Le Giro a ceci de particulier qu’il peut entrer très vite dans la montagne, la grande, la difficile, celle qui peut vous refaire un classement général en un rien de temps. Preuve en est, cette quatrième étape qui emmenait la caravane sur les pentes brûlées du mont Etna, qui promettait de redistribuer les cartes alors que le jeu venait à peine de commencer. Mais de feu d’artifice, il n’y en eu point. Et même si Nabali a tenté de mettre le feu aux poudres et que Zakarin s’est autoproclamé artificier en chef en fin d’étape, aucun favori ne s’est brûlé les ailes sur les pentes du volcan. Plus que les flammes de l’enfer, ce sont surtout Pöstlberger, Gaviria ou le malheureux Pibernik qui ont mis le feu aux journaux dans cette première semaine.

Pourtant, l’éruption a bel et bien eût lieu, il a juste fallu prendre son mal en patience et attendre que le Tour d’Italie traîne ses pénates au sommet du Madonnina del Blockhaus, quelque part dans les Apennins. Eddy Merckx y a ouvert la route il y a cinquante ans, à son tout premier Giro, duquel il finira neuvième. Neuvième, c’était le classement de Thibaut Pinot au départ de la neuvième étape, et neuvième, c’était le classement au sommet du Blockhaus d’un autre FDJ, Sébastien Reichenbach. Tout est dans tout, vous me direz ? Peut-être, mais comme quoi, on peut vraiment faire dire n’importe quoi aux chiffres. La route n’a que faire des statistiques, des classements ou des pronostics. La route n’a que peu de compagnons de jeu, mais ceux-ci sont éternels : la gloire, le dépassement de soi, la défaillance, la malchance. La gloire, c’est Nairo Quintana qui s’envole comme le pur grimpeur qu’il est, à cinq kilomètres du sommet, laissant là les deux hommes qui s’accrochaient encore à son porte-bagages, Nibali et Pinot ; le dépassement de soi, c’est Tom Dumoulin et Bauke Mollema, disparus des écrans radar à sept kilomètres de l’arrivée pour mieux réapparaître quatre kilomètres plus loin ; la défaillance, c’est celle de Vincenzo Nibali, encore dans le coup à cinq bornes du but, mais qui frappera finalement un mur pour céder une minute à Quintana, parti flirter avec la gloire. Puis il y a la malchance, celle qui s’en va guetter ses victimes sur le bord du talus et dont chacun fuit la compagnie comme s’il s’agissait de la sorcière aux dents vertes. Mais comment voulez-vous fuir ce que vous ne voyez pas venir ? Parce que la malchance est une vicieuse, qui adore changer de formes. Un spectateur trop avancé, une veste posée négligemment sur une barrière, une voiture qui vous double... Au pied du Blockhaus, la maline prit la forme d’une moto, garée sur la bas-côté, dont l’intention claire était de laisser filer le peloton pour se replacer derrière, histoire de ramasser les miettes et de se repaitre du calvaire et de la souffrance de ceux qui ne jouent pas les premiers rôles. Geraint Thomas, Mikel Landa, Wilko Kelderman ou Adam Yates ne devaient pas être de ceux-là, clairement. L’histoire, ils devaient l’écrire sur les pentes du premier vrai rendez-vous de ce Giro centenaire. Mais Miss Malchance a tenu à leur faire un clin d’œil, de ceux qui vous fouttent en l’air une course. Une moto nonchalamment arrêtée sur le côté, un peloton emmené par des Movistar affamés qui passe trop près, et voilà cinq minutes qui s’envolent en un claquement de doigts. La légende raconte que ceux qui étaient sur place à ce moment-là entendirent le même ricanement lugubre que celui qui résonnait dans le Vieux Quarémont, ce dimanche 2 avril, quand Sagan a pris une veste...

La suite ? Un peloton « éparpillé par petits bouts, façon puzzle » comme Michel Audiard le faisait dire à Bertrand Blier dans « Les Tontons flingueurs ». Des gars qui arrivent après une montée de 13 bornes les uns après les autres, comme rescapés d’une apocalypse où le chacun pour soi est le meilleur moyen de parvenir à ses fins. Et surtout, une fois en haut, la récompense d’une journée de repos, comme pour mieux préparer le chemin de croix qui s’en vient et les douze stations restantes.