Le promoteur Eddie Quinn. (Source: Bilan du Siècle/Université de Sherbrooke)
Par Serge Gaudreau - 10 décembre 1958 : Le match de championnat du monde à la boxe entre Archie Moore et Yvon Durelle
Eddie Quinn voit le jour le 22 mai 1906 au Massachusetts. S'intéressant très jeune au sport, il fait un peu de boxe puis se lance dans l'aventure de la promotion, présentant à ses concitoyens de Waltham des combats de lutte qui se déroulent sur une arène construite par son père (1). Les succès sont inégaux. Mais la chance de Quinn tourne au début des années 1930. Lié de près au promoteur américain Paul Bowser, il fait la connaissance d'un jeune lutteur canadien-français en tournée aux États-Unis. C'est ainsi que commence l'association entre Quinn et Yvon Robert, une des plus fructueuses de l'histoire de la lutte professionnelle en Amérique.
Après avoir été le gérant de Robert, Eddie Quinn devient matchmaker à Montréal le 8 août 1939. Sa philosophie de la lutte -«La lutte de salon n'a pas de place dans le sport local (2)»- ne tarde pas à gagner la faveur des assidus du Forum. Même s'il n'a que 33 ans, le jeune promoteur a compris que les trois stimulus qui font réagir le public montréalais sont l'action, l'inusité et la présence d'Yvon Robert. Au cours des années, il en fera une généreuse utilisation, multipliant les apparitions du «Lion du Canada français» qui est de la finale de 108 des 167 programmes qu'il présente au Forum entre 1940 et 1945.
Souvent interrogé pour expliquer les motifs de son succès, Quinn demeure évasif. N'a t-il, comme il l'aurait lui même affirmé, fait que «placer un vilain et un bon dans l'arène puis (...) compter les recettes (3)»? C'est en partie vrai. Surtout quand le bon s'appelait Yvon Robert.
L'ère des gimmicks L'évangile selon Saint-Eddie n'a d’ailleurs rien de bien original. À bien des égards, on peut dire que son credo est le même que celui de la plupart des promoteurs de lutte du continent (4).
Give the public the match it wants; if it doesn't want any particular match, make it want one; try to make the kind of a match that will leave you with two attractions where you only had one before (5).
À cette fin, tous les moyens sont bons. Combat en équipes, combat trois contre trois, match de nains, match free-for-all, match lutteur-boxeur, match clôturé, présence d'un arbitre célébrité -Jack Dempsey, Joe Louis, Maurice Richard, etc.- : toutes les formules sont bonnes pour faire résonner les tourniquets du Forum. Et si ça a marché une fois, pourquoi ne pas répéter l'expérience? Il s'agit simplement de trouver un prétexte raisonnable. Une fin controversée? Une disqualification? Un match interrompu par le couvre-feu? Les possibilités semblent illimitées.
De semaine en semaine, puisque la lutte devient un rituel hebdomadaire au Forum vers la fin de la guerre, l'imagination des amateurs est mise au test. Et s'il ne s'agissait que des matchs! Car l'autre tendance marquante de ces années est la préséance prise par les artifices qui entourent les combats sur la lutte elle-même. La tactique n’est pas neuve, mais elle prend des proportions de plus en plus importantes. De la présence d'un gérant coloré, qui gesticule et enguirlande l'arbitre, à l'entrée costumée des lutteurs, tout est mis en œuvre pour que l'amateur se souvienne de sa soirée et qu'il soit tenté de revenir.
Aucun athlète ne personnifie mieux ce courant que Gorgeous George (Wagner), un lutteur banal qui tire profit de ses «manières efféminées» et de sa présentation scénique pour devenir un des athlètes les mieux payés en Amérique. Précédé de sa musique d'introduction, escorté de son valet qui le vaporise, l'homme aux «boucles blondes et aux robes fabriquées de soie fine (6)» fait salle comble au Forum à l'automne 1948. Un peu de lutte. Beaucoup de fioritures. Puristes s'abstenir.
«Les lutteurs peuvent faire ce qu'ils voudront en autant que je suis concerné», déclare Eddie Quinn en novembre 1949. Ce à quoi il ajoute: «tout ce que je demande c'est qu'ils attirent beaucoup de spectateurs (7)». Cette franchise ne lui fait pas que des admirateurs. Oscar Major, du journal le Samedi, écrit par exemple au sujet de Quinn en 1952 : « Entre nous, si les membres de notre commission de boxe n'avaient pas mis leur veto aux luttes de filles ou femmes dans la boue, il y a longtemps que le promoteur Quinn aurait organisé de semblables horreurs (8)! »
Tout en conviennent, la subtilité n'est pas souvent au rendez-vous des mercredis soirs du Forum. De nouveaux lutteurs excentriques comme The Great Togo et le Prince Maïava font leur apparition. Coups de chaises et d'objets, sang et xénophobie exacerbée sont également au programme, une vague de violence qui atteint son sommet le 15 octobre 1952, soir où Killer Kowalski arrache l'oreille de Yukon Eric à la suite d'une malencontreuse descente du genou. L'incident choque. Il n'empêche pas Quinn de «paqueter» l'amphithéâtre de la rue Sainte-Catherine trois mois plus tard pour assister à la «revanche de l'oreille».
Les détracteurs ont beau crier, leur voix se perd sous le bruit des foules qui accourent à la lutte, confirmant le statut de Montréal comme capitale de ce «sport» en Amérique et celui d'Eddie Quinn comme l'un de ses organisateurs les plus influents.
