Par Serge Gaudreau - Plusieurs observateurs pensent qu'en quittant la campagne pour la ville, les Canadiens français ont laissé derrière eux les conditions qui leur ont permis de devenir forts et endurants. Populaire au début du XXe siècle, cette théorie est fréquemment utilisée pour expliquer l'impuissance des francophones à produire un nombre de champions sportifs qui soit proportionnel à leur importance numérique, particulièrement à Montréal.
Nostalgiques, certains parlent du déclin de leur «race», déplorant son «affaiblissement partiel» et regrettant que «les superbes qualités physiques qui rendaient nos pères remarquables (...) ne nous aient pas été transmises intégralement». (1)
Fréquemment pointées du doigt, l'urbanisation, l'industrialisation, ainsi que la notion de progrès, dans sa conception de l'époque, font figure de coupables dans ce ramollissement. Dans le livre qu'il consacre aux athlètes canadiens-français, Édouard-Z. Massicotte écrit à ce sujet en 1909 : «sans les campagnes, où le progrès n'a pu encore tout changer, et où la race se renouvelle, nous ferions piètre figure dans ce siècle admirateur de l'athlétisme et des sports». (2)
Pour appuyer cette analyse, son auteur fait le profil d'une galerie de personnages dont les exploits, transmis par la tradition orale, sont dans la plupart des cas invérifiables. Quand ils ne sont pas carrément folkloriques. Comme l'a démontré Gilles Janson dans son livre «Emparons-nous du sport», au tournant du siècle, les succès des Canadiens français dans le sport organisé sont encore des cas exceptionnels. (3)
Ce n'est pas un hasard si cet appel à un passé glorieux survient au milieu de la première décennie du siècle. Pour les Canadiens français, cette période est marquée par une prise de conscience nationaliste sur le plan politique et par des revers dans le domaine sportif qui avivent une impatience grandissante.
À la crosse, le club du National tarde à se hisser au niveau des équipes championnes. Au hockey, le Montagnard et le National connaissent plus de bas que de hauts. Pire, leur retrait des grands circuits et le refus des autres équipes de les réintégrer renforcent le sentiment d'aliénation des Canadiens français qui se disent blackboulés par leurs rivaux anglophones.
Blackboulés et, tous s'entendent pour le reconnaître, dominés. Outrageusement. À côté des succès de l'Université McGill au rugby, ainsi que des triomphes du Shamrock et de ceux de la Montreal Amateur Athletic Association (MAAA), que l'on considère à ce moment comme l'association amateur la mieux rodée au pays, les francophones de la métropole ont peu de points de repère pour se comparer avec leurs compatriotes anglo-saxons.
Les allusions au complexe d'infériorité qui les dévore sont nombreuses et directes, comme en témoigne encore en novembre 1911 cet extrait tiré d'un journal montréalais : « (...) lorsque les Anglais verront les Canadiens français leur tenir tête et les battre souvent dans la plupart des sports et jeux auxquels ils se livrent eux-mêmes, ils n'en ressentiront que plus de respect pour eux. » (4)
Du sac de sel à la brouette
Inspirés par le passé, mais convaincus que le chemin de la réussite sportive passe par l'éducation des masses et la valorisation de l'exercice physique, des hommes tentent de rallumer la flamme qui sommeillerait dans le coeur de leurs compatriotes. Le plus connu d'entre eux est le docteur Joseph-Pierre Gadbois.
Né en 1868, le docteur Gadbois entreprend en 1902 une carrière journalistique à La Presse. (5) Vulgarisateur, apôtre de l'activité physique, il s'évertue à fouetter l'ardeur de ses lecteurs pour l'exercice et à promouvoir chez eux de nouvelles habitudes de vie -il est végétarien-, défendant le principe qu'une «race» en santé est une «race» forte.
Éducateur dans l'âme, Gadbois s'affirme également comme un élément actif de la communauté sportive montréalaise. Membre influent du club National, fondé en 1894, il n'hésite pas à utiliser ses chroniques pour inviter les francophones à encourager «leurs» équipes et à faire du sport une question d'affirmation nationale, un héritage qu'ils doivent «perpétuer sous peine de mentir à notre (leur) glorieux passé». (6)
En 1907, il pousse ses efforts plus loin. Irrité par les faibles performances des athlètes locaux lors des championnats canadiens d'athlétisme (21 septembre 1907), il propose d'organiser ici de grandes joutes olympiques afin de former une «élite athlétique chez les Canadiens-français (sic)». (7)
L'infatigable docteur est convaincu qu'il y a parmi les siens de grands athlètes qui ne demandent qu'à être découverts. Gagné à la formule des grands rassemblements qui est très populaire auprès des francophones, entre autres chez les raquetteurs, il met sur pied un concours inusité.
C'est ainsi que, le 31 octobre 1907, 117 concurrents se réunissent devant l'entrée principale des bureaux de La Presse pour prendre part à la course du sac de sel, une épreuve pendant laquelle chaque participant doit marcher la plus grande distance possible en portant un sac de sel de 200 livres. Profitant d'une publicité abondante puisque La Presse lui consacre sa «une» à plusieurs reprises, cette compétition suscite beaucoup d'intérêt. «Never in the city's history were so many big men gathered together », peut-on lire dans la Gazette du lendemain. (8)
Et ils ne sont pas seuls. En cette journée de l'Action de grâces, des centaines de milliers de curieux partagent le calvaire des marcheurs. Sous l'oeil attentif des juges, ces derniers ne peuvent ni s'asseoir, ni s'appuyer sur un objet quelconque pendant la durée de l'épreuve. Du doyen, avec ses 57 ans, au plus petit homme, avec ses 122 livres, chacun profite des conseils de ses entraîneurs et des encouragements d'un public conquis, anxieux de voir jusqu'où les concurrents peuvent pousser les limites de leur résistance.
Le gagnant, Joseph Ouellette, soulève l'admiration en parcourant près de 5 milles en un temps de 3 heures et 5 minutes. Récompensé par une bourse de 150 dollars, son exploit est salué le soir même au parc Sohmer, alors que des prix sont remis aux courageux athlètes. Éprouvé par son effort, Ouellette ne peut se présenter à la soirée, son docteur lui ayant ordonné de se reposer.
La nature épuisante du concours vaut d'ailleurs à ses concepteurs certains commentaires négatifs. De voir des hommes souffrir sous leur charge ou s'effondrer dans les bras de leurs proches, en a ému plus d'un. Petites natures que ces urbains!
À suivre
(1) Édouard-Z. Massicotte, Athlètes canadiens-français : recueil des exploits de force, d'endurance, d'agilité, des athlètes et des sportsmen de notre race depuis le XVIIIe siècle, Montréal, Beauchemin, 1909, p. 7.
(2) ibid., p. 13.
(3) Gilles Janson, Emparons-nous du sport : les Canadiens français et le sport au XIXe siècle, Montréal, Guérin, 1995, 239 pages.
(4) La Presse, 11 novembre 1911, p. 11.
(5) É.-Z. Massicotte, op.cit., pp. 216-223.
(6) La Presse, 2 novembre 1907, p. 1.
(7) La Presse, 5 octobre 1907, p. 3.
(8) The Gazette, 1e novembre 1907, p. 7.
La marche vers l'excellence sportive (1)
lundi, 29 juin 2009. 06:25
