mercredi, 11 sept. 2013. 10:56

Marc Bergevin entreprend aujourd'hui sa première saison complète dans la chaise de directeur général du Canadien, même s'il a succédé à Pierre Gauthier il y a 16 mois déjà. Il a eu le temps d'apposer le sceau de sa personnalité sur l'organisation grâce à des décisions réfléchies qui ont contribué à modifier quelque peu l'image de l'équipe.

Quand il a hérité de ce difficile mandat, rien n'allait plus au Centre Bell. Quelques éléments interchangeables, les Palushaj, Nokelainen, Campoli, Darche et Weber, et des joueurs établis, Gomez, Kaberle et Cole ne sont plus là. Pas mal comme changements par un patron recrue qui est toujours en quête d'un premier grand coup dans sa nouvelle carrière. Vincent Lecavalier aurait pu lui permettre de le porter, mais Montréal n'a jamais été sur l'itinéraire de ce surdoué.

En ce matin de la rentrée, Bergevin a accepté de nous faire part de ses états d'âme dans le cadre d'une longue et intéressante entrevue.

RDS : Ton entrée au sein du Canadien a coïncidé avec un lock-out. Tu as dû te familiariser avec des changements importants au niveau de la nouvelle convention collective. La nouvelle structure salariale de la Ligue nationale t'a également obligé à prendre des décisions serrées en matière d'octrois de contrats. As-tu l'impression d'avoir profité d'un cours accéléré au cours des derniers mois?

M.B. : « Les choses se sont déroulées rapidement. Le jour de la ratification de l'entente, j'ai reçu vers minuit le mémo de la ligue nous avisant des changements à considérer. Le lendemain matin, j'ai avisé l'agent de Scott Gomez que c'était terminé pour son client. Puis, j'ai tout de suite rencontré Scott. J'ai agi rapidement parce je ne voulais pas que cela devienne une source de distraction pour les autres joueurs, pour l'organisation et pour lui. Il avait connu des moments difficiles à Montréal et je ne voulais pas le placer dans une situation plus difficile encore. Il a été bien correct. Il m'a serré la main et il est parti. »

RDS : Tu avais déjà une bonne idée de ce que signifiait la fonction de directeur général, mais entre savoir ce que cela représente et effectuer le boulot, il y a une différence. La tâche est-elle plus ardue que prévu?

M.B. : « Au quotidien, je suis concentré sur le Canadien, la filiale de Hamilton et la progression de nos jeunes. Par contre, il y a beaucoup de détails qui n'ont aucun rapport avec mes responsabilités journalières et qui occupent beaucoup de mon temps. Au départ, disons que je voyais les choses différemment. Je pense par exemple aux contrats de tous les gens qui gravitent autour de l'organisation, nos hommes de hockey à Hamilton, les soigneurs, les thérapeutes et les employés de soutien, tant dans la Ligue américaine qu'à Montréal. Ce ne sont pas des décisions de hockey, mais ce sont des responsabilités qui s'ajoutent sur les épaules d'un directeur général qu'on n'imagine pas quand on accepte le poste. »

RDS : As-tu une façon de procéder ou un style d'opération qui t'es propre?

M.B. : « Dans ce métier, on peut toujours emprunter une route qui va nous mener du point A au point B. Personnellement, je préfère prendre la voie de service. On y rencontre plus d'obstacles, mais quand on arrive à destination, on est mieux préparé pour faire face à diverses situations. Après ma retraite en 2004, j'ai pris la voie de service en acceptant des rôles de recruteur, de directeur du recrutement professionnel, d'adjoint à l'entraîneur, de directeur du personnel des joueurs et d'adjoint au directeur général. C'est ça une voie d'évitement pour moi. Ainsi, quand je suis arrivé ici, même si je n'avais pas l'expérience de directeur général requise, j'avais touché à tout. »

RDS : Quelles sont les décisions que tu prends et qui nécessitent que tu appelles Geoff Molson pour lui raconter ce que tu viens de faire?