Vedette à sa manière, celui-ci sait se faire remarquer par les beaux vêtements qu'il porte et les voitures de luxe qu'il conduit. L'apparat qui caractérise ses conférences de presse n'est pas non plus sans rappeler celui des promoteurs américains, Louis Chantigny allant même jusqu'à situer Quinn «dans la grande tradition de Mike Jacobs et de Tex Rickard (9)».
«He loved the bright lights and wanted people around him (10)», peut-on lire dans le Montreal Star à la suite du décès de Quinn, en décembre 1964. La description semble faire l'unanimité.
De la lutte à la boxe Une autre formule revient souvent quand vient le temps de faire le bilan de la carrière du promoteur Eddie Quinn : ce qu'il gagnait à la lutte, il le perdait à la boxe.
En effet, contrairement à la lutte qui s'avère une valeur sûre pour Quinn, la boxe suit un chemin plutôt sinueux. Parmi ses premières incursions dans le domaine, on relève deux flops monumentaux : le combat du 9 septembre 1940 entre Yvon Robert et Natie Brown, et celui du 25 octobre 1944 entre Willie Pep-Jackie Leamus.
Par contre, le vent tourne au milieu des années 1940. Un contexte favorable et le travail du matchmaker Raoul Godbout permettent à la boxe de connaître une période très profitable. La présence de vedettes établies comme Johnny Greco et le Français Laurent Dauthuille y est pour beaucoup. Le choc entre les deux hommes, qui a lieu le 3 août 1949, attire 19 580 personnes au stade De Lorimier.
Déjà vainqueur de Jake LaMotta le 21 février 1949, Dauthuille se voit offrir la chance de ravir le titre mondial que le Bronx Bull a arraché à Marcel Cerdan le 16 juin 1949. En août 1950, les promoteurs de Montréal offrent 75 000 $ à LaMotta pour qu'il vienne y défendre sa couronne contre Dauthuille (11). Mais c'est finalement à Détroit, le 13 septembre 1950, qu'a lieu le match de championnat du monde des poids moyens le plus dramatique de l'histoire. Après avoir mené le match tambour battant, le Français est compté out avec 13 malheureuses secondes à faire au dernier round. Défaite crève-coeur si jamais il en fut une.
Avec la visite des Robert Villemain, Bob Montgomery, Sandy Saddler, Rocky Graziano et Johnny Bratton, et la présence de solides talents locaux comme Johnny Greco et Armand Savoie, Montréal s'élève au niveau des plus grandes villes de boxe d'Amérique entre 1950 et 1953. Elle attire l’élite du continent et génère des recettes qui font l’envie de bien des promoteurs américains.
Cet état de grâce prend à peu près fin avec la défaite de Dauthuille face à Johnny Bratton, le 28 juillet 1952, et celle d'Armand Savoie en match de championnat du monde des légers contre Jimmy Carter, le 11 novembre 1953. Sur le déclin depuis quelques années, Johnny Greco, qui a déjà annoncé sa retraite, meurt dans un accident de voiture le 12 décembre 1954.
Bouc émissaire idéal, la télévision est pointée du doigt pour expliquer la baisse d'intérêt que subit la boxe aux États-Unis. Avant que la télévision de Radio-Canada ne fasse son apparition, en 1952, les Montréalais ont continué de se déplacer en grand nombre au Forum. Mais par la suite, ils se font davantage tirer l’oreille. Pour Lew Burston, un vieux renard de la boxe: «la télévision des combats est devenue (...) un monstre contre lequel il semble maintenant impossible de lutter (12)».
Eddie Quinn ne se résigne pas. Mais quand son retour à la boxe avec le match Cherif Hamia-Bobby Bell (31 avril 1957) se solde par des pertes de 7 000 $, sa réserve d'optimisme est sérieusement mise à l'épreuve.
1. Sur Eddie Quinn, voir Red Fisher, Hockey Heroes and Me, Toronto, McClelland and Stewart, 1990, pp.181-190; Pierre Berthelet, Yvon Robert : le lion du Canada français, Montréal, Trustar, 1999, 384 pages; Tim Hornbaker, National Wrestling Alliance : The Untold Story of the Monopoly that Strangled Pro Wrestling, Toronto, ECW Press, 2007, pp. 286-289. “Pleins feux sur l'arène”, Le Mémorial du Québec, op.cit., pp.257-275; The Gazette, 16 décembre 1964, p.32; The Montreal Star, 15 décembre 1964, p.56, 16 décembre 1964, p.59, 18 décembre 1964, p.44 et Le Journal de Montréal, 15 décembre 1964, p.44.
2. La Presse, 4 août 1939, p.21.
3. Le Journal de Montréal, 15 décembre 1964, p.44.
4. Graeme Kent, A Picturial History of Wrestling, Czechoslovaquia, Spring Books, 1968, pp.195-255.
5. The Gazette, 16 décembre 1964, p.32.
6. La Presse, 21 octobre 1948, p.34.
7. La Presse, 24 novembre 1949, p.46.
8. Le Samedi, 9 février 1952.
9. La Patrie du dimanche, 17 décembre 1964, p.41.
10. The Montreal Star, 15 décembre 1964, p.56.
11. La Presse, 5 août 1950, p.32.
12. La Presse, 2 mai 1957, p.56.