Maurice Richard
Maurice Richard

Maurice le gagnant

27 mai 2000 (RDS)- Avant l'arrivée de Maurice Richard, en 1942, le Canadien n'était qu'une équipe de hockey comme les autres...En 26 saisons d'existence, l'équipe ne comptait que trois titres de la Coupe Stanley, et son dernier triomphe remontait à 12 ans alors que Howie Morenz et Aurèle Joliat étaient les vedettes de l'équipe. À la fin des années '30, alors que le Tricolore croupit dans la cave du classement, un jeune Montréalais fait ses classes avec l'équipe junior de Verdun.

"On a eu l'occasion de se rendre en finale en 1939 à Oshawa, mentionne Bob Filion. On a perdu cette dernière partie et Maurice pleurait tellement il aurait aimé gagner. Maurice était un gagnant, un fonceur toujours déterminé. Il voulait toujours gagner."

À son premier camp d'entraînement, à l'automne de 1942, Maurice Richard n'est pas long à retenir l'attention en marquant cinq fois au cours d'un match intra-équipe. Il convainc Dick Irvin de lui faire une place au sein de la formation et signe son premier contrat professionnel à deux jours du début de la saison régulière.

Il ne marque pas à son premier match, mais joue assez bien pour retenir l'attention des journalistes qui voient déjà en lui une future vedette. "Il a été bien accueilli, surtout que c'était un petit gars de Montréal, il venait de Bordeaux, affirme Émile Bouchard. On était fier de le voir. Je l'avais vu jouer dans le Sénior et on savait qu'il pourrait facilement faire l'équipe."

Une semaine plus tard, le Rocket inscrit le premier but de sa glorieuse carrière face aux Rangers de New York. À en juger par la réaction du représentant de La Presse, il s'agit déjà d'une première pièce d'anthologie.

"Le point qu'il a enregistré hier fut l'un des plus enlevants que nous ayons vus sur la glace du Forum en quelques saisons. Prenant la rondelle à sa propre défense, Richard se lança tête baissée vers les buts des Rangers, déjoua tous ses adversaires par des vire-voltes excitantes et, seul devant Buzinski, il fit une feinte qui complétait son exploit. L'ovation qu'il reçu fut formidable."

Rien n'est facile en cette première saison pour le joueur recrue du Canadien. Sans passeport, lui, Émile Bouchard et Terry Reardon ne peuvent participer aux matchs disputés en territoire américain. "C'était durant la guerre, alors il y avait des problèmes pour les joueurs au début, mais ça s'est vite stabilisé", indique Bouchard.

La situation est finalement réglée à la fin décembre, mais son premier voyage à Boston se terminera mal. Après avoir marqué un but et récolté deux passes, Richard est victime d'une fracture à la cheville, sa troisième blessure sérieuse en autant d'années. Sa saison est terminée...

Dick Irvin déclare que le jeune est peut-être trop fragile pour la Ligue nationale et songe même à l'échanger. "Il avait même été possible de l'échanger à New York en raison de certaines blessures, mais après qu'il ait compté quelques buts pendant un match à New York, il n'était plus question d'effectuer une transaction, raconte Irvin. La confiance lui était revenue par la suite."

Enfin épargné par les blessures, le numéro neuf se met en marche: réuni à Elmer Lach et Toe Blake au sein de la fameuse "Punch Line", il s'établi comme un des meilleurs francs tireurs du circuits avec 32 buts, et mène le Canadien au championnat de la saison réguliere.

Déjà sa réputation a fait le tour de la ligue. Le Tricolore affronte Toronto en demi-finale et le mot d'ordre de l'entraîneur-chef Hap Day est clair: il faut empêcher Richard de marquer.

Mais le jeune ne l'entend pas de cette façon. Dans le deuxième match de la série, il marque tous les buts de son équipe dans une victoire de 5-1. "Le rapide et mince joueur d'attaque du Canadien, évoluant sur la glace comme un tourbillon et à une allure endiablée, a logé cinq fois la rondelle dans les buts du Toronto pour conduire le Bleu Blanc Rouge à une éclatante et décisive victoire de 5 à 1. Jamais dans l'histoire de la Ligue nationale un joueur n'a compté autant de points dans une partie de détail et Richard est aujourd'hui détenteur d'un record qui ne sera probablement jamais battu."

À ses premières séries, Maurice Richard marque 12 fois en neuf parties et savoure une première conquête de la Coupe Stanley. Le Rocket est en orbite et la fête bat son plein.

