Assis devant moi, il vit.

 Estomaqué, je le regarde.

 J’arrive difficilement à croire ce qu’il vient de me raconter. Pourtant, cette narration, il l’a répétée plus d’une centaine de fois.

 Comment vous dire ? Je ne sais pas de quelle façon débuter. J’en perds mon latin !

 Gisant sur une table froide en acier, le corps et la tête recouverte d’un drap blanc, Vincent Houle se retrouve entouré de cadavres. Les médecins estiment qu’ils ne peuvent rien faire, que l’investissement n’en vaut pas la peine. Un système de santé incomparable avec le nôtre. Lamentable !

 Une histoire rocambolesque et absolument incroyable. Je vous le dis, j’en perds mes mots.

 

Un exemple de courage. Vincent, tu m'impressionnes !

 

Vincent admet son hésitation à se livrer. Cette page effroyable de sa vie s’efface partiellement de ses pensées. Juste à se remémorer cette mésaventure, il ressent de violents maux de tête, il en tremble. Après une réflexion qui aura duré quelques semaines, il m’a accordé un vote de confiance. Je me sens choyé.

 Partons dès le début si vous le voulez bien.

 Comptable, il gagne admirablement bien sa vie. Matérialiste, il possède un condo luxueux, sa Lincoln, plusieurs gadgets et un train de vie qui s’avère difficile à suivre. « Je n’étais pas gêné de dire à mes invités qu’ils s’assoyaient sur un divan de 10,000$ lorsqu’ils venaient à la maison ! » Vous voyez le genre !

 À 280lb, hyper tendu, stressé au max, « j’en avais plein mon casque », dit-il. Il craque. Il quitte son emploi. C’est assez. Bien nanti, il peut se payer un voyage en Thaïlande sans aucune date de retour.

 

Le Vincent..... avant l'accident fatal.

 

La situation a empiré. Il suait à grosses gouttes pour attacher ses lacets de souliers. Le 24 décembre 2012, sa copine est rentrée au Québec. Le voilà seul, à l’autre bout du monde. Le 1er février 2013, il se baladait en moto tard en soirée sur le bord de la plage quand soudain, un chauffard l’a frappé.

 Inconscient, il se souvient brièvement d’une personne qui le filmait avec son cellulaire. « Là-bas, si on juge que tu n’as aucune chance de survivre, ils n’interviendront pas car les ressources sont limitées.» Le lobe frontal fracturé avec une ouverture de six pouces, la mâchoire détruite, aucune dent dans la bouche, le poumon droit perforé, la situation est tragique.

 Je tente d’imaginer le drame et je ressens une grande noirceur. Se sentir seul, replié sur soi-même, à quelques pas de voir apparaître un ange !

 

Un homme complètement transformé, physiquement et mentalement.

 

On a rédigé un rapport qui raconte qu’il est décédé avant son arrivée à l’hôpital. Les médecins craignent qu’il devienne légume si jamais il revient à lui. Imaginez deux minutes, c’est absolument effroyable.

 Miraculeusement, il se réveille et remarque un amas de cellulaires sur un bureau tout près de lui. Il cherche le sien. Au même moment, une infirmière s’approche. Vincent lui fait comprendre qu’il possède 50,000$ et qu’il veut voir immédiatement un médecin. Il n’a même pas acheté une assurance voyage avant de quitter le Québec ! Rapidement, un docteur lui fait passer des examens et répare sa plaie sur le front. Finalement, les blessures que l’on imaginait fatales s’avèrent superficielles. On lui installe un drain au poumon ce qui l’empêche de prendre l’avion pour rentrer au Québec. Il passera un mois et demi dans une atmosphère abominable.

 Vincent me parle de cette aventure avec une vitesse incroyable. « Je ne sais pas comment tu fais pour tout noter. En soirée, c’est ardu pour moi. Je suis toujours en meilleure condition le matin. Ce sont des séquelles de cet accident », souligne-t-il.

 

L'expérience qui a littéralement fait basculer sa vie.

 

Je me gratte la tête. Son regard sérieux m’interpelle. « Tu sais, quand tu es éclairé de tous les angles, tu ne vois plus clair. Quand il fait noir, tu aperçois la lumière. Avant l’accident, je ne voyais rien et ceux et celles qui m’entouraient vivaient comme moi. Et la vie des gens en général est tellement brumeuse aujourd’hui ».

 Une fois rentré au bercail, il s’active. Sa transformation radicale le plonge vers un monde meilleur. Il n’allait pas accepter l’inertie. La rage de vivre l’englobe et le propulse vers de merveilleuses découvertes. « À chaque matin, je suis tellement reconnaissant d’être en vie. Je suis régulièrement de bonne humeur ». Tout s’enchaîne et ses décisions présentent à chaque fois des avantages.

