mercredi, 5 janv. 2011. 11:24

Sauf peut-être pour ceux qui ont une roche à la place du coeur, les parents aiment tous profondément leurs enfants.

J'en ai deux. Ils sont l'essence même de ma vie. J'espère ne jamais connaître l'intense douleur que provoque la perte d'un enfant.

Pierre Turgeon, l'un des grands gentilshommes à avoir détenu le titre de capitaine avec le Canadien, tente actuellement de recoller morceau par morceau un coeur qui a éclaté en mille miettes quand sa fille Élizabeth est décédée dans un accident de la route à quelques heures de Noël. Elle avait 18 ans.

Pierre reste digne dans les circonstances. Juste par son timbre de voix, je l'imagine droit comme un chêne au bout du fil. Sa voix ne casse pas dans les moments les plus émouvants de notre conversation. Il a énormément de peine, on le sent, mais il est le chef d'un clan tissé serré. Il doit maintenant épauler sa femme Élizabeth, marquée au fer rouge par la douleur, elle qui avait fait cadeau de son propre prénom à la disparue. Il doit ramasser à la petite cuillère Alexandra, soeur jumelle d'Élizabeth, son fils Dominic, 14 ans, et son autre fille Valérie, 12 ans, qui, pour la première fois de leur jeune existence, doivent se familiariser avec la mort.

Pierre cherche les mots qui traduiraient le mieux ce que sa femme, ses enfants et lui ressentent à la suite de cette tragédie. Quand on lui demande comment ils s'y prennent pour refouler tant de douleur, il répond simplement que «ce n'est pas évident».

«Ce n'est pas évident», une simple expression, mais combien lourde de chagrin par sa façon de le dire. Il l'utilisera plusieurs fois durant l'entretien. Il s'exprime probablement de cette façon pour ne pas avoir à trop entrer dans les détails.

«Il faudra y mettre le temps avant que la douleur s'apaise, mais cette épreuve nous suivra toujours, précise-t-il. Comme parents, il faut continuer d'avancer. Nous avons trois autres enfants qui doivent continuer d'aller à l'école et de faire du sport. C'est un peu difficile en ce moment, mais il faudra bien les appuyer.»

Difficile n'est pas le mot. Cette tragédie les a tous durement frappés quand elle leur a été annoncée. Comme s'ils avaient été frappés par la foudre. Faut dire que rien dans leur quotidien n'annonçait une chose pareille. Le bonheur régnait aux quatre coins de leur résidence de Cherry Hills, en banlieue de Denver, quand le malheur a frappé. Je vous raconte les circonstances.

Cette année, la fête de Noël avait été bien planifiée par les Turgeon. Toute la famille de Pierre, à l'exception d'Élizabeth bien sûr, allait passer les Fêtes chez Sylvain Turgeon, frère de Pierre et ex-porte-couleurs du Canadien, à Calgary. Même leurs parents y étaient. Les célébrations s'annonçaient joyeuses. Quoi de mieux qu'une belle grosse réunion familiale à des milliers de kilomètres de l'Abitibi pour les uns et du Colorado pour les autres?

Pour Élizabeth, c'était le bonheur. Elle s'en allait passer les Fêtes à 10 heures de route de la maison, à El Paso, au Nouveau-Mexique, dans la famille d'une copine, Brittany Kraemer, âgée de 18 ans, qui l'accompagnait et qui lutte toujours pour sa vie. Quand elle est partie, toute la famille était là pour lui souhaiter un bon voyage. C'était sa première aventure sans la famille. Elle semblait si heureuse de profiter de cette autonomie, si pleine d'énergie.

«Notre consolation, c'est d'avoir pu l'embrasser avant son départ. On lui a dit qu'on l'aimait. Elle semblait bien dans sa peau. Elle était radieuse. On s'est fait des câlins», dit son père, ému.

Sur une route voilée par un épais brouillard, elle est allée à la rencontre de son destin. Elle s'est présentée au carrefour de sa vie, à l'intersection des autoroutes 54 et 60, à Vaughn. Un peu plus tôt, elle avait profité d'un arrêt dans une station de service pour écrire un message texte dans lequel elle avait fait allusion au brouillard qui embuait la route. Il y avait parfois des éclaircies, mais il fallait se méfier des bancs de brume, avait-elle souligné.

Le rapport de la police a d'ailleurs fait mention d'une visibilité très réduite à l'endroit où la collision s'est produite. Pour les conducteurs peu familiers avec cette portion de route, le signal d'arrêt était difficile à prévoir, a-t-on reconnu.

