« Tu entreras, la porte ne sera pas verrouillée ».

 Arrivé dans son appartement, il m’attendait, couché dans son lit, réduit à une immobilité importante.

 Alain Vincent entamait sa 5e saison de course à pied. Il pratique cette discipline pour le plaisir et non les chronos, les honneurs. Toutefois, malgré ses 51 ans, il se débrouille bien ce qui lui permet de s’installer régulièrement dans le peloton des meneurs. Or, lors de la dernière épreuve du circuit Endurance à Ville Saint-Laurent, Alain a violemment été projeté au sol et le résultat fut catastrophique.

 Il me raconte sa mésaventure dans un calme désarmant. Je sens qu’il est ravi de me voir. Disons que la visite doit se faire assez rare dans de telles circonstances. Même qu’après l’entrevue, je me suis levé et il ne cessait d’en rajouter, comme s’il avait voulu que je l’accompagne davantage.

 

La saison 2017de course à pied d'Alain est terminée.

 

Il a subi une fracture du fémur droit, fracture du poignet gauche et fracture du petit doigt de la main gauche. Analysez le tout et vous verrez que ses déplacements se transforment en un défi colossal à chaque fois. Heureusement, la toilette est à quelques pas de son lit !

 Il n’arrive pas à s’expliquer la scène. « J’ai senti une violente poussée vers l’avant et je crois qu’avec la puissance de ma perte d’équilibre, si ma tête avait touché le sol, je ne serais pas devant toi aujourd’hui en train de te parler. »

 L’un de ses amis l’a vu partir vers l’avant. Il a eu peur. « Philippe Fortin s’est alors installé près de moi pour éviter que les autres coureurs derrière me piétinent. Il s’est même fait bousculer pendant ce court laps de temps et ce coureur s’est mis à rire par la suite. » Celui qui doit prendre des antidouleurs à toutes les quatre heures n’a heureusement jamais perdu conscience.

 

Les médecins lui ont dit qu'il pourra courir à nouveau.

 

« Nous étions tellement serrés au départ. Je me suis installé sur la 6e ligne. Peut-être qu’un coureur plus rapide que moi, est arrivé en retard et a voulu reprendre les secondes perdues, car il faut dire que dans ce circuit, c’est le gun time qui compte pour les résultats », explique celui qui avait obtenu un temps de 19:49 au 5km à Ville LaSalle quelques semaines plus tôt.

 « Je ne veux pas blâmer les organisateurs », précise-t-il. Ce qui s’avère étrange, c’est que personne n’a rien vu, aucun participant, ni un spectateur. Une fois que tous les coureurs  furent passés, deux filles sont apparues, suivies par deux hommes. Les quatre personnes l’ont installé sur une table. Après 1h30 d’attente, l’ambulance l’a transporté à l’hôpital Jean-Talon. Il s’est présenté à l’urgence à 11h45.

 Alain a jusqu’ici couru autour de 14,000km et n’avait jamais été blessé. Il a été opéré au genou et au poignet. On lui a installé des plaquettes. Sa saison est terminée. Il croit pouvoir recommencer à courir dans six mois, si tout se déroule bien. On lui a dit qu’il guérira à 100%. Le personnel hospitalier a été surpris de le voir sortir seulement 48 heures après les opérations. Il a par contre traversé deux baisses sévères de pression durant ce séjour.

 

Alain en compagnie de son frère (à gauche) et d'Alain Roy (au centre)de Défi Résolution.

 

Alain travaille pour l’imprimerie Trans Continental à Anjou depuis 20 ans et il ne dispose d’aucune assurance salaire. Il devra ainsi se contenter du chômage-maladie et prendre ses cinq semaines de vacances pour espérer recevoir une rémunération.

 Au moment de notre entretien, il ne pouvait manger beaucoup à la fois.

 Il imagine que le responsable de la bousculade lira ce texte. Si jamais, il se manifeste, comment Alain réagira-t-il ? « S'il me dit qu’il m’a poussé pour se faire de la place, je serai fâché mais s’il a été lui-même projeté, je l’accepterai. » Toutefois, il serait très étonnant que cette dernière possibilité tienne la route.

 Cet incident est survenu à 50 mètres après la ligne de départ. « Ça va malheureusement changer ma vie ».

 

"Je crois que je ne serais pas là pour te parler aujourd'hui si ma tête avait frappé le sol".

 

Quand je lui ai demandé dans quelles circonstances avait-il pris goût à la course à pied, la réponse n’avait plus de fin. Il m’a confié qu’à 17 ans, il avait pris part au défunt Maski-Courons, que par la suite, il avait reçu une balle sur le genou lors d’un match de baseball. Par conséquent, il avait dû arrêter la course à pied à cause de douleurs trop intenses.

 Puis, un jour, en escaladant une montagne à la marche, il a vite fait de constater que l’essoufflement apparaissait rapidement et intensivement.

 Sans que je puisse l’interpeller, il a sauté sur un autre sujet qui, sans le dire ouvertement, semblait lui tenir vraiment à cœur. « J’ai perdu mon père très tôt dans la vie à cause de problèmes aux reins et mon premier marathon à Montréal, je l’ai vécu avec mon frère. Nous l’avions dédié à mon père afin de lui rendre hommage. Ma mère, alors âgée de 76 ans, a couru 100 mètres avec moi à un endroit sur le parcours. Je te le raconte et je ressens encore des frissons. »

 Son frère et lui ont réussi à amasser un montant de 3,000$ grâce à cette participation, une somme qu’ils ont remise à la Fondation du rein.

 Et leurs médailles respectives, ils les ont décernées à leur maman lors du souper qui a suivi le marathon.

 Personnellement, en 23 ans de course à pied, je n’ai jamais vu une telle malchance. En quittant son appartement, je me grattais encore la tête, dans l’incompréhension la plus totale.