Chris Froome a remporté la Vuelta, devenant du même coup le premier coureur à réaliser le doublé Tour-Vuelta dans cet ordre, puisque je ne vous parle pas d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, celui où le Tour d’Espagne se disputait avant la Grande Boucle. Pour être peut-être plus juste, Chris Froome a ramené le maillot rouge à Madrid, et l’équipe Sky a remporté cette Vuelta, parce qu'il faut tourner la chose de cette façon tant leur domination a été sans équivoque. Une image vaut mille mots paraît-il, et celle du groupe des favoris – moins Alberto – à neuf kilomètres du sommet de l’Angliru ne pourrait pas être plus parlante : 16 coureurs, 6 membres de la Sky. Le modus operandi des Britanniques sur le Tour ou la Vuelta ressemble à un jeu vidéo : le leader de l’équipe prend la tête du général grâce à une ou deux grosses étapes, puis l’équipe gère la suite des choses. Simple, efficace et terrible pour la concurrence, qui ne se bat pas contre un coureur, mais contre toute une équipe, ce qui fait toute la différence, surtout lorsque celle-ci possède des équipiers qui pourraient jouer un général, que l'on parle de Mikel Landa sur le Tour ou de Wout Poels sur la Vuelta. On pourrait gloser pendant des heures et des heures sur le pourquoi du comment, mais le résultat est là, vélos soi-disant électriques ou pas. Et si ce n’était d’une moto mal placée sur le Giro, qui sait si les Sky n’auraient pas remporté les trois grands tours... Plus que de remporter les grands honneurs sur le Tour et la Vuelta, on accuse souvent les hommes en noir de tuer le suspense. Pire, ils arrivent même à nous faire croire que le danger peut venir de partout, que les écarts au général ne les mettent pas à l’abri, alors qu’ils maintiennent seulement le dit suspense sous respirateur artificiel, pour le débrancher dans les deux ou trois dernières étapes. Quand on parle de science de la course, on était loin de penser qu’il fallait faire médecine pour gagner un grand tour.       

            La perf de Chris Froome relancera le bon vieux débat des doublés sur les grands tours. Lui l’a fait, ce qui n’arrangera en rien sa légende d’ « extraterrestre », vous en conviendrez. Car des favoris présents sur les routes françaises au mois de juillet, qui a joué les premiers rôles à la fin de l’été ? Bardet, Aru, Simon Yates ou Meintjes ont rapidement disparu des premières places du général. Reste Froome. Et Contador. Le seul, mis à part le Kenyan blanc, à s’être classé dans les dix premiers du général à la fois sur le Tour et la Vuelta. Mais on s’entend que le grand Alberto n’a jamais prétendu à la victoire finale autrement que sur le papier au matin des deux grands départs. Et pourtant, c’est de lui dont on parlera quand viendra le temps de juger cette Vuelta dans la légende du cyclisme. Il a été fidèle à sa réputation, Alberto, attaquant dès que l’occasion se présentait, sans penser au lendemain. Vincenzo Nibali vous rétorquerait que c’était bien plus facile pour lui qui n’avait pas à courir contre une équipe entière, vu sa place au général. C’est sans doute vrai. Mais ses envolées dans Los Machucos et l’Angliru auront fait frissonner le monde du cyclisme comme peu d'autres coureurs l’ont fait. Et de savoir que le Pistolero ne sera plus là pour placer des mines autour de l’ennui qui s’installe trop souvent sur les étapes de grands tours nous met face à un grand vide. Pourtant, alors que les hommages pleuvent de toutes parts, il serait injuste et de mauvaise foi de passer sous silence la version 1.0 de Contador, celle qui nous laisse un goût amer en bouche, comme un vin espagnol qui aurait mal vieillit. Cité dans l'affaire Puerto, contrôlé positif au clenbuterol, c'est le Contador que l'on n'aime pas, celui d'une époque que l'on voudrait oublier, mais qui s'accroche à votre mémoire comme un chien s'accroche à vos baskets. C'est le Contador arrogant, celui qui plante Andy Schleck alors en proie à un problème de dérailleur dans le Port de Balès ou qui fait une séance de sprints avec Michael Rasmussen dans le col de Peyresourde, comme à l'entraînement. Et puis il y a le Contador 2.0, celui qui attaque à 40 kilomètres de l'arrivée dans le col de la Hoz le jour de l'arrivée à Fuente Dé, ou celui qui vole dans le Mortirolo après avoir crevé au pied de l'ascension ; le Contador qui souffre sur les pentes du Semnoz, celles de La Pierre Saint Martin ou du col de Finestre ; le Contador qui tente sans retenu, comme à Paris-Nice en 2016, dans le Galibier ou dans Los Muchacos cette année, comme un vrai pistolero qui tire à tout va. Et il y a le Contador de l'Angliru. Celui qui a déployé ses ailes une dernières fois dans ces montagnes qui lui sont tellement chères, comme s'il montait les marches du Panthéon du cyclisme, porté par une foule toute acquise à sa cause. La belle image : Alberto, en danseuse, s'arrachant sur des pentes à 20%, et ces drapeaux espagnols brandis aux vents de la gloire. On voulait tant qu'il la gagne cette étape, le revoir une dernière fois dégainer son pistolet pour flinguer la ligne d'arrivée. Mais en signant sa victoire, avec ce geste qui le caractérise tant, au moment de franchir l'arrivée en haut de l'Angliru, Alberto n'a pas seulement flinguer la ligne, il a comme descendu une certaine idée du cyclisme, celle qui ne tient pas compte des places d'honneur ou des points UCI, celle pour qui seulement la victoire compte. Et comme un propriétaire de cheval préfère abattre lui-même son cheval malade, ne voyant pas d'héritier à l'horizon, Alberto a lui-même appuyé sur la gachette. Gracias y adios, Alberto, te vamos a echar de menos. Ton style, ton état d'esprit nous laisse tous un peu orphelin de ce cyclisme qu'on aime tant, quasi-romantique. 

Chris Froome doit être jaloux quelque part. Quand lui gagne, on parle dopage, vélos électriques, domination sans partage. Quand Alberto gagne, c’est panache, épopée, frissons. Ne baisse pas les bras Chris, et rappelle-toi ce Tour 2016 : dans la descente vers Peyresourde ou dans la roue de Sagan en route vers Montpellier, toi aussi tu avais l'air d’un audacieux. Il faudrait juste que tu t’écoutes plus souvent que tu n'écoutes ton oreillette...