lundi, 6 oct. 2008. 06:01

Le 8 octobre 1978, Gilles Villeneuve remportait le Grand Prix de Montréal. Selon l'historien Serge Gaudreau, c'est à ce moment-là que le pilote québécois gagnait le cœur de ses compatriotes. Pour souligner l'événement, le site internet du Panthéon des sports du Québec vous présente une série de trois textes inédits de Serge Gaudreau sur Gilles Villeneuve et le Grand Prix de Montréal 1978. Les textes seront publiés le 6, 7 et 8 octobre.

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Par Serge Gaudreau - Vendredi 6 octobre 1978. Le temps est froid et maussade, la pluie persistante sur le circuit de l'île Notre-Dame. Comme il se doit, ce sont vraiment des conditions de «canayen» qui entourent la journée d'ouverture des qualifications du premier Grand Prix de Formule 1 jamais tenu à Montréal.

Malgré cela, la piste de 4,5 kilomètres, qui a été aménagée au cours de l'année au coût d'environ deux millions de dollars, est envahie par une foule appréciable. En tout, près de 10 000 personnes suivent le déroulement de l'événement, le premier du genre à avoir lieu au Québec depuis que Saint-Jovite a été l'hôte du Grand Prix du Canada, le 20 septembre 1970.

Comme c'est le cas dans la plupart des pays du monde, il existe au Canada un certain nombre d'aficionados de la Formule 1, de mordus qui possèdent une connaissance encyclopédique sur tout ce qui se rattache à ce sport. Ceux-là savourent pleinement la présence à Montréal des Ferrari, Lotus et McLaren, des Mario Andretti, Carlos Reutemann et Jody Scheckter, références d'un sport dont le championnat sillonne le globe.

À leurs côtés, sont emmitouflés d'autres curieux, tout aussi intrigués par ce spectacle haut en couleur -et en décibels!- mais dont l'intérêt pour la course automobile est plus récent. Attirés par la publicité, par leur goût pour la nouveauté, ils le sont aussi par la perspective de voir évoluer un jeune pilote québécois sur qui on a axé la mise en marché de l'épreuve. Il s'agit évidemment de Gilles Villeneuve.

De la motoneige à la Formule 1

On a parlé abondamment de Gilles Villeneuve dans les semaines qui précèdent le Grand Prix du Canada. Il est de bonne guerre pour les organisateurs de miser sur ce fils du pays afin d'augmenter le nombre d'amateurs susceptibles de débourser 60 dollars - une vingtaine de fois le salaire minimum du temps -, pour assister aux trois jours que dure l'événement.

En fait, le lien entre le coureur de Berthierville et la présence du Grand Prix du Canada à Montréal est encore plus étroit. En effet, son arrivée sur le grand cirque de la F-1, en 1977, a été l'un des éléments déclencheurs qui ont incité des promoteurs locaux à prendre la relève de Mosport, près de Toronto, où a été présenté le championnat national à plusieurs reprises au cours des années 1970.

Villeneuve par ci, Villeneuve par là. L'omniprésence du personnage dans les médias est telle que, même aux yeux des néophytes, le danger d'en mettre trop, de placer trop de pression sur ses épaules, apparaît comme une évidence.

Cette appréhension ne semble toutefois pas partagée par ceux qui suivent de près la carrière du Québécois. Et pour cause. Depuis que Villeneuve a décidé de se dédier au métier de pilote de course, sa vie a été un perpétuel défi contre les probabilités. Trompeuse, son éloquente feuille de route en motoneige, en Formule Ford et en Formule Atlantique, suggère une évolution logique, sans vagues, une ascension bien planifiée au cours de laquelle les étapes se sont imbriquées mécaniquement, les unes dans les autres. Ce ne fut pourtant pas le cas.