M.B. : « Aucune. Absolument aucune. J'ai carte blanche. Toutefois, avant de prendre la décision finale, je préviens Geoff de ce que je vais faire. Rien ne m'y oblige. Toutefois, je préfère qu'on en discute avant qu'après. Je lui précise pourquoi je prends telle ou telle décision. J'évalue avec lui les risques et les avantages des gestes que je pose. On n'en est jamais totalement sûr de la tournure des choses. Je peux parfois me tromper, mais le plus important est de ne pas essayer de réparer une erreur par une autre erreur. Mon entente avec le Canadien ne m'oblige pas à lui rendre des comptes de cette façon et probablement que Geoff ne me poserait pas de questions si je ne prenais pas les devants. Je suis ainsi fait; c'est un trait de ma personnalité. Je préfère la transparence. »

RDS : Le 5 juillet dernier, quand la majorité des équipes ont pris des décisions irresponsables en accordant des contrats totalement démesurés à certains athlètes, tu as refusé de suivre ce mouvement totalement fou. Pour ne pas être en reste avec la concurrence, un directeur général recrue un peu nerveux se serait senti obligé d'agir dans le même sens en mettant le grappin sur un ou deux joueurs fort coûteux qui auraient mis en péril le modèle d'affaires qu'il s'était fixé. Pourquoi as-tu résisté à la tentation d'en faire autant?

Marc BergevinM.B. : « J'ai été très clair lors de mes entrevues avec Geoff et Serge Savard. J'ai dit à Geoff qu'il allait me congédier un jour. C'est normal; nous sommes embauchés pour être remerciés. Ce jour-là, je vais lui serrer la main et le remercier de m'avoir accordé ma première chance. Puis, je vais partir et on ne me reverra plus. Par contre, s'il me laisse accomplir ce que j'ai en tête, je vais agir au meilleur de mes connaissances. Quand je vais partir, l'équipe sera en meilleure position que le jour où j'en aurai pris possession. Je ne prendrai jamais une décision dans le but de sauver mon job tout en obligeant mon successeur à réparer une gaffe de ma part commise par égoïsme. Si je commets une erreur et que cela me coûte mon poste, au moins je n'aurai pas placé des menottes aux poignets de mon remplaçant. »

RDS : Est-ce qu'il y a des aspects de ce boulot qui t'ont déçu ou surpris?

M.B. : « Non, pas vraiment. Je me sens bien chaque jour que je me présente au bureau. Je ne compte pas les heures. S'il y a un bon match junior présenté un dimanche soir, je vais y aller. À Hamilton, j'avais le choix entre placer des vétérans qui nous auraient permis de gagner ou des jeunes qui nous assureraient de progresser à long terme. J'ai opté pour une jeune équipe. L'entraîneur Sylvain Lefebvre, qui est une personne extraordinaire, a compris le message. On lui a enlevé Brendan Gallagher à la mi-janvier et il est devenu un candidat au trophée Calder. Quand Jarred Tinordi a été rappelé, il a fait des pas de géant. Puis, il y a eu Nathan Beaulieu et Greg Pateryn dont on a été témoin de la progression. On parle rarement de Sylvain Lefebvre, mais c'est un bon homme de hockey qui sait exactement pourquoi il est là. »

RDS : À ton arrivée, tu as hérité d'une équipe qui occupait les bas-fonds du classement. Elle a terminé la saison écourtée au second rang de l'Association. Seulement trois formations de la ligue ont amassé plus de points que le Canadien. Cela ne risque-t-il pas de créer de très fortes attentes?

