mardi, 18 déc. 2007. 15:34

En compagnie de son ami Tom Hicks, le propriétaire des Stars de Dallas, George Gillett a réalisé un coup d'éclat extraordinaire en février dernier en se portant acquéreur, pour un demi-milliard de dollars, du FC Liverpool, un des clubs de soccer les plus populaires au monde. Je reviens d'Angleterre où j'ai eu la chance de suivre le propriétaire du Canadien pendant trois jours en marge du match le plus attendu de la saison contre les éternels rivaux du FC Liverpool : Manchester United.

Malgré tout le prestige et la popularité incontestable du Canadien, il n'y a absolument rien de comparable avec ce qui se passe à Liverpool où George Gillett brasse réellement de très grosses affaires avec son club de soccer. Cette franchise, fondée en 1892, génère à elle seule plus de revenus que les 30 équipes de la Ligue nationale toutes réunies. Pas surprenant donc que les rencontres se succèdent pour l'homme d'affaires américain lorsqu'il vient passer quelques jours en Angleterre.

Mais comme c'est le cas lors de ses fréquents arrêts à Montréal, George Gillett aime surtout se promener et établir des contacts personnels et directs avec les gens de son entourage. Chaque fois où il entre dans une nouvelle pièce, les visages s'illuminent et les sourires fusent. Partout où il va, il connaît chaque employé; de la secrétaire à la superstar Steven Gerrard, un des joueurs anglais les plus célèbres en ce moment. « Je suis comme ça! J'aime gérer et installer un esprit de famille et c'est pareil à Montréal. J'adore aller voir les séances d'entraînement de l'équipe et rencontrer les gars. C'est important d'apprendre à les connaître. Mais j'ai aussi beaucoup de réunions quand je viens ici car nous avons énormément de décisions à prendre », explique le sympathique propriétaire en épiant sa troupe écouter religieusement les directives du coach Rafael Benitez.

Lorsqu'il parle de décisions importantes, le milliardaire américain réfère surtout au prochain stade de l'équipe. Lors de notre passage, George Gillett et Tom Hicks devaient rencontrer deux groupes d'architectes finalistes pour l'obtention du contrat du nouveau stade qui viendra remplacer le vétuste Anfield qui est au soccer anglais ce que le Forum de Montréal était au hockey.

Pour faire face aux nouvelles réalités économiques de leur sport, les nouveaux propriétaires devront débourser 800 millions de dollars pour ériger un stade moderne. « Nous comptons actuellement 45,000 places et 30 loges seulement à Anfield. Notre nouvel amphithéâtre pourra accueillir plus de 70,000 spectateurs. On y retrouvera 110 loges et 5,000 sièges de luxe. Ça peut paraître immense, mais on compte plus de 70,000 noms sur notre liste d'attente pour l'achat de billets de saison, explique Gillett avec passion. Le vieux Stade Anfield sera démoli, mais nous garderons le terrain intact. À leur décès, plus de 40 personnes par années demandent à ce que leurs cendres soient dispersées sur le terrain. Le FC Liverpool est une institution vénérable et pour moi c'est important de conserver le patrimoine unique de cette franchise. Il ne faut jamais oublier les racines d'une équipe et il faut respecter les fans. On a la même philosophie avec le Canadien », poursuit-il.

Le site d'entraînement : un pénitencier

Bâtit en plein cœur d'un quartier résidentiel, le site d'entraînement des « Reds », comme on les surnomme, ressemble beaucoup plus à un pénitencier qu'à un complexe sportif ultra moderne. Le terrain est ceinturé d'une palissade coiffée de fil de fer barbelé et les caméras sont interdites quand le coach Benitez dirige un entraînement. En fait, il n'y a pas que les caméras qui sont interdites…personne n'a le droit d'assister aux entraînements. Tout est contrôlé et il n'y a que très rarement des contacts entre les joueurs et les membres des médias. De son bureau, George et son fils Foster regardent les joueurs courir sur le terrain et il nous invite à filmer en cachette pour quelques secondes.

-Ben voyons donc? C'est à vous l'équipe…pas besoin de se cacher.

- Non. Le coach est très strict là-dessus et je ne veux pas commencer une chicane avec lui. Déjà qu'il pense que je ne l'aime pas! Allez Raphaël (le caméraman de RDS) approche et filme discrètement car c'est très privé ici. Y'a jamais de caméra autorisée à faire ça en temps normal.

- Ah oui, c'est vrai. Benitez vous a critiqué dans les journaux il y a deux semaines. Il a dit que vous ne saviez pas comment fonctionnent les transferts de joueurs et que vous devriez vous dépêcher pour signer des vedettes pour l'an prochain?

- C'est ça et il pense que je n'accepte pas ses critiques et que je vais le sacrer dehors!

- Pis?

- Ben non. On va le garder, mais on va avoir un meeting avec lui dimanche après le match.

En lisant les journaux britanniques lundi matin, j'ai réalisé que cette petite conversation anodine avait fait la Une de tous les tabloïds du pays. Dire que je suis passé à côté du premier vrai scoop de ma carrière! Une primeur dont personne n'aurait parlé en Amérique, mais qui aurait fait des jaloux en Europe.

