Il a finalement fallu 200 mètres pour que le Tour de France se transforme en un immense bazar organisé. 200 mètres venus au bout d’une étape dont les promesses n’ont eu d’égal que la frustration qu’ont engendré les 214 premiers kilomètres, où si peu de choses se sont passées. Au soir de cette 12e étape, tout le monde a salué la patience des deux vainqueurs du jour, celui de l’étape et celui du général. Les vainqueurs ont ceci de différents des autres qu’ils ont toujours raison. Mais la vérité du jour n’est pas celle du lendemain… Demandez à Fabio Aru, lui qui troqua sa belle tunique de champion d’Italie pour le jaune éclatant de leader au général, et qui se fit piéger comme un bleu à l’arrivée en haut du talus de Rodez. Il n’a pas d’équipe, le beau Fabio, du moins, il n’en a plus depuis que Dario Cataldo et Jakob Fuglsang se sont fait la malle en ambulance. Mais on aurait pensé que le Sarde avait encore un cerveau et se serait malgré tout débrouillé pour se placer mieux que ce qu’il ne fit en entrant dans Rodez. À croire que l’oreillette ne fonctionnait plus…

            La 12e étape promettait monts et merveilles dans ses 80 derniers kilomètres, de quoi faire basculer la course au général qu’on avait laissé comme on l’avait trouvé dans les rues de Chambéry, en état de choc post-traumatique. Mais comme le dit le vieil adage, les organisateurs proposent un parcours, et les Sky en disposent. Et ceux-ci n’étaient pas disposés à faire rire les mouettes dans la montée de Peyresourde, menée à un train d’enfer. On n’était pas à plus de 8 000 mètres d’altitude, mais ils sont quelques-uns qui auraient bien aimé trimballer une bouteille d’oxygène, tellement l’air venait à manquer dans le sillage des sherpas britanniques. Landa et Froome, premiers de cordée au pied de la dernière bosse, semblaient donner la touche finale au scenario prévisible de « Froome IV », suite insipide et sans surprise des précédents opus, dont tout le monde sait que le réalisateur, Dave Brailsford, se soucie bien moins de la morale de son histoire que du box-office. Mais il arrive parfois que le cinéma d’auteur fasse dérailler les grosses productions et plonge l’industrie dans le doute. La rampe qui menait vers l’arrivée n’en était pas une de lancement pour Chris Froome, lui qui voyait même son dernier coéquipier se prendre pour le dernier étage de la fusée. Dire que ces deux-là avaient visité ensemble un camping-car quelques kilomètres plus bas.

            À l’aube de la troisième et dernière semaine du Tour, personne ne saura dire à quel point ces 200 mètres-là auront changé la face du Tour. Mais ils auront au moins eu le mérite de changer celle de l’étape du lendemain. Car de chassés, les Sky se muèrent en chasseurs aussitôt que le paletot jaune changea d’épaule au sommet de l’altiport de Peyragudes. Voilà un rôle qu’on ne leur connaissait pas. Et ils prirent grand soin de transformer la 13e étape en un immense feu d’artifice, véritable spectacle son et lumières. En même temps, quand on confie l’allumette à un Alberto Contador qui semblait avoir retrouvé la Foix, on peut s’attendre à ce que le Pistolero mette le feu aux poudres. Mais il faut bien reconnaître qu’à jouer les maîtres artificiers, on risque fort de se brûler les doigts un jour… Qu’a pensé Chris Froome au moment où Mikel Landa se trouva une place sur le porte-bagage du coureur de la Trek ? Que du bien, on imagine, alors que le coup sentait bon le traquenard pour Aru et les AG2R. Peut-être même s’est-il permis de lancer un « Well done, Mikel » alors que le duo espagnol crapahutait sur les rampes du col d’Agnes et que derrière, tout le monde courait après tout le monde. La journée était à ce point folle que même Nairo Quintana sortit en contre, c’est dire. Pourtant, les plaisanteries les meilleures sont les plus courtes, et dans le Mur de Péguère, Froome ne la trouvait plus drôle alors que le brave Mikel se mua d’équipier de luxe à mutin supposé plus les kilomètres passaient. En panique, le Britannique ? L’étape avait beau être courte, le leader de la Sky a sans doute eu tout le temps de penser aux antécédents de Landa, lui qui, en 2015, avait déjà tenté l’usurpation sur les routes du Giro dans une équipe Astana dédiée alors à Aru. Et tandis qu’un Sky roulait devant, d’autres roulaient derrière. À l’arrivée, on voulait nous faire croire qu’on ne voulait pas voir Quintana revenir trop près au général. Soit l’état-major Sky ne regarde pas le même Tour que nous, soit il nous prend pour des veaux. Et comme nous ne sommes pas bêtes à manger du foin, je me demande si les Sky roulerait fond de train si Louis Meintjes attaquait dans les prochaines étapes. Après tout, il est encore mieux classé que Quintana…

            Mais tout est bien qui finit bien pour Chris Froome et les siens dans cette deuxième semaine de Tour. Maillot jaune sur le dos, il pourra offrir une bière à Michal Kwiatkowski qui changea de roue plus vite qu’un mécano alors que les AG2R avaient déjà embrayé dans le col de Peyra Taillade. C’est toujours mieux que de lui lancer un « Tu quoque, mi fili » le soir, au repas d’équipe. C’est peut-être d’ailleurs dans ce col-là que Froome remportera sa quatrième Grande Boucle, lancé à la poursuite de Bardet et ses hommes en plein abordage. Lorsque l’incrustation sur l’écran a indiqué 50 secondes d’écart, toute la caravane a tremblé. Mais pas Chris Froome. Il s’est écoulé 15 minutes entre le moment où il changea de roue et celui où il rejoignit enfin les autres leaders, un peu avant le sommet. 15 minutes où tout aurait pu basculer pour de bon, pas comme sur ces maintenant fameux 200 mètres de Peyragudes. 15 minutes où Chris Froome aurait pu voir glisser de ses doigts ce quatrième titre tant convoité. Dans cette montée du col de Peyra Taillade, l’ironie veut que Chris Froome ait peut-être gagné son Tour de France en revenant de l’arrière.

            Reste donc cette troisième semaine, celle de la vérité. La Croix-de-Fer, le Galibier, Vars, Izoard, le contre-la-montre de Marseille, autant d’endroits pour gagner le Tour. Ou pour le perdre. Les quatre premiers se tiennent en trente secondes, les sept premiers en deux minutes, les dix premiers en six minutes. Les deux premières semaines de course nous auront finalement apporté finalement plus de questions que de réponses. Bardet, Aru, Uran, Contador, tous des points d’interrogation tant on sait qu’une troisième semaine de grand tour peut changer les termes de l’équation. Finalement, la seule variable connue, c’est le maillot jaune lui-même : après sa folle remontée dans le col de Peyra Taillade, qui peut encore douter de sa forme ? Le cliché voudrait que l’on dise que le pire ennemi de Froome, se serait Froome, façon déguisée d’avouer que le Britannique file vers Paris avec la prime du vainqueur déjà dans la poche. Pourtant, parfois, l’adversité peut aussi prendre les allures d’un visage ami. Suivez mon regard…