 La course à pied prône. On parle de l’essieu de sa vie. Il a perdu 100lb. Au défi Montréal-New York, il rencontre Stéphane Poulin, un ex-obèse. Il le qualifie de contagieux, viral et authentique. Nettement, les critères ne sont plus les mêmes aux yeux de Vincent.

 

Il veut aider. Il achète une petite maison à flanc de montagne à Saint-Sauveur, rien d’extraordinaire mais idéal pour les randonnées, la course, la raquette, le ski de fond, etc. Il entame un cours de patrouilleur. Il en veut davantage. Il suit une technique ambulancière.

 Le 24 octobre 2015, il rentre à la maison. À quelques mètres d’un arrêt obligatoire, rien ne bouge. Six autos sont immobilisées devant. Situation anormale, il se dirige vers la première automobile. Il retrouve un homme de 87 ans, inconscient. Problème cardiaque, il amorce des gestes de défibrillation. L’homme revient à lui. Trois jours plus tard, il s’éteint à l’hôpital, devant les membres de sa famille.

 « J’ai reçu une lettre de reconnaissance de la part de cette famille, consciente qu’elle aurait pu le perdre dans la rue, sans pouvoir lui dire adieu. Je l’ai encadrée et accrochée dans ma maison. » Autre séquence importante dans sa vie qui l’incitera à créer sa propre entreprise, Endurance Medic,  question de vraiment faire la différence comme il le souhaitait. Cette compagnie peut fournir les soins nécessaires à sauver des vies suite à des AVC, problèmes cardiaques ou autres lors d’épreuves de course à pied ou de vélo, des soins qui habituellement, sont fournis exclusivement par les ambulanciers et les hôpitaux.

 

Vincent prend aujourd'hui le temps d'apprécier les bases de la vie.

 

Marleen Chiasson, Hélain Cossette et Maxime Simard complètent ce quatuor qui participe aux événements afin de fournir un service rapide et efficace, une première au Québec et un aspect qui devrait être indispensable. Déjà, de nombreuses organisations ont décidé d’adhérer à ce concept. « Cette idée me procure tellement d’énergie », de dire celui qui célèbrera son 35e anniversaire de naissance en mars.

 Il arrive d’une présence à la Diagonale des Fous. Les ultras le libèrent. Jadis, il buvait et fumait deux paquets de cigarettes par jour ! Absolument renversant comme métamorphose.

 Avec 164 vis dans le corps, l’activité physique devient indispensable pour obtenir une bonne qualité de vie. « Je veux constamment repousser ce que l’on m’a imposé. Voilà ce qui m’anime et qui m’empêche de sombrer. Avant mon accident, je ne me figurais pas à 35 ans. Jamais je ne voudrais qu’une personne traverse ce que j’ai vécu mais dans mon cas, c’est la meilleure chose qui pouvait m’arriver. »

 

 

Son message est fort et puissant.

 

Puis, une petite question piège. Fais-tu encore de la comptabilité ? « C’est fini. Je ne la fais même pas pour mon entreprise ! »

 Catégorique, à son avis, il faut allumer les gens. « Ils ne doivent pas penser qu’ils peuvent compter sur deux ou trois vies. J’ai le goût de les brasser, de les réveiller.

 Ses parents ? « Entre 20 et 30 ans, je les ai peut-être vus à neuf reprises mais après mon accident, j’ai repris le contact car tout est maintenant si différent dans mon esprit.»

 

Ne plus jamais retourner en arrière.

 

Propriétaire d’un Jeep doté de vitres à bras et d’une simple clé grise sans artifice, tout a plus de couleur, de valeur. Il ne ressent plus de stress et dans ses relations, il priorise l’esprit humain. « L’humain ne doit surtout pas égarer son authenticité ni perdre le sens de la vie. Personnellement, j’ai fermé ma vie à la Diagonale des Fous. Au sujet de ce monde ténébreux que j’ai dû traverser, je tente toujours d’apposer les mots justes afin de décrire vraiment l’horreur. »

 Vincent estime que parmi les nombreux reportages dont il fut le centre d’intérêt, beaucoup de points furent relevés mais rarement ceux qui lui semblaient essentiels.

 

Installé au bar d’un restaurant pour notre entrevue, je voyais bien son inconfort. Ces endroits appartiennent à une vie antérieure qui s’éloigne radicalement.

 Étrangement, la journée de cette entrevue, nous étions un 1er février, exactement quatre ans jour pour jour après cette fatalité.

 My God !