"On s'était rendu chez les Chinois pour prendre un repas et fêter, note Bouchard. Je me souviens qu'on avait oublié la Coupe à cet endroit en quittant pour l'hôtel Queen's. C'est Kenny Reardon qui s'était dépêché d'aller rechercher la Coupe au restaurant pour la ramener à l'hôtel."

Lors de la campagne 1944-45, il fait écarquiller les yeux de tout le monde en accomplissant un exploit que l'on croyait impossible. 50 buts en 50 parties. On devra attendre 36 ans avant de revoir ça.

"C'était assez unique, avoue Roch Lasalle. C'était unique à l'époque de compter 50 buts en 50 parties. Évidemment, ça lui a permis d'être le joueur le plus populaire et d'être conféré l'étoile de la Ligue nationale à l'époque. C'était tellement extraordinaire dans le coeur des Montréalais et des Québécois que lorsque Geoffrion a compté 50 buts, je pense que les gens refusaient de l'applaudir parce qu'il rejoignait leur idole de jeunesse!"

Autre fait d'armes sans précédent: le 28 décembre 1944, il passe la journée à déménager avant de se présenter au Forum pour le match contre Détroit. "Il m'avait raconté que durant la journée il avait déménagé du troisième étage au deuxième, indique Bouchard. Un de ses frères l'avait aidé. Il l'avait dit à Dick Irvin, parce qu'il se demandait s'il serait assez en forme pour jouer. Dick Irvin avait beaucoup confiance en Maurice à ce moment-là et lui avait dit de ne pas s'en faire, qu'il commencerait la partie et qu'il verrait ensuite. Maurice avait donc commencé la partie et le résultat a été que de déménager était pour lui une bonne chose."

Résultat, il marque cinq buts et récolte huit points dans un triomphe de 9-1. Les offres de commandite, bien que modestes, arrivent et les commentaires se font de plus en plus élogieux. "Jamais au cours des récentes années, un joueur avait mis une telle énergie, une telle détermination, un tel enthousiame dans son jeu. Et si Richard a fourni hier soir la plus sensationnelle exhibition de sa carrière, ce n'est pas exclusivement parce qu'il a compté tous ces points, mais bien par son jeu électrisant toute la soirée et la façon dont il a enregistré ses divers buts."

Au cours des années cinquante, Richard bâtit sa légende.Dans les séries de 1951, il inscrit pas moins de trois buts en prolongation, dont deux en autant de matchs, face aux Red Wings de Detroit, en demi-finale.

Les vétérans se rappellent d'un autre moment historique dans le septième match de la demi-finale de '52, contre Boston. "Labine couvrait toujours Maurice sur la glace, précise Lasalle. Il ne l'a pas frappé avec son hockey, il lui a donné une bonne mise en échec. Maurice est tombé et s'est frappé la tête sur la glace. Évidemment, la glace est plus dure que la tête."

"Maurice est entré dans la chambre des médecins, ajoute Dickie Moore. Il avait une coupure d'environ deux pouces, mais est retourné au jeu et a compté le but victorieux. C'est sans contredit un des grands jeux de la carrière de Maurice Richard. Maurice n'aime pas le sang, il n'aime pas ça du tout. Il va jouer plus fort ensuite pour prouver qu'il est le meilleur."

A l'ouverture de la saison 1952, toute l'attention est portée sur Maurice Richard. Déjà établi comme un des meilleurs de tous les temps, Richard est à six buts de dépasser Nels Stewart, comme le meilleur compteur de l'histoire du circuit.

"Homestead. Johnson, le lancer. Bouchard, un autre lancer très loin. Richard, Richard encore. Et le point! Le voilà! Le voilà le point! Le 325e but de la carrière de Richard!", avait déclaré un commentateur à l'époque.

Le Rocket passe à l'histoire...Il est visiblement soulagé. Le printemps suivant, il marque sept fois lors des séries, et le Canadien rapatrie la Coupe après une disette de six ans, sur un dramatique but de Elmer Lach.

A la télévision d'Etat, Richard laisse exploser sa joie. "Mon cher Michel, je peux te dire que c'est la première fois que je suis nerveux comme ça, la première fois depuis que je joue au hockey", avait alors mentionné le Rocket.

"Vous l'avez gagnée la Coupe Stanley mon cher Maurice!"

"Oui Michel, et c'est la partie que je vais me rappeler le plus longtemps je pense!"

"Merci de tes efforts, et félicitations mon cher Maurice!"

À l'automne de 1953, le Canadien déroule le tapis rouge pour accueillir Jean Béliveau. Maurice Richard accueille avec joie l'arrivée de la vedette des As de Québec, mais les circonstances entourant sa mise sous contrat le rendent moins heureux.