M.B. : « Ce sont des attentes qu'il faut gérer. L'an dernier, nous avons connu une très bonne saison malgré une léthargie durant les 10 derniers matchs. Dans un calendrier de 82 parties, c'est sûr que nous allons connaître des séquences cahoteuses. Toutes les formations en connaissent, même les championnes. Notre noyau n'est pas âgé. Ça veut dire que nos jeunes ont encore beaucoup de temps devant eux pour se développer. Quand j'ai pris charge de l'équipe, je savais que ce n'était pas une formation de dernière place. C'était une bonne équipe qui avait été frappée par les blessures. Il y avait eu un peu de tourmente au sein de l'organisation, mais la fondation était solide. Toutefois, il y avait des choses à changer. Chaque saison est une aventure difficile. Dans une parité de plus en plus forte, c'est impossible de remplacer adéquatement des vétérans blessés. Dans les séries comme durant la saison, il faut donc que tu sois talentueux, que tu aies du caractère et que tu sois chanceux. Il y a eu beaucoup de malchance ici, il y a deux ans. Pierre Gauthier a été beaucoup critiqué, mais il a accompli de bonnes choses. »

RDS : Quelle a été ta décision la plus importante de l'été : George Parros, Douglas Murray ou Stéphane Waite?

M.B. : « C'est le temps qui le dira. Stéphane nous apporte de la stabilité et de l'expérience. J'ai vu ce qu'il a réussi avec Corey Crawford. Il y a deux ans, Chicago avait été éliminé en six parties par Phoenix parce que Corey avait été vraiment mauvais. S'il avait joué de cette façon avec le Canadien, on aurait voulu le sortir de la ville. J'étais en faveur d'un changement, mais Stéphane nous avait assuré que Crawford allait s'en sortir. Stéphane aime les défis. Il est calme. Une saison plus tard, les Blackhawks ont gagné la coupe avec Corey. J'étais donc dans l'erreur. Cette expérience m'a enseigné à être patient avec les gardiens de but. Je ne dis pas que Carey Price sera le prochain Patrick Roy, mais ça nous donnerait quoi de prendre une décision rapide, de l'échanger et de découvrir dans deux ans qu'il est le meilleur gardien de la ligue? »

RDS : Est-ce qu'il y a des décisions sur lesquelles tu aimerais revenir si tu le pouvais? On pense notamment au contrat de quatre ans accordé à Travis Moen.

M.B. : « C'est toujours facile de regarder en arrière, mais dans le temps, Moen venait de connaître une bonne saison. L'équipe était petite et ça ne m'intéressait pas de laisser partir un gros bonhomme. De surcroît, on ignorait qu'on aurait l'occasion d'obtenir Brandon Prust. Travis vient de connaître une saison ordinaire. Il le sait, je le sais et Michel Therrien le sait. Il n'ignore pas qu'il doit être meilleur. Je pense que les acquisitions de Parros et de Murray vont l'aider dans son rôle. Il sera plus en confiance. C'est facile de dire deux ans plus tard que ce n'était pas une bonne décision, mais le jour où elle a été prise, il faut savoir pourquoi elle a été prise. Pour juger de cela, il faut détenir toutes les informations. Je ne blâme pas le public et les médias parce qu'ils ne détiennent pas les informations que je possède. C'est d'ailleurs pourquoi je m'entoure de plusieurs hommes hockey. C'est la meilleure façon d'amasser le plus d'informations possible. »

RDS : Le plus gros coup de main au Canadien pourrait venir des Jeux olympiques puisque Price est obligé de connaître une très bonne première demie de saison pour être choisi par Hockey Canada.

M.B. : « J'espère que c'est vrai, mais je ne veux surtout pas qu'il connaisse uniquement une bonne demi-saison. »

RDS : Après avoir été un défenseur marginal qui a porté huit chandails différents dans la Ligue nationale, as-tu l'impression de t'être toujours battu pour obtenir tout ce que tu possèdes aujourd'hui, y compris le poste de grand patron du Canadien?