Ceci dit, Benitez ou pas. Nous avons tout de même eut le privilège de visiter l'intérieur du complexe de Melwood. Tout a été pensé en fonction des joueurs qui possèdent même leur propre motel sur place. Les jours de match, après l'entraînement du matin, plutôt que de retourner à la maison, les joueurs s'isolent dans leur chambre respective et se reposent. Puis escortée par la police, l'équipe quitte vers Anfield. En se dirigeant vers la sortie après la visite guidée, nous tombons nez à nez avec Steven Gerrard et Jamie Carragher, supposément deux des vedettes de l'équipe. Entre deux plaisanteries, monsieur Gillett nous présente ses joueurs, on discute un peu puis ont part. Parait que bien des amateurs de soccer rêvent d'une telle rencontre. Moi, j'aime mieux jaser avec Sidney Crosby ou Martin Brodeur.


Le match de l'année

Le dimanche, place au match tant attendu contre Manchester United, que tout le monde déteste à Liverpool. Les 3 000 supporteurs adverses doivent être escortés à l'intérieur du stade par la police pour leur propre sécurité. Même choses avec les joueurs et les entraîneurs. Deux hélicoptères survolent Anfield et les environs. Il y a des policiers partout : à pieds, à cheval, à moto, en auto.

Les spectateurs arrivent, des marchands installent leurs kiosques souvenirs et les bars se remplissent. Entre deux verres de Guiness, les partisans répètent les nouvelles chansons qu'ils se préparent à faire entendre pendant le match. Les ritournelles ne ressemblent en rien à celle que l'on entendait dans le Village de Nathalie. Pendant ce temps, comme c'est la tradition, George Gillett reçoit les propriétaires de Manchester United à dîner puis il va rencontrer des fans avant le début de la partie. « Merci de nous supporter! Bon match », répète t-il à gauche et à droite. « Moi j'adore Benitez. C'est le meilleur! », lui lance un supporter de l'équipe. Le propriétaire rit de bon cœur.

Puis les joueurs sautent sur le terrain pour la période d'échauffement. Entourés de policiers qui les surveillent matraque à la main, les fans ennemis sont emprisonnés dans un coin. Les 42 000 autres spectateurs crient, chantent, sautent et applaudissent le FC Liverpool. Il fait environ -10 degrés Celsius et personne dans le stade ne semble le réaliser. Mal habillé pour la circonstance, je n'ai pas autant gelé depuis le match entre le Canadien et les Oilers disputé à -35 au Stade du Commonwealth, à Edmonton!

Même si les Reds semblent avoir mieux joué, Manchester United gagne le match 1-0. Encore une fois, le FC Liverpool s'incline contre l'ennemi juré. Malgré leur feuille de route unique, les Reds n'ont pas gagné depuis six ans contre leurs voisins. « C'est toujours la même histoire qui se répète. On joue mieux qu'eux et ils gagnent », nous lance le chauffeur de monsieur Gillett en bougonnant. « Si on avait gagné, personne en ville n'aurait dormi cette nuit. Ah que je les haïs », poursuit-il.

Et le Canadien dans tout ça?

Une visite à Liverpool suffit pour rapidement comprendre que le Canadien de Montréal pèse finalement bien peu dans la balance. George Gillett possède aussi son écurie de course automobile, le Gillett Evernham Motorsports de la série Nascar. Il est propriétaire d'une multitude d'entreprises qui connaissent beaucoup de succès dans l'industrie alimentaire, il possède des concessionnaires automobiles au Colorado et la moitié de la ville de Vail lui appartient. Que lui reste t-il à acquérir maintenant?

« Là je crois que je vais m'accorder un peu de repos lance t-il en riant. Maintenant, mon objectif ultime, c'est de célébrer un championnat. On a une équipe difficile à battre à Liverpool et le Canadien va surprendre bien des gens cette saison. Je ne crois pas qu'on soit très loin d'être très compétitif. La moitié de notre équipe vient de nos filiales ».

Même si le Centre Bell est toujours rempli à pleine capacité et que les spectacles permettent d'engranger des profits faramineux, il ne faut pas perdre de vue que l'équipe et l'amphithéâtre ont été achetés à rabais et en argent américain, il y a moins de sept ans. Aujourd'hui, l'occasion pourrait être très tentante de vendre le petit jouet qui l'a remis sur la carte. « Non pas du tout. Mon épouse Rose et moi, on regarde tous les matchs. Quand je suis à Liverpool, je reste éveillé jusqu'à 3h00 du matin pour écouter les parties du Tricolore à la radio via internet. Tant que je serai en bonne santé, c'est certain que je vais garder cette équipe extraordinaire », explique t-il.

Extraordinaire…ça dépend des soirs! Mais une chose est certaine cependant, l'argent est du côté de l'Angleterre. Imaginez pour s'approprier les droits exclusifs du FC Liverpool à la télévision, la chaîne européenne SKY-TV a payé 2,7 milliards de dollars pour un contrat de trois ans. Ça c'est vraiment extraordinaire!

*Vous pourrez voir le reportage de cette rencontre entre Luc Gélinas et George Gillett, samedi à 18h30, lors de l'émission d'avant-match de l'affrontement Canadien-Thrashers