Le téléphone a sonné

Quand le téléphone a sonné à Calgary, c'est comme si le toit de la maison s'était écroulé. On imagine facilement la panique, les pleurs, le désarroi général.

«C'est le genre d'appel qu'on n'attend pas, affirme Turgeon. On ne pense jamais à une chose comme celle-là. On a toujours l'impression que tout va bien pour tout le monde. Et puis, Élizabeth était si heureuse la dernière fois qu'on l'avait vue.»

Pendant qu'on en jase, les images se bousculent dans sa tête. D'un côté, il revoit le bonheur sur le visage de sa fille au moment de lui dire au revoir et de l'autre, il constate l'immense cratère que sa mort a créé au coeur de la famille.

«Nous avions une belle relation avec elle, enchaîne-t-il. On jasait tous les jours. On se disait qu'on s'aimait. Nous avons eu au moins la chance de l'embrasser et de la caresser avant son départ.»

Les Turgeon forment une famille très unie. Pierre a toujours projeté l'image d'un athlète exemplaire. Il a connu une carrière dont les 515 buts pourraient lui valoir une place au Panthéon du hockey avant longtemps. On n'a jamais eu l'ombre d'un reproche à lui adresser à l'extérieur de la patinoire. Il pourra toujours se vanter avec une certaine fierté (même si ce n'est pas son genre) d'avoir fermé l'historique Forum et inauguré le Centre Molson, avec le légendaire flambeau dans les mains, à titre de capitaine du Canadien.

À l'image de sa carrière, il a bâti sa famille sur des bases solides. Une famille maintenant privée d'un de ses membres. Pour Alexandra, sa jumelle identique, la brisure est plus douloureuse encore. C'est comme si elle avait perdu une partie d'elle-même dans cet accident. Une partie qu'elle ne pourra jamais retrouver.

«C'est très difficile pour elle, admet son père. En fait, je dirais que c'est douloureux pour les trois enfants en ce moment.»

Le jour des funérailles, Alexandra s'est levée en disant qu'elle voulait prendre la parole à l'église. Elle a préparé son boniment. Ce qu'elle a raconté au sujet de sa soeur a été particulièrement touchant, dit-on.

Depuis le tragique événement, on ne laisse personne de la famille s'enfermer dans sa douleur. On en parle. On en discute. Chacun évacue la douleur à sa façon.

«Nous sommes très proches, explique Pierre. On va traverser cela ensemble. Elizabeth sera toujours parmi nous. Elle sera toujours dans mon coeur, ça, c'est sûr».


Cette photo d'Elizabeth Turgeon en compagnie de ses parents a été prise dans des moments plus heureux.

Il faudra y mettre le temps

Comme son père, elle jouait au hockey. Il l'a même dirigée durant une saison. Elle avait gagné la médaille d'or avec l'équipe américaine des moins de 17 ans. L'an dernier, elle avait raté sa qualification olympique pour les Jeux de Vancouver. Elle l'avait pris dur. Cette saison, elle s'était octroyée une pause. Elle n'était plus très sûre de vouloir jouer au hockey.

«C'était une fille très compétitive qui aimait prendre soin des gens autour d'elle, le genre à souhaiter que tout le monde sur la planète soit heureux. Il ne fallait pas parler négativement d'une coéquipière ou de son équipe devant elle. Ça, elle ne le prenait pas», raconte son père.


Elizabeth Turgeon était une très bonne joueuse de hockey.

La blessure morale causée par son départ mettra beaucoup de temps à se cicatriser. Le chef de la famille précise que la belle adolescente continuera à vivre spirituellement parmi eux.

Quand on passe en revue la glorieuse carrière de Pierre Turgeon, on est incapable de relever le moindre coup dur, la moindre épreuve difficile. Tout lui avait réussi jusque-là. Ses parents sont encore avec lui. Il a perdu des grands-parents, mais de son propre aveu, il n'a jamais été frappé comme c'est le cas en ce moment. La blessure la plus grave qu'il ait subie au hockey ne lui a jamais fait mal comme celle qu'il ressent à l'heure actuelle.

«Je suis à l'extrême de ce que je pourrais endurer comme douleur. Tu sais, on n'est pas censé enterrer un enfant», dit-il dans un profond soupir.

C'était inutile de prolonger la conversation. Pierre a raccroché et est retourné à sa femme et à ses trois enfants. C'était assez évident qu'il avait autant besoin d'eux qu'ils avaient besoin de lui.