Constamment obstruée par les coûts faramineux qu'exige la course automobile, la route de Villeneuve vers les sommets de sa profession a été jalonnée d'une série d'obstacles qui auraient eu raison du moral d'un athlète moins pugnace. Tout au long de cette marche sur un fil de fer qu'a été sa carrière, le Berthelais a eu de nombreuses occasions de se péter la margoulette. Physiquement et financièrement. Riche en émotions, le numéro d'équilibriste auquel il se livre donne cependant lieu à des moments excitants, comme son titre mondial en motoneige, le 20 janvier 1974, sa première victoire en Formule Atlantique, le 22 juin 1975, ou son mémorable triomphe au Grand Prix de Trois-Rivières, le 5 septembre 1976, alors qu'il fait la nique à des as de la F-1, dont le futur champion du monde, James Hunt.

Ces coups d'éclat joueront pour beaucoup dans l'accession de Gilles Villeneuve aux échelons supérieurs de la hiérarchie du sport motorisé.

De ces années de formation, Villeneuve donne également l'impression d'émerger comme un survivant, un self-made-man bagarreur, résolu, que les épreuves n'ont réussi qu'à fortifier, qu'à rendre plus imperméable aux coups.

Sur fond de vrombissement de moteur et d'odeur de gazoline, la course épique qu'il livre au destin prend les allures d'un conte de fées contemporain lorsque McLaren lui confie finalement un volant de F-1 pour qu'il défende ses couleurs au Grand Prix de Silverstone, le 16 juillet 1977, en Angleterre. La pantoufle de verre, c'est cependant le vénérable Enzo Ferrari qui lui glisse au pied, le 26 septembre 1977. Ferrari annonce alors qu'il embauche le piccolo canadese (petit Canadien) pour représenter l'écurie qui porte son nom, en vue du reste de la saison 1977 et de la saison 1978.

Un Québécois aux commandes d'une Ferrari! Et pourquoi pas un pape polonais tant qu'à y être?

Pour les tifosis, la surprise est de taille. Lancé dans le feu de l'action au Grand Prix du Canada, à Mosport, le 9 octobre 1977, Villeneuve a cependant tôt fait d'initier ses nouveaux fans à son style. Fonceur, impétueux, il se fait rapidement un nom par sa gestion de course téméraire. Son impuissance à terminer quatre de ses six premières courses - deux en 1977, quatre en 1978 - crée d'ailleurs des inquiétudes, puisque le championnat des pilotes et des constructeurs s'établit en fonction des points accumulés au cours des différentes épreuves du circuit.

La réputation de Villeneuve le casse-cou, le coureur intraitable pour sa mécanique, le « grand prêtre de la destruction » — l'expression serait d'Enzo Ferrari -, ne tarde pas à se propager. Le 2 avril 1978, il rate une chance en or de la tuer dans l'oeuf à Long Beach (Californie), un accident avec le retardataire Clay Regazzoni le privant de gagner un Grand Prix qu'il a mené jusqu'à la mi-course.

Mea culpa chez Ferrari? C'est un peu tôt. Surtout qu'à partir de la quatrième place que Villeneuve décroche en Belgique, en mai, les résultats encourageants s'enchaînent. Le 10 septembre, il livre même une chaude lutte au champion du monde Mario Andretti, en Italie, avant qu'une pénalité pour faux départ ne le rétrograde de la deuxième à la septième place.

L'amélioration de ses classements, et le fait qu'il complète maintenant la plupart de ses courses, donnent l'impression que le pilote recrue commence à tempérer ses ardeurs, à mieux comprendre les enjeux de la longue saison de F-1.

Il y a probablement du vrai là-dedans. Exigeant le meilleur de lui-même et de son bolide, qu'il continue de torturer sans ménagement, Villeneuve demeure néanmoins un compétiteur intransigeant. Un peu comme le boxeur qui y va continuellement pour le knock-out, qui ne peut se satisfaire d'accumuler les points et de gagner par décision, son désir de se donner à fond, de chercher à tirer le maximum de ses possibilités à chaque course, reste entier.

Graduellement, il parvient à se gagner le respect des amateurs et, avec quelques réserves, celui de ses confrères. Certains d'entre eux poussent même la politesse jusqu'à le considérer comme un des favoris pour le Grand Prix du Canada, qui sera couru à Montréal, le 8 octobre.