dimanche, 8 déc. 2013. 16:23

J’ai d’abord lu la transcription de son énoncé. Puis, j’ai revu la bande vidéo de son message devant les journalistes après le match, dans le vestiaire des Bruins de Boston.

La voix basse, grave, le regard dans le vide, son propos était parfaitement adapté à la situation grotesque qu’il avait lui-même créée quelques minutes plus tôt. Shawn Thornton se « confondait en excuses », disait « ressentir de la nausée après coup », se disait « rassuré qu'Orpik soit conscient », qu’il « n’est pourtant pas ce genre de joueur », qu’il « ne veut que défendre ses coéquipiers », qu’il « acceptait le fait qu’il aurait une rencontre avec le comité de discipline de la LNH », qu’il « comprendrait s’il était jugé sévèrement malgré son aveu de culpabilité ». Ma foi, ne manquait qu’une larme et plusieurs auraient pu décider de passer l’éponge sur cet autre triste épisode qui vient encore une fois ternir l’image de la Ligue nationale de hockey!

Le plus ironique, c’est que j’ai passé quelques minutes en compagnie de Thornton jeudi dernier au Centre Bell, en attendant l’arrivée de Claude Julien, pour une entrevue, près du vestiaire des visiteurs. Thornton, en dehors de la patinoire, apparaît comme la meilleure personne au monde! Enjoué, drôle comme tout, toujours prêt à faire la conversation, poli, il est le genre de gars qu’on voudrait comme beau-frère, le genre de gars qui vous aiderait volontiers, sans qu’on lui demande, à faire la vaisselle après le souper de Noël. Bref, plusieurs joueurs de la LNH vous diraient qu’il est le prototype du coéquipier parfait, le genre d’individu qu’on adore avoir au sein d’une équipe de hockey, toujours prêt au sacrifice, toujours prêt à jouer le rôle de « meneur de claque » quand le moral est bas.

Mais dans le feu de l’action, quand le match commence, il est de cette catégorie de joueurs qui perdent parfois le contrôle sur eux-mêmes. Totalement! Ils deviennent alors violents au-delà d’une limite acceptable, ils oublient toute notion d’esprit sportif, ils deviennent carrément dangereux pour tous les autres joueurs sur la patinoire, y compris ceux qui ne devraient même pas être ciblés. Ils deviennent obsédés, en fait, par ce qu’on leur demande depuis toujours et qui les rend aussi populaires auprès des amateurs, des coéquipiers, des entraîneurs et... de certains propriétaires!

Le marketing de la violence

Je reconnais que le geste de Thornton à l’endroit de Brooks Orpik, hier, était le dernier maillon d’une chaîne au cœur de laquelle les Penguins eux-mêmes n’étaient pas blancs comme neige. Le coup d'Orpik à l’endroit de Loui Eriksson, plus tôt dans le match, était vraiment porté à la tête tandis que James Neal a posé un geste stupide en frappant Brad Marchand avec son genou, alors que Marchand était agenouillé sur la patinoire. C’est le genre d’escalade, à responsabilité partagée, qui trop souvent se termine par des incidents regrettables. Cela ne saurait en rien excuser le comportement du matamore des Bruins, loin de là, mais cela l’explique, en partie.

Ce qui m’amène au principal facteur de cette réflexion. Ce n’est pas un secret qu’il existe dans certains amphithéâtres de la LNH un véritable marketing de la violence. La plupart d’entre vous vont immédiatement penser à Philadelphie et ce n’est pas faux. Mais le summum, mes amis, c’est à Boston, par des lunes! Les images projetées avant le match, lors des pauses publicitaires et lors des arrêts de jeu, accompagnées d’une trame musicale « de circonstance » sont exclusivement consacrées à la violence, à part un beau but ou un bel arrêt, ici et là. Bagarres, mises en échec douteuses, bagarres, assauts, bagarres, un but de Bergeron, bagarres, du sang, un plaquage violent, un arrêt de Rask, bagarres... Vous saisissez? C’est à peu près l’enchaînement habituel. Des athlètes exceptionnels comme Patrice Bergeron, David Krejci et Jarome Iginla doivent en être gênés, parfois.

Et c’est dans ce contexte, soir après soir, que des joueurs super gentils mais au talent très moyen, comme Shawn Thornton, se préparent pour un match à domicile en sachant très bien que leur place dans la LNH ne tient qu’à leur capacité d’entretenir cette culture. Sans cela, pas de travail, pas de bon salaire, pas de voyage en avion nolisé, pas de bons repas dans les meilleurs restaurants, pas de dodo dans les lits douillets des meilleurs hôtels. Sans cela, c’est la Ligue américaine, là où on se bat tout autant sinon plus, mais où l’on voyage en autobus, où on mange des pâtes tièdes dans une assiette en carton, sur ses genoux, avant ou après un troisième match en trois jours! Alors...

Alors il peut arriver, comme samedi, qu’un Thornton agisse sans le moindre discernement, purement par réaction. Et quand il arrive enfin à retrouver ses esprits, après l’explosion, c’est l’accalmie, comme quand on l’a vu discuter avec l’officiel avant d’être chassé de la rencontre. Puis, ce sont les remords, les regrets, les excuses, devant les caméras...

Punir sévèrement les équipes

C’est pourquoi je suis de plus en plus convaincu que c’est en punissant sévèrement les équipes de la LNH, tout autant que les joueurs fautifs, qu’on pourra un jour enrayer une bonne partie de toute cette violence purement gratuite dont le hockey n’a pas besoin, même si on veut lui garder son caractère viril.

Si Gary Bettman voulait vraiment y arriver, il imposerait aux Bruins et indirectement à la famille Jacobs, qui en est propriétaire, une amende salée pour ne pas dire exemplaire, pour la foire ridicule de samedi. Il pourrait même se retourner vers Mario Lemieux et les propriétaires des Penguins et leur imposer aussi une amende pour avoir attisé le feu, comme Neal l’a fait bêtement. Si les équipes étaient directement mises en responsabilité, en plus des joueurs impliqués, les effets seraient immédiats.

Il faut saluer le récent geste des Sabres de Buffalo et de leur propriétaire, Terry Pegula, de s’être départi d’un joueur hautement dangereux comme Patrick Kaleta, à l’issue d’une autre suspension. Même s’il était populaire auprès des fans, même s’il était natif de Buffalo, on lui a montré poliment mais fermement la porte. Mais combien d’autres formations auraient le courage de faire la même chose?

La base même du problème n’est donc pas le joueur, comme tel. Le vrai problème, c’est la tolérance de la Ligue nationale.

Tolérance non seulement quant aux gestes sur la patinoire, mais aussi et surtout quant à la promotion d’une violence excessive.