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La naissance du Canadien de Montréal

Mercredi 03 décembre 2008
La première équipe du Canadien, 1909-1910. (Photo : Collection Mario Trépanier)

La première équipe du Canadien, 1909-1910. (Photo : Collection Mario Trépanier)

Par Michel Vigneault, Ph.D. - Le 4 décembre 2009, le Canadien fêtera ses 100 ans. Malgré le fait que le Club de Hockey Canadien fête déjà, il est bon de rappeler que ce n’est que l’an prochain que ce célèbre club de hockey sera effectivement centenaire. Bien que l’on connaisse les succès du Canadien, bien peu de gens connaissent effectivement comment le club est venu au monde, mais aussi pourquoi on a formé cette équipe à ce moment-là. Ce texte se veut une courte histoire du pourquoi on a créé le Canadien de Montréal.

Le hockey aurait débuté le 3 mars 1875 alors que pour la première fois, un groupe de jeunes hommes anglophones de Montréal jouent devant une foule à la patinoire intérieure Victoria, sise entre les rues Drummond et Stanley, un peu au nord de la rue Dorchester (boul. René-Lévesque).(1) Mais ce jeu reste confiné à Montréal jusqu’au Carnaval de Montréal de 1883 où une équipe de Québec se pointent contre les équipes de McGill et du club de patinage Victoria de Montréal. Ottawa se joindra au groupe l’année suivante.(2) Jusqu’aux années 1890, ce jeu reste dans ce triangle Ottawa-Montréal-Québec. En 1892, Lord Stanley, gouverneur-général du Canada, remet alors une coupe pour la meilleure équipe canadienne amateur, remportée pour la première fois en 1893 par le Montreal Hockey Club (affilié au Montreal Amateur Athletic Association) . Grâce à cette coupe, le hockey se diffusera à travers le pays comme une trainée de poudre, sauf en Colombie-Britannique, à cause de son climat.(3)


Mais le hockey demeure toujours une chasse gardée des Canadiens-anglais. Il y a quelques vedettes francophones, dont les Théophile Viau, Joseph Dostaler, Henri Ménard et Louis Hurtubise, pour n’en nommer que quelques-uns, qui s’illustrent durant la première décennie du 20e siècle. Ils sont membres de deux équipes qui se lancent depuis 1901 à l’assaut de la coupe Stanley. Le National a été formé en 1895, mais son équipe de hockey n’obtient pas les succès de son équipe de crosse qui a remporté un championnat canadien en 1898.(4) De son côté, le club de raquette Le Montagnard se construit une patinoire, le Stadium, et forme trois équipes en 1898.(5) Ces deux clubs puisent largement leurs joueurs dans les collèges classiques de Montréal qui ont aussi au même moment formé leurs premières équipes de hockey.(6) Les deux clubs progressent lentement pour se retrouver en 1901 l’une contre l’autre dans la ligue intermédiaire. Le Montagnard perdra en finale contre la deuxième équipe du MAAA.(7) En 1904, le National est invité à se joindre à une nouvelle ligue, la Fédéral. Une fusion des deux équipes francophones permet au National de terminer deuxième, derrière l’équipe des Wanderers de Montréal.(8) Grâce à ce résultat, le National joindra la grande ligue, la Canadian Amateur Hockey League, mais n’y restera que trois parties car ses meilleurs joueurs ont quitté pour les États-Unis où existe depuis 1903 le hockey professionnel.(9) Pour sa part, le Montagnard a remplacé le National dans la ligue Fédérale et y remportera le championnat en 1907. Cependant, des jeux de coulisse empêchent l’équipe francophone de célébrer et de jouer pour la coupe Stanley car on lui retire deux victoires suite à des protêts.(10) Voyant que l’on ne veut pas d’une équipe championne francophone, les deux organisations quittent alors le hockey pour se consacrer à d’autres activités sportives, la raquette et la crosse notamment.


Entre-temps, les Wanderers de Montréal, qui viennent de remporter la coupe Stanley en 1906, se déclarent maintenant professionnels.(11) Le hockey change alors de visage et les joueurs expatriés reviennent au bercail. Mais il n’y a pas toujours d’équipe professionnelle francophone. C’est ainsi que Jean-Baptiste « Jack » Laviolette et Didier Pitre, en particulier, se joignent à l’équipe irlandaise les Shamrocks de Montréal en 1908.


