mercredi, 14 nov. 2012. 08:42

À peine sorti de l'unité des soins intensifs, dimanche, Blake Geoffrion, a donné un coup de fil de réconfort à sa grand-mère Marlene, veuve du légendaire Bernard Geoffrion, à Atlanta.

«Ça va aller, lui a-t-il dit, alors qu'elle se morfondait pour son petit-fils, digne représentant de la quatrième génération de la famille à porter le dossard du Canadien, victime d'une fracture du crâne dans un match de la Ligue américaine disputé sur la glace du Centre Bell deux jours plus tôt. Je vais me remettre de cela» a-t-il promis.

Mais le jeune homme est intelligent et lucide. «Combien d'avertissements devrai-je recevoir, lui a-t-il demandé. J'ai souffert de quelques commotions cérébrales et maintenant, il y a cette blessure sérieuse à la tête...»

Marlene Geoffrion avait eu le temps de voir et de revoir la terrifiante mais légale mise en échec que lui avait servie Jean-Philippe Côté, fils de l'ex-Nordique Alain Côté.

«Je crois qu'il filait tête basse dans le but de patiner plus vite encore, raconte-t-elle. Le coeur serré, je l'ai vu bondir dans les airs et retomber sur la glace. J'ai assisté à beaucoup de hockey dans ma vie, mais je ne crois pas avoir déjà vu quelqu'un se faire frapper aussi durement contre la clôture. Mais je dis peut-être ça parce qu'il est mon petit-fils et que je ne voudrais jamais qu'on lui fasse du mal.»

Malgré les rapports positifs émis par les médecins, il est encore trop tôt pour savoir s'il a disputé son dernier match, mais la situation n'est pas encourageante. La blessure à la tête est sérieuse. Il vivra maintenant avec une plaque en titanium dans le crâne.

Katelyn, sa fiancée venue de Chicago où elle termine ses études en droit, et la mère du blessé sont à ses côtés cette semaine. Les visites à sa chambre sont interdites et suite à quelques mauvaises expériences vécues dans le passé avec certains journalistes plus intéressés à jouer les James Bond qu'à respecter l'intimité d'un patient vedette, on a placé un agent de sécurité à la porte.

Vendredi dernier, son père Danny, un ex-choix de première ronde du Canadien, et sa mère Kelly se rendaient à Boston pour voir évoluer leurs deux autres garçons, joueurs de hockey eux aussi, quand ils ont décidé de modifier leurs plans et passer d'abord par Montréal pour assister au match de Blake avec les Bulldogs de Hamilton. Ils se sont félicités d'avoir modifié leur itinéraire car Blake a ainsi pu jouir de l'assistance et du réconfort de ses parents à la suite de cette terrible malchance.

«Il est fort mentalement Danny, précise sa mère Marlene. Tout ce qui s'est passé depuis vendredi l'a tenu fort occupé, mais je crains sa réaction dans un mois.»

Celle qui a épaulé Boum Boum Geoffrion dans sa vie et dans son illustre carrière fêtera bientôt ses 80 ans. La vie ne lui a pas épargné les sources d'inquiétude. Le plus récent événement en est un de trop pour elle. «Avec tout ce qui arrive aux Geoffrion, je me demande parfois pourquoi je suis encore en vie, moi», pense-t-elle à voix haute.

«Nous sommes tous très tristes de ce qui arrive à Blake. Personnellement, je ne comprends pas pourquoi toutes ces choses-là nous arrivent», ajoute-t-elle.

Par «ces choses-là», elle sous-entend la mort de son père, Howie Morenz, une ancienne gloire du Canadien qui est décédée dans des circonstances mystérieuses à l'hôpital à la suite de complications survenues après une sérieuse blessure à une jambe subie quand son patin est resté emprisonné dans le bois de la bande pendant qu'un adversaire chutait lourdement sur lui. De multiples fractures à la jambe et à la cheville auraient, dit-on, mené à une embolie cérébrale ou à une défaillance cardiaque. Cependant, elle n'a pas vraiment connu son père puisqu'elle n'avait que trois ans à l'époque.

Elle fait également allusion à la blessure grave subie par son mari durant une séance d'entraînement du Canadien en 1958. Après être entré en collision avec André Pronovost, il a ressenti une brûlure à l'abdomen avant de perdre conscience sur la glace. Transporté rapidement à l'hôpital, les médecins ont tôt fait de noter une perforation de l'intestin.

Sa femme, qui avait accouché de leur fils Danny quatre jours plus tôt, était toujours hospitalisée. Elle était occupée à faire un peu de ménage dans les fleurs qui ornaient sa chambre quand la radio a communiqué une nouvelle qui l'a laissé en état de choc: «Boum Boum Geoffrion est actuellement entre la vie et la mort...»

Le pot de fleurs qu'elle était en train de manipuler lui a glissé des mains et s'est retrouvé en mille miettes sur le plancher. Elle ignorait même que son mari avait été blessé. Elle allait quitter la chambre en état de panique quand un médecin et une infirmière, qui venaient d'entendre la nouvelle, se sont précipités vers elle. Il a fallu une injection pour la calmer. Elle se souvient parfaitement de ces moments-là.

«Le calmant m'avait fait dormir durant une journée complète, rappelle-t-elle. À mon réveil, j'avais l'impression que j'avais rêvé ce qui s'était passé. À mes côtés, j'avais été étonnée de voir mes belles-soeurs et les membres de ma famille qui me regardaient d'un drôle d'air. Ils m'avaient confirmé que Bernard reposait dans un état grave.

Si elle le pouvait...

Geoffrion s'est finalement remis de cette mésaventure qui aurait pu faire de lui le deuxième hockeyeur de la famille à mourir des suites d'une blessure subie sur la patinoire. Heureusement, il a pu poursuivre sa carrière durant quelques saisons et gagner deux autres coupes Stanley.

Marlene Geoffrion a huit petits-enfants et huit arrière-petits-enfants. Ils sont encore trois à jouer au hockey. Blake et ses frères Sébastien et Brice, qui évoluent à l'Université de l'Alabama, sont âgés respectivement de 24, 23 et 22 ans. Cet autre mauvais coup du sort, qui aurait pu coûter la vie à Blake, lui occasionne autant d'inquiétude que de souffrance.
«Si je pouvais émettre un souhait, ce serait celui de les voir tous quitter le hockey, mais je réalise qu'ils doivent faire ce qu'ils aiment dans la vie. Dans un sens, je suis contente que Bernard ne soit plus là parce qu'il aurait eu beaucoup de peine. Blake est le dernier membre de la famille à lui avoir parlé avant sa mort», souligne-t-elle.

Il était aux soins palliatifs quand Blake a téléphoné à sa chambre. Il désirait lui parler. Sa grand-mère lui a fait comprendre qu'il n'était plus très conscient. Il a insisté.

Marlene s'est approchée de l'oreille du mourant et lui a dit que Blake, qui traversait une mauvaise période dans sa carrière, avait quelque chose à lui dire. Puis, elle a approché le récepteur de son oreille en espérant que son mari puisse entendre la voix de son petit-fils. Blake a dit simplement: «Pappy, je viens de marquer un but sur un tir frappé comme tu le faisais dans le temps.»

Quasi miraculeusement, son grand-père a réagi: «It's about time», a-t-il marmonné, faiblement.

Puis, à bout de force, il a sombré dans le coma. Il a rendu l'âme six heures plus tard.