jeudi, 2 juil. 2009. 07:26

Par Serge Gaudreau - Les reproches adressés aux organisateurs de la marche du sac de sel n'empêchent pas le docteur Gadbois de récidiver. Le 30 janvier 1908, il convie cette fois les amateurs de sensations fortes à un concours de «brouettistes».

Aiguillonné encore une fois par La Presse qui publie dans ses pages l'âge, la taille, le poids, la profession et l'adresse des 218 concurrents, l'intérêt des foules est manifeste. Chaque rue a son homme fort, chaque quartier son champion, et de nombreux paris se prennent en prévision du concours.

La formule obtient un vif succès. Pendant six semaines consécutives, du jeudi 30 janvier au 4 mars 1908, des milliers de sportifs envahissent les estrades du parc Sohmer, un soir par semaine, pour voir qui peut, à l'aide d'une brouette, soulever la plus grande quantité de fonte sur une distance de 25 pieds.

Les colosses sont au rendez-vous. Le pompier Nazaire Belzil, vainqueur lors du premier soir de compétition, fait 6 pieds 4 pouces et pèse 275 livres. Une autre des têtes d'affiche, Joseph Vanier, fait osciller la balance à 344 livres.

Les veillées sont longues. La plupart se terminent aux petites heures du matin. Mais l'engouement des spectateurs, qui paient entre 25 cents et deux dollars pour assister à une séance, ne se dément pas. Le dernier soir, 5 000 amateurs s'émerveillent devant Moïse Charbonneau, un costaud de 250 livres qui brouette la masse extraordinaire de 3 246 livres, devançant dans un ultime effort Nazaire Belzil qui se contente de 3 241 livres.


Un incontournable rattrapage

Comme la marche du 31 octobre 1907, le concours de la brouette fait jaser. Si le but visé par le docteur Gadbois à travers ces événements est de créer un enthousiasme pour les démonstrations athlétiques, il s'agit là d'une réussite incontestable.

En les comparant avec les organismes structurés des anglophones et les succès que ceux-ci récoltent, ces initiatives font tout de même sourire. Privées du suivi nécessaire au développement d'un athlète de pointe, les performances de Joseph Ouellette et Moïse Charbonneau demeurent en effet anecdotiques, sans lendemain. En ce sens, les rassemblements populaires ont beau canaliser les passions pendant quelques jours, l'absence d'un encadrement efficace, appuyé sur des bases financières solides, continue de ralentir l'éclosion d'une élite sportive canadienne-française.

Le docteur Gadbois est conscient de ce problème. À ses yeux, ces concours ne constituent que «le premier jalon d'une route droite que devra suivre le sport chez nos compatriotes dans un avenir rapproché».(9) Un tantinet nostalgique, mais point naïf, il ne perçoit pas la marche du sac et l'épreuve de la brouette comme des couveuses à champions, mais comme des étapes préliminaires, des catalyseurs de conscience, porteurs de l'espoir que: « (...) grâce au développement de cette élite, il se formera partout des associations, des corps qui auront leurs terrains, leurs chalets d'organisation comme le MAAA, la seule organisation à vrai dire qui s'occupe de sport général avec succès dans la province. »(10)

Le passé à la rencontre du futur. La masse au service de l'élite. L'idée est belle. Et déjà mise en application, si l'on considère que les recettes du concours de la brouette servent à défrayer les dépenses de jeunes athlètes montréalais qui, à l'été 1908, participent à une compétition internationale de gymnastique disputée à Rome.

Le problème de structure demeure néanmoins incontournable. Mettre sur pied des associations solides et durables : voilà le but que visent à long terme le docteur Gadbois et ses amis. Dépourvus de tels mécanismes, les francophones se condamnent à voir leurs athlètes évincés, ou marginalisés, au sein des délégations canadiennes impliquées dans des compétitions d'envergure. À cet égard, la médaille d'or d'Étienne Desmarteau aux Jeux de Saint-Louis, en 1904 -son transport a été payé par le MAAA!- , et celle de bronze du lutteur Albert Côté à Londres, en 1908, constituent des cas isolés. Même si le club National est l'association la plus en vue chez les francophones depuis sa fondation, en 1894, il ne peut développer dans ses rangs l'équivalent d'un George Hodgson, porte couleur du MAAA qui remporte deux médailles d'or en natation à Stockholm en 1912.

La fossé est grand. Mais les campagnes de financement que mènent les clubs canadiens-français tels le National, le Montagnard et la Casquette, de même que les activités qu'ils continuent de promouvoir, contribuent grandement au redressement qui se produit au cours des années 1910. Évidemment, les victoires du National à la crosse et celles du Canadien au hockey, tout comme les succès d'Édouard Fabre à la course et ceux d'Eugène Brosseau à la boxe, découlent d'un ensemble de facteurs.

Le travail de défrichage effectué entre 1905 et 1910 joue quand même un rôle positif en sensibilisant les jeunes francophones aux vertus de l'activité physique et en entretenant chez eux le désir de prendre de front, et non d'éviter, les défis posés par la quête de l'excellence sportive.

Il y a encore loin de la coupe aux lèvres. En dépit de la prédiction que fait son président en 1912, le National n'est pas encore considéré comme l'égal du MAAA en 1915. (11) De plus, la division qui persiste entre les différentes associations empêche l'unité d'action des Canadiens français, pourtant sensibles au fait que «les autres font leur force de nos faiblesses». (12)

À long terme, la persévérance du National porte néanmoins ses fruits. Plus qu'un bâtiment, c'est un symbole que ses dirigeants révèlent au public lorsque, le 19 janvier 1919, ils procèdent en grande pompe à l'inauguration de leur palestre sur la rue Cherrier. Avec son gymnase, sa piscine, ses équipements modernes et ses entraîneurs, celle-ci permettra à des milliers de jeunes athlètes de développer leurs talents et d'aspirer aux plus grands honneurs dans un éventail de disciplines qui va de l'escrime à la natation, de la boxe à la gymnastique.

Avec le temps, elle permettra aussi aux Canadiens français de réaliser à quel point ils
ont fait du chemin. Surtout depuis qu'ils ont laissé tomber leur sac de sel !


(9) La Presse, 5 octobre 1907, p. 3.
(10) loc.cit.
(11) La Presse, 23 octobre 1912, p. 6.
(12) La Presse, 8 mars 1910, p. 1.