pièces accessibles. Il leur dit qu’ils ne pourraient pas comprendre. Il ne sourit plus. En fait, oui, il lui arrive de sourire, mais seulement accompagné d’une flèche empoisonnée. Le roi enjoué, rafraîchissant et déterminé qui avait pris le trône, il y a six ans, est devenu plus morne, détestable et hasardeux que celui qui le précédait. Au moins, Pierre Gauthier avait la décence d’appeler ses joueurs « monsieur ».

Maintenant, sans avancer que les joueurs souffrent du même sentiment de supériorité, il est évident que le désir de vaincre, l’acharnement, l’envie de travailler et la fierté s’amenuisent à vue d’œil. J’ai cru à une erreur de parcours, il y a deux ans. J’aurais dû y entendre l’alarme.

Heureusement, il y a encore des guerriers. La fiche est peut-être perdante, mais il y a du talent dans cette équipe. Du jeune talent. Il faudra changer les choses avant de le corrompre.

Marc Bergevin doit partir. La culture monarchique de l’équipe doit tomber. Les remparts et la forteresse doivent être abattus pour qu’une grande maison soit érigée. Une maison dans laquelle la direction et les joueurs pourront se mêler et où le peuple pourra cogner.

Il est temps de rebâtir.

Pour qu’une fois vieux et ridé, je puisse, à mon tour, dire aux jeunes que le Canadien était donc bien meilleur dans mon temps.

 

Texte paru originalement sur EnProlongation.com