J’ai souvent pourfendu la stratégie marketing du Canadien de Montréal qui repose presque entièrement sur la galvanisation mélancolique des gloires du passé de l’équipe. Derrière cette manigance qui prend au piège des millions de partisans chaque année – j’étais jadis un de ceux-là – se trouve un agenda fort limpide : se qualifier pour les séries éliminatoires, rien de plus. Et n’allez pas croire par là que les dirigeants de l’organisation considèrent que le CH possède une chance, aussi minime soit-elle, de rapatrier la Coupe Stanley à Montréal. Malgré la pléthore d’artefacts des années 1960-1970 qu’on retrouve dans les musées du Centre Bell consacré à l’héritage victorieux de 24 conquêtes championnats, dites-vous que les gestionnaires de la Sainte-Flanelle ont la tête ailleurs.

Pour des propriétaires de franchise de la LNH, une participation en séries éliminatoires assouvie, en premier lieu, des impératifs financiers. Et Geoff Molson veut à tout prix éviter un cauchemar semblable à celui du printemps 2016 : un Centre Bell inoccupé au mois d’avril, les artères mortes de la métropole et l’atmosphère léthargique du Centre-ville. La perte de Carey Price (en raison de sa blessure au genou) et la chute libre du CH dans les bas-fonds du classement général ont provoqué la transaction «Subban-Weber», une décision réprouvée par Molson qui a perdu beaucoup d’argent cette année-là. De nombreux partisans furieux ne réclamaient rien de moins que le congédiement du DG. Depuis, on s’en doute, quand le propriétaire brassicole rencontre Marc Bergevin, avant chaque début de saison, ce dernier reçoit une consigne : le Canadien doit faire les séries, cette année. Et personne n’a droit à l’erreur à ce chapitre.

Pendant ce temps, nous fêterons un triste anniversaire cette année : le 25e anniversaire de la dernière Coupe Stanley remportée par la Sainte-Flanelle. Nous sommes nombreux, depuis quelques années, à parler d’une «culture de médiocrité» pour décrire l’absence de vision dont a fait preuve l’organisation du Canadien, après le départ de Patrick Roy, en 1995. Les partisans du Tricolore ont dû attendre dix ans pour qu’un gardien de la trempe de «Casseau» revienne à Montréal. Après des débuts difficiles, Carey Price s’est imposé comme le meilleur gardien de but de sa génération, ramenant avec lui, grâce à ses exploits sur lesquels reposent les récents succès de l’équipe, des milliers de partisans déçus au bercail. J’étais de ceux-là. Mais, nous l’avons compris rapidement, Carey ne peut tout faire à lui seul.

Après avoir repêché un gardien de but au 5e rang total, une organisation qui se respecte se devait d’amorcer un processus de reconstruction en règle pour bien entourer son virtuose entre les poteaux. Comme le développement adéquat d’un gardien – aussi talentueux soit-il – exige habituellement cinq saisons, c’est-à-dire le temps nécessaire pour accomplir cettedite reconstruction, on comprend mal pourquoi l’état-major du CH et son propriétaire de l’époque (George Gillette) se sont acharnés à faire les séries éliminatoires avec un alignement condamné à l’élimination hâtive. À moins, bien sûr, qu’on prenne en considérations les revenus substantiels que rapporte un printemps dans la «vraie saison» de la LNH.

 

En entrevue avec Jean-Charles Lajoie, hier après-midi, le défenseur légendaire et ancien directeur général du Tricolore, ne s’est pas gêné pour mettre le doigt sur la plaie : «Depuis le départ des Nordiques, la médiocrité s’est installée dans l’organisation du Canadien. Quand j’étais directeur général, les Nordiques nous forçaient à être meilleurs, à mettre un meilleur club que le leur sur la glace. Le Canadien n’a plus cette inquiétude à présent et cela transparaît dans le rendement de l’équipe.» Comme nous le rappelait l’épisode de la surcharge détenteurs de billets pour l’impression de copies cartonnées (on apprenait alors que 11 000 personnes sont présentement en attente pour recevoir un abonnement de saison et que ces derniers déboursent 250 $ annuellement pour demeurer sur la liste de rappel), Geoff Molson n’entretient aucune inquiétude concernant la prospérité de son entreprise ou la fidélité de ses partisans. Il possède la mainmise sur le marché québécois et le fait que les Maple Leafs soulèveront une Coupe Stanley d’ici les prochaines années ne trouble pas son sommeil d’un iota.

Et c’est là que Geoff Molson fait fausse route. Peut-être s’est-il assuré la fidélité de plusieurs en prolongeant le contrat de Carey Price pour les 8 prochaines saisons, mais pour bien d’autres qui ont connu les «grandes années», comme les appelle mon père, la présence à long terme du meilleur joueur de l’équipe ne sera pas suffisant. Ils sont nombreux ces partisans du Canadien qui détestent les Maple Leafs du fond de leur âme, sans toutefois nier que les jeunes loups de la formation torontoise offrent un bien meilleur spectacle que la formation vieillissante du Tricolore. Ces nostalgiques n’appuieront jamais les Leafs, une telle désaffection relèverait du sacrilège, mais ils feront une chose jadis impensable au Québec : ils alterneront entre le match des Leafs et celui du Canadien.

Texte paru intialement sur EnProlongation