mercredi, 10 déc. 2008. 07:17

Par Serge Gaudreau - 10 décembre 1958 : Le match de championnat du monde à la boxe entre Archie Moore et Yvon Durelle

Le grand soir d'Yvon Durelle

Pour que la boxe soit de nouveau rentable à Montréal, il faut des gros noms et des revenus de télévision. En décembre 1958, Eddie Quinn décide donc de frapper fort en présentant un match pour le titre mondial des mi-lourds entre le champion Archie Moore et l'aspirant Yvon Durelle, un vétéran originaire du Nouveau-Brunswick qui s'est battu deux fois au Forum en 1958.

Champion mi-lourd depuis six ans, Archie Moore est un des plus grands noms de la boxe. Le succès de sa soirée reposant essentiellement sur lui, Quinn espère que le baratin du vétéran suffira à justifier les 75 000 $ qu'il lui a garantis, une somme importante pour l'époque.

Le pari est réel. D'autant plus que, malgré sa fiche respectable -76-19-2 avec 39 k.o.- , Yvon Durelle est considéré comme une quantité négligeable par les parieurs qui pensent que Moore solutionnera facilement son style de bagarreur. Après plus de 200 combats professionnels, The Old Mongoose (la vieille mangouste) en a vu bien d'autres.

La réponse du public est décevante. En dépit de la promesse que le match ne sera pas télédiffusé dans un rayon de 300 milles autour de Montréal, la foule est éparse. Les 8 484 personnes qui prennent place dans les gradins du Forum sont nettement insuffisantes pour assurer la rentabilité de l'événement. À quoi peut bien penser Eddie Quinn alors que retentit le gong annonçant le commencement du combat?

Pour une minute, c'est difficile à dire. Mais au moment où Durelle atteint Moore avec une violente droite au menton, on peut supposer que, comme la plupart des spectateurs, il est atteint de stupeur (1). Le champion du monde est au plancher! Un courant électrique traverse le Forum. Hurlante, la multitude encourage Durelle à finir le travail. Relevé à neuf, Moore tombe à nouveau, mais plus à la suite d'une poussée que d'une combinaison précise qui, à cet instant, aurait pu mettre fin au match.

Debout, Moore demeure cependant à la merci de Durelle qui l'expédie au tapis d'une dure droite. Compté jusqu'à neuf par l'arbitre Jack Sharkey, qui ne brille pas par sa vitesse d'exécution, le champion du monde ne s'en tire que grâce à sa prodigieuse expérience et au fait que la règle du k.-o. technique, automatique après trois visites au sol, ne s'applique pas pour l'occasion. Mal réchauffé le vieux Archie? C'est un prétexte que l'on entendra à plusieurs reprises pour expliquer ce chaotique premier round. Le froid montréalais, qui contraste avec la chaleur de la Californie qu'il habite, n'empêche quand même pas Moore d'entendre la cloche qui met fin à l'engagement, un son qu'il décrira plus tard comme «la plus belle musique de la terre (2)».

Ne semblant pas croire sa chance, l'aspirant entame le deuxième round avec prudence. Trop de prudence. Son hésitation, qui donne à Moore le temps de récupérer, fait enrager ses partisans qui crient à s'époumoner. Peine perdue. Le champion retrouve peu à peu son rythme, échangeant avec Durelle qui réussit quand même à toucher encore la cible.

Puis, au cinquième round, la foudre frappe de nouveau. D'une droite percutante, l'athlète de Baie Sainte-Anne «gèle» le vétéran qui se retrouve à l'horizontale pour une quatrième fois. Aussitôt debout, il doit essuyer le feu roulant de Durelle, décidé à mettre une fois pour toutes fin aux hostilités. Une passionnante joute s'engage entre le chat et la souris, mais une souris qui est aussi hardie à parer les coups avec ses bras et ses coudes qu'à se sauver.

Une fois la tempête passée, c'est au tour de Moore de prendre l'initiative. À partir du sixième assaut, sa classe et sa gauche experte vont donner le ton au combat. Au cours des six rounds suivants, il enregistre un pointage parfait sur les cartes des trois juges, remettant le change à Durelle en lui faisant visiter le plancher à la septième, dixième et onzième reprise. La dernière fois pour de bon.

Avec ce que l'on croyait à l'époque être le 127e k.-o. de sa carrière, Archie Moore vient d'immortaliser le nom d'Yvon Durelle en établissant un record de tous les temps. Aucune statistique ne suffit toutefois à résumer l'excitante bataille que se sont livré les deux hommes, de l'avis des témoins réunis une des plus palpitantes de l'histoire de la boxe. Le courage et la force de frappe démontrés par Durelle ne tardent d'ailleurs pas à faire apparaître le mot «revanche» dans les manchettes.

Eddie Quinn tient-il enfin le filon le plus riche de sa carrière? En partie oui. En partie non.

Oui parce que, le 12 août 1959, le match de retour entre Archie Moore et Yvon Durelle attire 11 555 personnes au Forum, pour une excellente recette de 122 657 $. Mais non parce que, même avec les revenus de la télévision (100 000 $), Quinn ne réussit pas à couvrir toutes les dépenses occasionnées par la présentation du combat (Moore touche cette fois 175 000 $).

Non surtout, parce que l'espoir qu'une conquête du titre par Durelle éponge éventuellement les pertes de Quinn va s'avérer vain. Meilleur que la première fois -mieux réchauffé?- , Archie Moore se joue cette fois de son rival qu'il mitraille pendant les trois rounds que dure le combat.

Les choses se gâtent par la suite pour Eddie Quinn. En décembre 1961, l'annulation du combat entre Moore et Robert Cléroux le place au centre d'un imbroglio qui lui coûtera temporairement son permis de promoteur. Après avoir présenté quelques programmes de lutte, Quinn quittera le Québec quelques années plus tard pour aller s'établir dans le New Hampshire. Des problèmes avec le fisc et une santé défaillante marquent les dernières années de sa vie, avant que sa mort ne survienne, le 14 décembre 1964. La manchette que son vieil ami Elmer Ferguson consacre à l'événement -«End of Colorful Era in Sports Ranks (3)»- , résume mieux que tout autre le rôle qu'a joué Eddie Quinn à Montréal pendant près d'un quart de siècle.

1. En plus des journaux locaux, voir The Ring, janvier 1981, pp.76-78, Bert Randolph Sugar, The Great Fights : a Pictorial History of Boxing's Greatest Bouts, New York, Gallery Books, 1981, pp. 147-152; et Raymond Fraser, Yvon Durelle: le boxeur qui venait de la mer, Ottawa, ÉdiCompo, 1981, pp.179-227.
2. La Presse, 11 décembre 1958, p.56.
3. The Montreal Star, 18 décembre 1964, p.44.