Le 9 mars 1909, un groupe lance un défi amical aux champions de la coupe Stanley, les Wanderers, à la patinoire Jubilee. Ceux-ci veulent démontrer qu’une équipe francophone peut rivaliser contre les champions. Au matin du match, les journaux ne savent pas encore qui sont les joueurs invités. Surprise lors du match, on voit les joueurs francophones dans l’uniforme du National. Le résultat est quand même surprenant tenant compte que ces joueurs non jamais joué ensemble, les Wanderers l’emportant 10-9. Trois des sept joueurs sont amateurs, et la vedette fut Alphonse Jetté, joueur du Théâtre National Français, d’une ligue dite de « garage » aujourd’hui.(12) Ce match lancera pour de bon l’idée de créer une équipe francophone professionnelle.


Les Wanderers appartiennent aux joueurs, mais aussi à des particuliers, dont Patrick Doran, le propriétaire de la patinoire Jubilee, dans l’est de Montréal. Ce dernier voudrait que son équipe joue ses parties locales à sa patinoire, ce que la ligue refuse. On ne veut pas jouer ailleurs qu’à l’Arena de Westmount pour toutes les parties à Montréal. Ceux-ci sont alors mis à la porte de la ligue lors de la réunion du 13 novembre 1909.(13) On ajourne deux semaines pour voir d’autres possibilités. La porte s’ouvre cependant pour deux nouvelles équipes, mais trois sont sur les rangs. Renfrew, représenté par J. Ambrose O’Brien, voudrait bien s’y joindre, mais on trouve la ville trop loin. Ainsi sont acceptées les équipes du National et du All-Montréal, dirigé par Art Ross. La ligue change de nom pour devenir la Canadian Hockey Association.(14) (Cette ligue a changé plusieurs fois de noms dans son histoire : Amateur Hockey Association of Canada, 1887-97; Canadian Amateur Hockey League, 1898-1905; Eastern Canada Amateur Hockey Association, 1906-08; Eastern Canada Hockey Association, 1909)


Pendant que la réunion du 26 novembre se poursuit, des représentants des Wanderers rencontrent O’Brien dans la suite voisine, à l’hôtel Windsor de Montréal, pour mettre sur pied une nouvelle ligue. On s’entend pour se revoir une semaine plus tard. Ainsi, toujours au Windsor, la National Hockey Association est mise sur pied le 4 décembre 1909. O’Brien avance les fonds pour les trois équipes du nord de l’Ontario, soit Renfrew, Haileybury et Cobalt, qui faisaient partie de la Ottawa Valley Hockey League la saison précédente. Les Wanderers propose lors de la réunion de former une équipe francophone pour contrer la CHA et le National, mais aussi pour attirer des spectateurs au Jubilee, située dans le quartier ouvrier Hochelaga. James Gardner, joueur et représentant des Wanderers, propose le nom de Canadien à la nouvelle équipe, et suggère que Jack Laviolette prenne en charge la recherche des joueurs de cette équipe. O’Brien avance à nouveau les fonds pour cette nouvelle équipe.(15) Ainsi, une guerre pour les joueurs commence.


Dans l’édition du Montreal Daily Star du 15 décembre, une liste probable des joueurs composant les deux équipes francophones est publiée. On y retrouve alors les noms de Édouard « Newsy » Lalonde, Edmond Décarie et Didier Pitre sur les deux équipes.(16) Cependant, un seul a effectivement signé pour les deux équipes, et ce le même jour! Pitre et Laviolette sont d’excellents copains depuis plusieurs années, ayant joué ensemble tout au long de leur carrière. Ainsi, Laviolette envoie un télégramme à son ami pour lui faire signer un contrat avec le Canadien. On s’entend pour se rejoindre à Ottawa puisque Pitre demeure à Sault-Ste-Marie. Le National a eu vent de l’histoire et saute dans le train pour North Bay où Napoléon Dorval et Alphonse Lecours feront signer Pitre pour leur équipe. Arrivé peu après à Ottawa, Pitre dit à son ami qu’il vient de signer pour l’équipe rivale. Laviolette lui dit que ce n’est pas un problème et lui offre 500$ de plus.(17) Le National ne le prend pas, et obtient une injonction contre Pitre. S’il s’aligne pour le Canadien, il devra payer une amende de 50$ par partie.(18) Il faut rappeler que l’on ne joue que de janvier à mars sur de la glace naturelle, soit environ une dizaine de parties par saisons. Le tout sera réglé en cour en février 1910, et Pitre sera libre de jouer pour le Canadien.(19)


