Émile Bouchard

En ce temps-là, plus précisément le 29 octobre 1951, le Canadien recevait la visite des Rangers de New York. Il s'agissait d'une soirée bien spéciale. On avait déroulé le tapis rouge au Forum pour la circonstance. Le Canadien avait invité des visiteurs de marque: la princesse Elizabeth, future reine d'Angleterre et son mari, le duc d'Édimbourg. De tels visiteurs royaux étaient les bienvenus au Québec à l'époque.
Pierre Falardeau jouait pour le Canadien dans le temps. Mettons. Mettons aussi qu'il était le capitaine des Glorieux. En arrivant au Forum quelques heures avant ce match historique, l'entraîneur Dick Irvin, un Anglais anciennement entraîneur des Maple Leafs de Toronto, appela son capitaine pour le mettre au courant du scénario de la soirée. Lui et le capitaine des Rangers, Frankie Eddols, allaient souhaiter la bienvenue au couple royal à l'extrémité sud de la patinoire, côté de la rue Ste-Catherine, à titre de capitaines. Falardeau ne comprenait rien, car il était l'un des rares capitaines unilingues de l'histoire du Canadien.
Comme il n'avait rien compris de sa conversation avec son coach, Falardeau invita son adjoint comme capitaine, Émile "Butch" Bouchard, a lui servir d'interprète. Pas besoin d'ajouter qu'il refusa carrément de jouer le rôle qu'on lui demandait. Il insista auprès de "Butch" pour qu'il le remplace. Émile accompagna donc Frankie Eddols des Rangers, un ancien du Canadien, au bout de la patinoire. Après avoir serré la main aux illustres personnages, ils rejoignirent leur équipe respective, alors que la princesse et le duc prirent place derrière le banc du Canadien en compagnie des dirigeants de l'équipe et du maire de Montréal, Camilien Houde.
Surveillez-bien le no 9 Nos deux visiteurs d'outre-mer, pas tellement familiers avec les activités du Canadien, avaient été prévenus. "Surveillez bien le no 9. Maurice Richard. C'est lui la grande vedette. Il vous en fera voir de toutes les couleurs" avait confié Camil Desroches, alors publiciste du Canadien, aux deux convives. Le "Rocket" avait bien fait son possible pour régaler le couple britannique avec deux buts dans cette victoire de 6-1. Mais c'est "Falardeau", un joueur au caractère défensif, qui avait volé la vedette avec trois buts, connaissant la meilleure soirée de sa carrière.
Pierre fut invité à remettre ses trois rondelles au couple royal, en guise de souvenir, mais il refusa à nouveau de s'abaisser à poser un tel geste. Il s'adressa plutôt au maire Houde, un nationaliste reconnu, qui acquiesça à la demande de Falardeau et remit le cadeau à la princesse. Camilien Houde et Falardeau étaient du même bord. On se souviendra que lors de la conscription en 1941, Camilien avait recommandé à ses compatriotes de ne pas s'enrôler dans l'armée pour aller défendre l'Angleterre et qu'il avait été emprisonné quatre ans en Ontario. A son retour à Montréal , plus de 100 000 personnes l'avaient accueilli à la gare Windsor. Un hommage grandiose bien mérité pour l'un des plus grands politiciens que le Québec n'ait jamais connu. Camilien avait été reçu au bercail, les bras ouverts.
Émile Bouchard s'en souvient
Il va sans dire que cette histoire est évidemment exagérée. Mais le fait reste que Émile "Butch" Bouchard, le plus ancien capitaine de l'histoire du Canadien à 90 ans, se souvient de ce 29 octobre 1951, comme si c'était hier. Sauf évidemment Pierre Falardeau qui ne personnifiait dans cette espèce de télé-réalité, nul autre que le réel héros de la soirée, Floyd Curry.
"Ce fut la meilleure soirée de Floyd Curry, un joueur qu'on pourrait comparer aujourd'hui à Bob Gainey, Guy Carbonneau, Claude Provost, Gilles Tremblay et si on remonte encore plus loin, à Bob Fillion" de raconter le vieux "Butch".
Natif de Chapleau en Ontario, "Busher" Curry, un produit du Royal de la Ligue Québec Senior, a totalisé 105 buts en 600 matchs ou dix saisons dans la Ligue nationale. A sa première année avec le Canadien, il n'a marqué qu'une fois en 31 parties et deux en 42 matchs à sa dernière. Mais le Canadien pouvait alors compter sur la ligne du "Punch", formée de Blake, Lach et Richard pour remplir les filets ennemis. Curry, un homme simple et honnête, avait tout simplement déclaré après le match : "J'ai été chanceux. Chuck Rayner est un bon gardien. La chance m'a souri. Je dois aussi créditer mes deux coéquipiers, Ken Mosdell et Don Marshall, qui m'ont facilité la tâche. God save the queen".
La saison 1951-52 fut la meilleure de Floyd Curry à l'attaque avec 20 buts. La LNH ne comptait que six équipes à l'époque et un compteur de 20 buts pouvait se vanter d'avoir connu une bonne saison. A la fin de sa carrière, Floyd Curry s'est lancé dans le
coaching et a dirigé le Royal Sr (l959-60) et les As Québec. Sa carrière comme coach a été éphémère. Il est revenu dans l'organisation du Canadien comme vendeur de publicité et secrétaire de route.
Terrible maladie De retour au Forum, Curry a veillé trois ans sur son meilleur ami, Toe Blake, avant qu'il ne soit emporté par l'Alzheimer en l995. Puis le destin, souvent cruel, a voulu que Curry succombe à son tour à cette terrible maladie et dans la même maison de convalescence que Toe, quelques années plus tard. "Il disait toujours que Toe Blake avait été bon pour lui et qu'il se devait de lui rendre la pareille durant sa maladie" de souligner Émile Bouchard. " Ce qui m'a le plus attristé à son décès, c'est qu'il n'ait pas pu participer aux cérémonies marquant la fermeture du Forum et l'ouverture du Centre Bell, en compagnie d'anciens coéquipiers", d'ajouter "Butch".
Émile, toujours confiné à un fauteuil roulant suite à une fracture du fémur survenue lors d'une vilaine chute il y a trois ans, se rappelle d'avoir revu la reine Élizabeth en deux occasions depuis qu'elle était princesse en 1951. "Elle est revenue à deux reprises", de se rappeler "Butch". Je ne me souviens pas exactement des occasions, mais l'une de ses visites coïncidait avec l'ouverture de la voie maritime du St-Laurent. Puis en 1959, alors que j'étais président des Royaux de Montréal de la Ligue Interntionale de baseball, je l'avais accueillie au Stade Delorimier où 25 000 écoliers s'étaient donnés rendez-vous pour la circonstance. Plus tard, il y avait eu une cérémonie protocolaire à Ottawa, où j'avais été invité. Je doute qu'elle m'ait reconnu", dit-il.
Questionné à savoir quelle avait été sa réaction en apprenant, à travers les branches, que les nouveaux propriétaires du Canadien, les frères Molson, se pencheraient sur son dossier relativement au retrait de son chandail no 3, c'est alors Marie-Claire, sa formidable épouse qui a pris la parole: "Jean-Paul, tu connais mon mari. Il ne parle pas pour rien dire. Cette histoire a duré assez longtemps. Elle n'est plus notre priorité. La santé d'Émile est beaucoup plus importante et passe en premier lieu".
Bien dit Madame.