L’effet rétro
Chaque semaine, c’est en prenant ancrage chez les mots de Paul Ricoeur « que quelque chose persiste en changeant, voilà ce que signifie durer » que L’effet rétro vous propose de plonger dans l’histoire du tennis. Qu’il s’agisse d’un devoir de mémoire ou fête commémorative, on vous propose ici de revisiter le passé afin de rendre plus intelligible notre présent. Après tout, Mathias Brunet nous le conseille, lui qui écrivait « Certains diront qu’il n’est pas nécessaire de revenir sur le passé. Je répondrais que le passé explique l’Histoire ». Oui, le temps nous manque et nous confond. L’Histoire se joue de ses acteurs, se répète et se camoufle. Des grands oubliés de l’histoire aux magistrats de notre sport.

Daniel Nestor et l’étrangement inquiétant.

En septembre, peu de temps après que le Canada ait éliminé l’Inde en Coupe Davis, Daniel Nestor annonçait que le temps de la retraite arriverait bientôt. La légende de double, âgé de quarante-cinq ans, attaquera donc sa dernière campagne sur le circuit ATP en 2018.

L’effet rétro vous propose ici de revenir sur l’époustouflante carrière du joueur de double canadien.

Daniel Nestor signait sa première victoire sur le circuit en 1993 avec son compatriote Sébastien Lareau à Auckland, Nouvelle-Zélande. À quelques kilomètres de là, en 2016 à l’International Apia de Sydney, en Australie, il signait sa 1000e victoire. Aux côtés de Marcelo Melo, à son deuxième tournoi de l’année, Nestor accédait aux quarts de finales faisant tomber sur son passage Jérémy Chardy et Leander Paes. Il écrivait surtout une page importante de l’Histoire du double. Au moment où il obtient cette 1000e victoire, seulement trois autres joueurs, en simple, avaient réussi l’exploit : Jimmy Connors, Ivan Lendl et Roger Federer. Depuis, les frères Bryan, en double, ont parachevé l’exploit.

Cette année, Daniel Nestor occupe le 40e rang mondial en double et présente une fiche négative de 21 victoires et 28 défaites. À la dernière Coupe Davis, plusieurs pourront arguer qu’il était l’ombre de ce qu’il a déjà été il n’y a pas si longtemps. Ceci dit, il serait difficile de voir de mauvaises langues médire à son sujet, car c’est bien là que s’arrête la critique. La légende canadienne de double est présentement le joueur le plus vieux toujours actif sur le circuit à posséder une fiche de plus de 1000 victoires. Toutes catégories confondues, il n’y a que Roger Federer qui le surclasse.

En carrière, il présente une fiche de 1056 victoires contre seulement 465 défaites. En 2002, il atteint le premier rang mondial en double. Auparavant, en 1999, bien qu’il ne fût sur le circuit en simple que pour une très courte période, il atteint le 58e rang mondial. Il est actuellement le joueur le plus âgé du circuit à avoir atteint le premier rang mondial, toute catégorie confondue. Il arrive également au 5e rang de l’histoire, pour le nombre de semaines consécutives à conserver la 1ère place, avec 108 semaines au compteur. Daniel Nestor est aussi l’un des douze joueurs, simple et double, à posséder un Grand Chelem d’Or – le titre des quatre épreuves du Grand Chelem et la médaille d’or olympique.

Daniel Nestor est sur le circuit depuis plus de 25 ans, lui qui entrait chez les pros en 1991. Il est depuis longtemps connu de tous, et ses victoires nous sont familières. Il a accumulé 91 titres, aux côtés de onze partenaires différents; 8 titres en Grand Chelem aux côtés de 3 partenaires différents, 4 titres en Grand Chelem double mixte; en 2002 (auprès de Mark Knowles) et 2008 (auprès de Nenad Zimonjić) il est nommé meilleure paire de double sur le circuit ATP

Unheimlich

En 1899, mais daté 1900 par les historiens, manière d’annoncer le siècle nouveau, Sigmund Freud publie Die Traumdeutung. Le livre du rêve. On découvrait la psychanalyse, l’inconscient et un peu plus tard, l’inquiétante étrangeté.

La carrière de Daniel Nestor résonne à travers l’œuvre de Freud. On sait aujourd’hui qu’en chacun de nous recèle une infinie d’incertitude, des désirs refoulés. Personne n’a main mise sur les ressacs de nos émotions et le tintamarre de nos angoisses inconnues. Lorsque je porte un œil attentif au parcours de Daniel Nestor, les résultats m’effraient. Freud écrit : « à savoir que l’inquiétante étrangeté est cette variété particulière de l’effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier ». L’étrangement inquiétant est donc le moment où s’insère le familier dans le nouveau, l’impression de déjà vue qui s’installe chez le sujet et suscite dès lors l’effroi.

Nestor foule les scènes du circuit ATP depuis plus d’un quart de siècle. Accompagné chaque fois de visages nouveaux, il a cumulé les victoires; mêlant sa présence familière à la nouveauté de ses partenaires et au renouvellement de ses exploits. Chaque fois que nous le voyons, un sentiment d’inquiétante étrangeté nous saisit; il est depuis longtemps connu, familier, mais ce qui s’offre à nous est nouveau : Daniel Nestor nous fait marcher dans l’inconnu sur des terrains connus. À nous de ne pas chuter dans les méandres de notre inconscient aux prises avec nos terreurs refoulées qu’éveillent chacune de ses présences sur le court.

On lui souhaite une bonne dernière campagne au sein de l’Équipe Canadienne et une année 2018 qui se fera reflet de cette carrière légendaire.

 

Texte paru originalement sur EnProlongation.com