La saison s’ouvre le 4 janvier à l’Arena de Westmount, et le 5 janvier au Jubilee. Le Canadien reçoit Cobalt pour son premier match, et l’emporte en surtemps sur un but de Georges « Skinner » Poulin.(20) Mais les spectateurs ne peuvent assister à tous les matchs, surtout à Montréal qui compte alors cinq équipes, sur les dix au total, réparties en deux ligues, soit Wanderers et Canadien dans la NHA, et National, Shamrocks et All-Montreal dans la CHA. Ottawa et Québec sont les deux autres équipes de la CHA. Après à peine dix jours du début de la saison, Ottawa et les Shamrocks décident de larguer la CHA pour joindre la NHA. Ainsi, le 15 janvier 1910, la CHA est dissoute, les joueurs des trois autres équipes abandonnés deviennent agents libres.(21) Les résultats des matchs avant cette date sont tous effacés et on recommence à zéro la saison.(22)


On offre alors au National de prendre la concession du Canadien, mais à trois conditions : 1- que le National prenne aussi toutes les dettes du Canadien, se chiffrant à 1400$; 2- que le National joue toutes ses parties restantes au Jubilee; 3- que le National paie les salaires des joueurs du Canadien, soit 6200$. Le National refuse ces conditions(23), et O’Brien continue donc d’éponger la dette du Canadien, tout comme celles de ses trois équipes. Le Canadien ne remportera que deux autres victoires durant la saison, ayant perdu son meilleur joueur, « Newsy » Lalonde au profit de Renfrew. O’Brien voulait que son équipe-phare remporte le championnat et la coupe Stanley, mais elle finira deuxième derrière les Wanderers. De son côté, Laviolette demande à Cattarinich de le remplacer comme entraîneur du Canadien. Ce dernier quitte donc son poste de gardien, remplacé par Teddy Groulx.


O’Brien ne se cache pas qu’il est prêt à offrir la concession du Canadien à une personne ou groupe intéressé à perpétuer l’aspect francophone de l’équipe. Déjà en 1908, le Club Athlétique Canadien, qui fait la promotion de la lutte et de la boxe professionnelle veut se lancer dans le hockey.(24) Voyant que son nom est utilisé, le club intente une poursuite contre le club de hockey pour utilisation non-permise du nom « Canadien ». Le tout se règlera hors-cour durant l’été 1910. O’Brien cède la franchise au CAC, mais on ne connaît pas les conditions. D’ailleurs deux hypothèses sont émises à ce sujet. D’un côté, le Canadien a été cédé simplement au CAC, l’autre étant que c’est la franchise de Haileybury qui fut cédé au CAC, celle du Canadien donnée à un groupe de Toronto qui opérera la concession qu’en 1912-13. (25) Que ce soit la concession du Canadien ou de Haileybury, le Canadien a à peu près les mêmes joueurs que l’édition du Canadien de 1909-10.


Ainsi, le Canadien change de nom pour Club Athlétique Canadien, et on verra apparaître les lettres CAC sur ses différents chandails. L’homme derrière cette nouvelle équipe est George Kendall, dit Kennedy. Il en sera l’instructeur, le gérant et un des propriétaires. Avec les Laviolette, Pitre, Lalonde, Jetté, et son gardien Georges Vézina, le Canadien sera souvent une équipe gagnante. Cependant, malgré que le Canadien se doit d’être une équipe francophone, elle signe des joueurs anglophones durant ses premières années. Ainsi, les James « Rocket » Power, James Gardner, Frank « Pud » Glass, Donald Smith, etc. se joindront au CAC durant les années de la NHA. Kendall se voit attaquer régulièrement dans les journaux pour ces signatures.(26) Cependant, on en vient à une entente entre gentlemen où le Canadien peut signer deux joueurs anglophones non-signés par les autres équipes, tout en ayant la priorité sur tous les joueurs francophones. Les joueurs francophones non-signés peuvent alors s’aligner pour les autres équipes.(27) Peu de francophones vont être signés par les autres équipes.


Peu de temps avant de gagner sa première coupe Stanley, en mars 1916, le Canadien change officiellement de nom pour Club de Hockey Canadien Inc. George Kendall devient alors l’actionnaire majoritaire du club.(28) Le CAC sera remplacé par le CHC sur le chandail la saison suivante, chandail et logo que l’on connaît encore aujourd’hui.


