Difficile de croire que le maillot rose de ce Giro centenaire se soit fait lâcher un jour de septembre 2015 comme un vulgaire coureur de second niveau. Tom Dumoulin éclabousse tellement de toute sa classe ce Tour d’Italie 2017 que rien ne semble pouvoir venir perturber son premier succès dans un des trois grands tours. Ses 2 minutes 41 d’avance sur son second, Nairo Quintana, pourrait sembler tellement fragiles à l’orée de la troisième semaine qui s’annonce si on jetait simplement un œil distrait sur les classements. Cette troisième semaine, c’est flirter avec les nuages et la légende qui s’est construite année après année, au gré des exploits et des défaillances. C’est traverser les Dolomites, la haute montagne, territoire des purs grimpeurs dont chacune des escarmouches peut vite se transformer en paquets de dizaines de secondes de rebours une fois l’arrivée franchie.

            Mais depuis la montée du Blockhaus, Tom Dumoulin n’a plus peur. Passer entre les gouttes d’une moto dont l’inconscience du pilote jeta à terre les espoirs de toute l’équipe Sky, le grand Néerlandais n’a pas seulement limité les dégâts, il a marqué les esprits. Le calvaire imaginé alors qu’il restait encore sept kilomètres d’ascension et que Nairo Quintana lança les grandes hostilités se transforma mètre après mètre en sentier de gloire. Le grand Tom n’avait cédé que 24 secondes au grimpeur colombien, se payant même le luxe de reprendre Thibaut Pinot avant la ligne d’arrivée. Bluffant. Deux jours et une journée de repos plus tard, la surprise batave se transforma radicalement en une entreprise de démolition : deux coureurs seulement, Thomas et Jungels, réussirent « l’exploit » de terminer à moins d’une minute trente secondes de la fusée Sunweb. Derrière eux, le déluge : Nibali à 2 minutes 7, Mollema à 2 minutes 17, Zakarin à 2 minutes 19, Yates à 2 minutes 39, Pinot à 2 minutes 42, Quintana à 2 minutes 53... Dans la montée du Blockhaus, quelque chose a changé. L’ivresse de la première arrivée en altitude a peut-être fait tourner les têtes, et l’aura du maillot rose a sans doute hypnotisé les regards, qui ne voyaient alors que Nairo et son beau maillot. Mais ivre, Tom ne l’était sans doute pas. Conscient alors de ses capacités et de ce maillot de leader retrouvé entre Foligno et Montefalco, Dumoulin s’est mis à jouer le rôle du patron dans la montée d’Oropa. Des banderilles ont bien été lancées, mais rien pour faire vaciller le leader de la Sunweb. Tellement rien qu’il mit un point d’honneur à aller chercher la victoire, mettant au passage 14 secondes supplémentaires à Quintana, 35 à Pinot et plus de 40 aux autres. Un patron, qu’on vous dit... Et aux grincheux qui lui lance que les Dolomites arrivent avec son cortège de cols plus emblématiques les uns que les autres, lui rétorque qu’il restera un dernier chrono de 30 bornes le dernier jour, entre Monza et Milan. Et ce jour-là, la Formule 1 pourrait bien porter les couleurs de la Sunweb avant de se parer d'un rose du plus bel effet sur n'importe quelle carrosserie, définitif, celui-là.

            Un jour de septembre 2015, Tom Dumoulin s’est fait lâcher comme un coureur de second niveau. C’était dans le Puerto de Cotos, la veille de l’arrivée finale d’une Vuelta que le Néerlandais rêvait de faire sienne. Mais ce jour-là, les jambes ne suivirent pas lorsque Fabio Aru se dressa sur les pédales pour aller chercher la terre promise. Et le grand Tom, vêtu de son beau maillot rouge de leader, voyait disparaître au loin, avec ses adversaires, ses rêves de grandeur. Sûrement qu’il a dû penser à ce jour-là pendant la dernière journée de repos de ce Giro. Et sûrement qu’il dû se dire, au fond de lui, que le Puerto de Cotos ne ressemblait en rien au Mortirolo ou au Stelvio. Parce qu'il va falloir monter sa carcasse au-delà de 2 700 mètres d'altitude avec une cible dans le dos, Tom sait très bien qu'il ne part pas pour une belle petite randonnée à travers les magnifiques montagnes italiennes. La dernière semaine va être longue, très longue, et il va falloir tenir pour ne pas qu'elle devienne finalement trop longue. Et surtout, se dire qu’il restera un chrono au bout de la route qui pourrait le faire entrer enfin dans le cercle des vainqueurs de grands tours. Autant dire une autre dimension.