mercredi, 6 août 2008. 08:43

En cette période olympique le Panthéon vous propose un article de l'historien Donald Guay où nous constatons que des jeux olympiques se déroulent à Montréal en 1844! Nous découvrons également les différences entre ces jeux olympiques et les jeux athlétiques organisés par les francophones. Enfin, Donald Guay explique clairement les raisons pour lesquelles les francophones sont peu enclins à la pratique sportive au XIXe siècle.

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Les jeux athlétiques au XIXe siècle

Les connaissances historiques nous permettent de savoir que les peuples jouent depuis fort longtemps et qu'ils ont institué, des siècles avant notre ère, des jeux ou concours athlétiques dans le cadre de manifestations religieuses, politiques ou guerrières. Les plus connus de ces concours, du moins de nom, sont sans aucun doute les concours olympiques institués en Grèce au IXe siècle avant Jésus-Christ.(1) Ce sont ces concours ou combats antiques qui ont inspiré les Jeux olympiques modernes dont l'institution date de 1896 sous l'impulsion du baron Pierre de Coubertin.(2)

Toutefois, bien avant que de Coubertin ne propose, à son tour, la « rénovation des jeux olympiques », il existe au Québec et certainement dans d'autres pays, des jeux « attlétiques ». L'intégration de ces jeux, qui se réalise vers les années 1840 est due à l'initiative d'anglophones, Anglais, Écossais, Irlandais, qui viennent s'établir dans le Bas-Canada surtout après 1815 alors que le Québec reçoit des vagues successives d'immigrants en provenance des îles britanniques.

En effet, il semble bien que ce soit en 1843 que sont organisés à Montréal les premiers « jeux attlétiques » sur le terrain où se tiennent habituellement les courses de chevaux. Ces jeux, qui durent deux jours, comprennent dix-huit épreuves dont deux de tir à la carabine, cinq de saut, trois de course, quatre de lancer, deux de grimper, un jeu de palet et « collecter » (lutte). Une partie de crosse entre des « Sauvages de Caughnawaga » couronne ces deux jours d'amusement au grand plaisir des « Messieurs ».

Canadiens français, Autochtones, Anglais, Écossais et Irlandais figurent au palmarès de ces compétitions sportives. Il faut toutefois souligner le brillant succès du Canadien Ed. Lamontagne, qui s'est classé premier dans quatre épreuves et deuxième dans une autre. Ce fut certainement la grande vedette de ces ceux athlétiques (3) que l'on peut considérer comme étant les ancêtres des Jeux du Québec ou du Canada.

L'année suivante, les 28 et 29 août 1844, c'est sous le patronage du Gouverneur-Général que sont organisés les premiers « jeux olympiques de Montréal ». Le programme comprend pas moins de seize épreuves et les vainqueurs reçoivent « des médailles d'argent ou leur valeur en argent de leur choix ».(4) Des jeux olympiques se tiennent à nouveau à Montréal en 1845 où Ed. Lamontagne réaffirme sa supériorité en arrivant premier dans le saut de hauteur à la course (5 pi), le double saut à la barre avec élan, le saut de hauteur sans élan (4 pi, 2 po), la grande course à pied de 440 verges, le jeu de la balle de cricket (91 verges, 4 po), à la course à la barrière et la petite course à pieds de 100 verges (12 s.).(5)

Ces jeux sont dus essentiellement à l'initiative des anglophones. Il semble bien que ce soit seulement à la fin des années 1870 que des Canadiens français prennent l'initiative d'organiser des jeux athlétiques.(6) À partir des années 1880 ces jeux athlétiques sont organisés par des institutions d'enseignement(7), les clubs de crosse(8) mais surtout dans le cadre de pique-niques d'associations d'hommes de métier, de sociétés de bienfaisance ou patriotiques.(9)

Il existe une différence entre les jeux athlétiques organisés par les Anglophones et ceux organisés par les Canadiens. Alors que les jeux athlétiques dus à l'initiative des anglophones se manifestent de façon autonome, c'est-à-dire pour eux-mêmes, ceux organisés par les Canadiens le sont toujours dans le cadre d'une autre manifestation traditionnelle, soit un pique-nique, une fête patronale ou champêtre, soit à l'occasion d'une fête civique ou de la fête du travail. Pour les Canadiens français les valeurs sportives ne constituent pas de motivations suffisantes pour justifier en soi ces amusements.