Le Canadien a donc été créé à la suite de zizanies entre anglophones et non par des francophones impliqués de longue date dans le hockey. Il arrivait après des insuccès d’autres organisations francophones qui n’avaient pu s’établir adéquatement sur la scène du hockey amateur. Ainsi, les débuts du Canadien furent assez cahoteux, mais la patience des gens de l’époque a fait en sorte que le Canadien est devenu par la suite l’équipe glorieuse que l’on connaît, malgré le fait que la coupe Stanley ne s’est pas arrêtée chez nous depuis 1993, et que le fait français du Canadien a toujours été contesté dès ses premières années.

(1) “Victoria Rink”, The Gazette, 3 mars 1875, p. 3. Cette patinoire a été remplacée dans les années 1920 par un garage étagé qui est toujours présent au nord de l’hôtel Sheraton. Les dimensions de cette patinoire, 200 pieds par 85 pieds, sont les mêmes encore utilisées en Amérique du Nord.
(2) The Gazette, 27 janvier 1883, p. 8; The Gazette, 5 février 1884, p. 5.
(3) D’Arcy Jenish, The Stanley Cup, Toronto, McClelland & Stewart, 1992.
(4) Gilles Janson, Emparons-nous du sport, Montréal, Montréal, Guérin, 1995.
(5) « Le Montagnard et le nouveau patinoir », La Presse, 4 décembre 1897, p. 2. A noter la forme masculine du mot « patinoir » à cette époque.
(6) Michel Vigneault, La naissance d’un sport organisé au Canada : le hockey à Montréal, 1875-1917, Thèse de doctorat, Université Laval, 2001.
(7) « Les Montagnard sont vainqueurs, mais les Montréal sont champions », La Patrie, 23 février 1901, p. 2. Le titre explique qu’il s’agit d’une finale au total des buts de deux matchs.
(8) Donald Guay, L’histoire du hockey au Québec, Chicoutimi, JCL éditeur, 1990, p. 246.
(9) « Une réponse à M. Foran », La Patrie, 24 octobre 1904, p. 2; « Les Nationals se retirent », La Patrie, 24 janvier 1905, p. 2.
(10) « Le Montagnard se retire de la Ligue Fédérale », La Presse, 8 mars 1907.
(11) « Amateur perhaps », The Gazette, 20 décembre 1906, p. 10.
(12) « Le National fait bonne figure », La Presse, 11 mars 1909, p. 3.
(13) « Meeting of Eastern Canada Hockey Association at the Windsor Hotel », Montreal Daily Star, 15 novembre 1909, p. 2.
(14) « Five leagues here. Montreal will have a big bill of senior hockey this week », The Gazette, 27 novembre 1909, p. 2. Cette ligue était semi-professionnelle depuis 1907, et totalement professionnelle en 1909.
(15) « Les premiers coups de canon », La Patrie, 6 décembre 1909, p. 13.
(16) « There is talk of extending the National Hockey Association and taking another club », Montreal Daily Star, 15 décembre 1909, p. 2.
(17) « Une course peu banale », La Patrie, 13 décembre 1909, p. 2.
(18) « Une injonction », La Patrie, 16 décembre 1909, p. 2; « Didier Pitre devra jouer avec le National », La Patrie, 4 janvier 1910, p. 2.
(19) « The Pitre decision and lacrosse », Montreal Daily Star, 26 février 1910, p. 2.
(20) « Le Canadien gagne une grande partie », La Presse, 7 janvier 1910.
(21) « La ligue canadienne a vécu », La Patrie, 17 janvier 1910, p. 2.
(22) Selon Léandre Normand et Pierre Bruneau, la première victoire du Canadien a été contre Haileybury le 7 février. La glorieuse histoire des Canadiens, Montréal, Éditions de l’Homme, 2003, p. 42.
(23) « Le National n’existe plus », La Patrie, 18 janvier 1910, p. 2.
(24) « French Canadians want to be in with senior hockey », Montreal Daily Star, 7 novembre 1908, p. 8.
(25) Pour la deuxième hypothèse, voir Léandre Normand, Pierre Bruneau, op. cit., p. 45.
(26) J. W. Clément, « L’engagement de Rocket Power », Le Devoir, 13 février 1911, p. 5
(27) « Il exercera ses droits », Le Devoir, 5 novembre 1912. p. 4.
(28) L’incorporation fut faite le 10 mars 1916, selon la Gazette officielle du Québec, 1916, vol. 1, p. 880. On doit donc dire « Canadien » au singulier quand on parle de cette équipe.
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