La liste est longue, comme celle de ces monuments commémorant les enfants tombés pour la patrie que l’on retrouve dans chacune des communes traversées par le Tour de France, aussi petite soit-elle. Valverde, Izaguirre, Sagan, Cavendish, Démare, Gesink, Thomas, Porte, Majka, autant de noms précédés de gloire et de prestige qui n’auront pas fait le poids alors que le destin s’est mêlé de leur tactique de course. Que peuvent faire un ancien vainqueur de la Vuelta, de trente étapes sur le Tour, de Paris-Nice ou un ancien porteur du maillot à pois quand le sort décide de vous jeter à terre comme un vulgaire pantin, vous brisant au passage quelques os pour vous faire sentir dans votre propre chair que vous n’êtes finalement pas grand-chose au moment de toucher le bitume ? Que peut faire un ancien vainqueur de Milan-San Remo, champion de France de surcroit, quand le corps ne suit plus le rythme et qu’il voit s’éloigner ses compagnons de route à chaque coup de pédale ? Que peut faire un double champion du monde quand des commissaires en mal de reconnaissance vous mettent à la porte d’une course, qui vous promet pourtant des records, comme le dernier des malpropres ? Rien. La chute, l’arrivée hors délai ou l’incident de course ont en commun de transformer votre vie à la vitesse d’un claquement de doigts : la seconde d’avant, vous êtes un favori, un maillot vert potentiel ou un phénomène. La seconde suivante, vous êtes un martyr, un simple être humain ou un hors-la-loi.

Il y a une dizaine de jours, avant que 198 coureurs ne s’élancent tour à tour de la rampe de départ de la première étape, le Tour nous promettait de la ferveur, du courage, de la puissance, de la solidarité, des victoires, de l’universalité. Alors que les Britanniques monopolisent le maillot jaune, il a suffit de neuf jours à la Grande Boucle pour remplir ses promesses. La ferveur, c’est cette foule massée sur les bords du Rhin pour accueillir le Tour trente ans après sa dernière incursion en terre allemande. Le courage, c'est Guillaume van Keirsbulck, seul pendant 190 kilomètres, qui a eu le temps de se demander pourquoi diable personne n’est sorti de ce peloton avec lui ; c’est Lilian Calméjane, rattrapé par les crampes à cinq petits kilomètres de la postérité et qui a réussi à faire perdre un peu plus d’espérance de vie à Jean-René Bernaudeau. La puissance, c’est celle de Peter Sagan en haut de la côte des Religieuses qui gagne avec une jambe, avant qu’il ne perde son auréole de saint le lendemain dans un véritable jeu de quilles ; c’est celle de Marcel Kittel, qui vient coiffer Edvald Boasson Hagen pour six tout petits millimètres après 213,5 kilomètres de course. Selon Google translate, « p***** de photo-finish » se dit « jævla fotofinish » en norvégien... La solidarité, c’est Mickaël Delage, Jacopo Guarnieri et Ignatas Konovalovas qui n’ont jamais laissé tomber leur copain Arnaud Démare, en galère pendant deux jours sur ces routes de montagnes cruelles, jusqu’à le suivre hors course. Il paraît que ces quatre-là sont maintenant unis pour la vie, mais l’amour ne fait pas toujours des miracles. Les victoires, c’est Fabio Aru, tellement beau en haut de La Planche des Belles Filles, beaucoup plus que lorsqu’il a attaqué dans le Mont du Chat, quand Chris Froome se battait avec la mécanique brisée de son Dogma ; c’est Rigoberto Uran, qui redonne ses lettres de noblesse au pignon fixe en dehors des vélodromes. L’universalité, c’est 190 pays à travers le monde qui ont pu voir et revoir en mondovision des centaines de reprises du coude de Sagan, au super ralenti ou image par image.              

Mais le Tour ne nous dit pas tout. Il ne nous dit pas la douleur, celle d’Alejandro Valverde, dont le Tour se termine après une dizaine de kilomètres seulement, allongé sous la pluie, le genou démonté par une balustrade ; celle de Mark Cavendish, qui se tient l’épaule, assis dans une rue de Vittel, cherchant encore à trouver l'ouverture entre lui et Sagan ; celle de Richie Porte, qui a fracturé ses espoirs de victoire dans un grand tour en même temps que son bassin et sa clavicule. Le Tour ne raconte pas non plus la tristesse de Warren Barguil, qui se voyait déjà sur le podium à Chambéry comme Charles Aznavour se voyait déjà en haut de l’affiche, ses larmes de joie transformées en larmes de détresse. Encore une victime de cette « jævla fotofinish ». Ni celle d’Esteban Chaves, qui décide de poursuivre le Tour et toute sa superficialité alors qu’il est frappé de plein fouet par le deuil. Il y a des douleurs que l’on voudrait tant qu’elles soient seulement physiques... Et puis il y a la classe, celle qui distingue les champions des simples mortels. Celle qui caractérise Peter Sagan et Mark Cavendish, qui ne se souhaitent que du bien via médias sociaux interposés. La (très) grande classe.              

Le Tour de France n’est vieux que de neuf jours. Et pourtant, à voir les coureurs descendre à tombeau ouvert vers Chambéry, on aurait dit qu’ils nous emmenaient vers les ultimes kilomètres d’une course folle. Tant d’histoires et d’images se bousculent déjà dans nos têtes qu’il paraît inconcevable que l’on vienne seulement de conclure la première semaine, celle qui, traditionnellement, ne sert qu’à la mise en bouche. Elle a été dure, cette première semaine, sans pitié, fauchant les leaders ou les porteurs d'eau sans distinction aucune. Mais le Tour n'attend pas. Tout juste reprendra-t-il sa respiration aujourd'hui, pendant la journée de repos, pour ensuite emmener les rescapés vers les Pyrénées dont les sommets se profilent déjà à l'horizon, laissant derrière lui 18 des siens. Les absents ont toujours tort, comme le dit le dicton. Aujourd'hui, ils ont surtout pas mal d'ecchymoses...