De plus, il faut ajouter que les activités physiques inscrites au programme des jeux athlétiques respectent plus ou moins le modèle sportif. Il s'agit plutôt d'un mimétisme sportif. Dans le programme de ces jeux athlétiques on retrouve entremêlées parmi des activités sportives des activités physiques traditionnelles d'origine rurale telles la course du cochon graissé, la course en sac, la course avec un œuf dans une cuillère, la course aux patates, la course au veau farouche, etc. Le caractère ludique de ces activités physiques domine.

Ces jeux se déroulent sans relation aucune avec le système sportif, c'est-à-dire avec la structure fortement hiérarchisée du sport. Aussi les participants ne sont pas sélectionnés, les résultats ne sont pas homologués et les épreuves qui font partie du programme sont déterminées en fonction des groupes sociaux ou catégorie de personnes en fête. C'est ainsi que l'on retrouve des compétitions pour jeunes filles de 10 ans et au-dessous, pour les cigariers, pour les membres de la brigade du feu, pour les hommes gras, etc.(10)

Les organisateurs ne tiennent pas compte des performances, mais seulement des trois premiers pour attribuer des prix qui sont généralement des sommes d'argent ou des objets utilitaires de valeur. Les gagnants des jeux athlétiques de la fête du travail de 1899 peuvent se mériter un parapluie de soie, une boîte de cigares, un chapeau de feutre, une paires de souliers, une veste de fantaisie, un voyage de bois, une machine à coudre, etc.(11) L'esprit intéressé des participants est ici évident. Même les moindres amateurs d'occasion compétitionnent pour un gain matériel et les organisateurs canadiens français en sont bien conscients.

Comment pouvait-il en être autrement? En effet, à la fin du XIXe siècle, les travailleurs de Montréal, qui constituent les deux tiers de la main d'œuvre de la ville avaient un revenu annuel moyen « de 20 à 30% en-deça du seuil de la pauvreté ».(12) Pour gagner le minimum vital, les ouvriers travaillaient six jours par semaine, de douze à seize heures par jour. Ils vivaient dans des logements trop petits et insalubres. Plus de la moitié de ces logements ne possédaient pas les commodités sanitaires élémentaires.(13) Comment auraient-ils pu s'adonner à des activités physiques qui demandent du temps et de l'argent, ils ne possédaient ni l'un ni l'autre.

Il ne faut pas s'étonner que les travailleurs n'aient pas intégré la mentalité et les valeurs sportives au XIXe siècle. La pratique du sport chez eux est vraiment occasionnelle pour qu'ils puissent se familiariser avec le code sportif élaboré par les anglo-protestants,

Les jours de fête et le dimanche sont les seuls moments pour les travailleurs de refaire leurs forces physiques et morales. Aussi préfèrent-ils aux activités physiques, qui exigent de fortes dépenses énergétiques et une préparation particulière, des activités physiques et sociales amusantes qui favorisent la détente et le repos. Primo vivere!


Source de la photo :
Portrait de Pierre de Coubertin
Bain News Service, 1915
George Grantham Bain Collection (Library of Congress, Washington, D.C., É.-U.).
No de reproduction: LC-USZ62-122269 (domaine public)
1. Callois, Roger. Jeux et sports. Paris, Gallimard, 1967, p.1186.
2. Coubertin, Pierre de. Mémoires olympiques. Lausanne, Bureau International de pédagogie sportive, 1931, 218 pages.
3. «Jeux Attlétiques ». La Minerve, 5 octobre 1843, p.2.
4. « Jeux Olympiques ». La Minerve, 5 août 1844, p.1.
5. Jeux olympiques de Montréal. La Minerve, 1 septembre 1845, p.2 Montreal Olympic Games. Montreal Gazette, August 29, 1845, p.2.
6. Amusements. Le Courrier de Saint-Hyacinthe. 15 septembre 1877.
7. Jeux athlétiques des élèves du collège McGill. La Presse, 24 octobre 1884.
8. Jeux Athlétiques et Assaut. Le Canadien, 2 octobre 1882, p.3.
9. Pique-nique. La Minerve, 12 août 1858, p.3. Grande fête. La Minerve, 5 septembre 1861. La fête champêtre d'hier. La Presse, 31 août 1899, p.2.
10. La fête du travail. La Patrie. 29 août 1899, p.2.
11. La fête du travail. La Patrie. 29 août 1899, p.2.
12. Copp, Terry. Classe ouvrière et pauvreté. Les conditions de vie des travailleurs montréalais 1897-1929. Montréal, Boréal Express, 1978, p. 36.
13. Ibidem.