M.B. : « Aucun doute là-dessus. J'ai été un choix de troisième ronde. J'ai connu des hauts et des bas durant ma carrière. J'ai perdu mes parents quand j'étais jeune, ce qui a été très difficile pour moi. J'ai toujours été un cinquième ou un sixième défenseur et il y avait constamment des jeunes qui me poussaient dans le dos. Après chaque saison, j'étais dans le gymnase une semaine après mon dernier match parce qu'il y avait toujours des défenseurs qui voulaient mon job. Même si j'étais dans la ligue depuis plusieurs saisons, j'approchais chaque camp d'entraînement avec l'idée que je devais faire mes preuves. Encore aujourd'hui, je ne peux pas m'asseoir sur mon statut. J'ai toujours des choses à me prouver. Je suis devenu un bagarreur naturel par la force des choses. »

RDS : Compte tenu de ta personnalité, on n'a pas l'impression que tu es du genre à marcher sur les pieds des gens pour progresser dans ta carrière?

M.B. : Il n'y a pas de secrets dans l'industrie du hockey. Tout finit par se savoir. Les personnes qui se conduisent de cette façon ne restent pas longtemps dans le milieu. Ça fait 30 ans que je suis dans le hockey comme joueur et dirigeant. J'avais dit à Geoff Molson qu'il pouvait appeler n'importe qui pour des références. Je n'avais rien à cacher. À New York, avant de rencontrer Geoff, Serge, Kevin Gilmore (bras droit du propriétaire) et Mike Andlauer (propriétaire de la filiale), j'ai reçu un appel d'une personne proche de l'organisation qui savait, disait-il, ce que le Canadien recherchait d'un directeur général. Pour m'aider, il voulait m'en informer. J'ai tout de suite coupé court à la conversation. S'il m'avait révélé ce que Geof Molson attendait d'un directeur général, je lui aurais dit ce qu'il voulait entendre au lieu de lui faire part de mes idées. Je préférais lui donner une idée très franche de ma philosophie d'opération. Si cela lui avait déplu, je serais retourné à Chicago et la vie aurait continué. Je voulais devenir le DG du Canadien, mais pas au prix d'accepter quelque chose qui ne me ressemblait pas. »

RDS : On dit que tes parents ont exercé une forte influence sur l'homme que tu es devenu.

M.B.:  J'avais respectivement 21 et 25 ans quand ma mère et mon père sont décédés. Mon père, un pompier, était très autoritaire. Il m'a appris l'importance de rester humble et de respecter l'autorité. Il me répétait qu'à l'école, mon professeur était mon boss. Au hockey, l'autorité, c'était le coach. Quand il me demandait de revenir à la maison à 22 h, ce n'était pas 22 h 01. Il ne m'a jamais touché, mais j'avais très peur de lui. Quand ma mère venait me réveiller le matin, je me retournais et je restais au lit. Quand mon père entrait dans la chambre en m'ordonnait de me lever, je bondissais du lit comme si j'avais eu un ressort aux fesses. On est le produit de son environnement. Aujourd'hui, quand on repêche des jeunes, on rencontre également les parents. À Chicago, à l'occasion de mon premier repêchage, nous avons réclamé Jonathan Toews. Après le repêchage, on tenait toujours une réception pour les familles de nos jeunes espoirs. Ce jour-là, quand je suis arrivé à l'hôtel, les parents de Toews étaient assis dans le hall. Ils ne voulaient pas participer à la fête parce que c'était la journée de célébration de leur fils, disaient-ils. Jonathan affichait déjà l'humilité de ses parents. Durant la réception, certains parents agissaient comme si c'était eux qu'on avait repêchés. Moi, je porte beaucoup d'attention à ce genre de réaction. Quand des jeunes manquent de confiance en eux ou nécessitent une certaine attention, il ne faut pas chercher loin pour une explication. On n'a qu'à regarder comment ils ont été élevés. »

RDS : Dans cet ordre d'idée, quel est l'élément premier que le Canadien recherchera toujours sous ta gouverne?

M.B. : Le caractère. C'est vraiment la base. Si un jeune n'en a pas, il n'en aura jamais. Ça ne s'enseigne pas. On dit souvent que ceux qui ont du caractère trouveront toujours des solutions pour s'en sortir. J'ai joué durant 20 ans en me battant constamment pour sauver ma peau. Il y avait des défenseurs bien meilleurs que moi dont les carrières n'ont duré que deux ou trois ans. Le caractère, c'est primordial.