"Il avait été blessé, indique Pete Morin. Le Canadien, en plus d'avoir donné à Béliveau un meilleur contrat que celui que le Rocket avait, lui avait donné un poste chez Molson comme représentant. Je me souviens que c'avait bien choqué Maurice. Il avait fait une crise dans la chambre cette fois-là. Il avait donné sa façon de penser à Zotique L'Espérance du Canadien, qui travaillait à ce moment chez Molson en plus d'être journaliste. Il lui avait demandé pourquoi il ne lui avait jamais offert un emploi comme celui-là, lui qui était avec le Tricolore depuis une douzaine d'années tandis qu'il le faisait pout un nouveau dans l'équipe."

Une dispute qui est à l'origine d'un long conflit qui durera jusqu'au début des années 80.

Au printemps de 1955, le valeureux numéro neuf est sur le point d'arracher le premier championnat des pointeurs de sa carrière lorsque l'équipe se présente à Boston pour y affronter les Bruins. Après une altercation avec le défenseur Hal Laycoe, toujours furieux, le Rocket frappe le juge de lignes Cliff Thompson en tentant de rejoindre son adversaire. Il est expulsé du match, et sera suspendu pour le reste de la saison et toutes les séries, ce qui mènera à la fameuse émeute du Forum.

"Ce jour-là, certains de mes amis m'avaient dit que le match ne se jouerait pas, se rappelle Dollard Saint-Laurent. Je me souviens que dans la chambre, les gars avaient dit que la partie ne se terminerait pas. C'est ce qui est arrivé. C'est peut-être devenu plus gros que ce à quoi je m'attendais. Le match a été arrêté, tout le monde est sorti et il y a eu beaucoup de problèmes à Montréal, sur la rue Ste-Catherine et ailleurs. C'était quelque chose que je ne croyais pas vivre et voir."

Le Rocket se promet de faire oublier ce moment noir de sa carrière. La saison suivante, il marque le but vainqueur dans le cinquième match de la finale contre les Red Wings et permet au Tricolore de reconquérir la Coupe Stanley, le premier pas vers une incroyable série de cinq conquêtes.

À l'automne de 1957, Richard atteint un autre plateau magique en déjouant le gardien Glenn Hall, des Blackhawks de Chicago. Il devient le premier joueur de l'histoire à inscrire 500 buts.

Lors des séries de 1958, après avoir été limité à 15 buts en saison régulière, en raison d'une blessure, le Rocket explose en séries. Il touche la cible onze fois en 10 parties et le Canadien enlève la Coupe pour une troisième saison consécutive.

"Un soir à Boston, on était en prolongation et quelqu'un était venu faire un tour dans le vestiaire et avait dit à Maurice : "Envoye Maurice, on attend après toi.", mentionne André Pronovost. Maurice était retourné sur la glace et avait compté le but gagnant. Je l'ai vu compter plusieurs buts, de différentes façons, avec des gars accrochés à lui, en étant presque tombé par terre, mais toujours avec la même combativité et l'idée fixe de toujours envoyer la rondelle dans le filet."

Au printemps de 1960, le héros du Forum enfile son 82e but en séries. Le but n'a aucune signification spéciale, mais il ramasse tout de même la rondelle ouvrant la voie aux spéculations concernant son avenir. Deux jours plus tard, le Canadien complète un balayage des Maple Leafs de Toronto et inscrit son nom sur la Coupe pour une cinquième fois en autant de saisons. Une série qui n'a jamais été égalée.

L'automne suivant, Maurice le Rocket Richard tourne la page sur une carrière extraordinaire en annonçant sa retraite à l'âge de 39 ans. "On voyait que Maurice était gras mais qu'il n'était pas capable de diminuer son poids, affirme Marcel Bonin. Il a quand même essayé de pratiquer, puis il a pris sa retraite. Il avait aussi eu une grosse blessure l'année précédente au tendon d'achille, c'est ça qui a mis fin à sa carrière. Il avait 39 ans, ce n'est pas rien."

"On s'en attendait un peu, parce qu'il en parlait parfois, mais pas aussi vite que ça, indique pour sa part Bernard Geoffrion. La journée où c'est arrivé, je pense qu'il avait compté 5 buts durant les matchs intra-équipe. À ce moment, j'ai été surpris.

"En 1960, c'était la première année du repêchage. Le Canadien ne savait pas s'ils placeraient Maurice sur la liste. À Toronto, Punch Imlach avait dit qu'il allait repêcher Maurice s'il n'était pas protégé. Pour éviter ça, la Ligue nationale et le Canadien avait mis Maurice sur la liste, mais avait enlevé mon nom. J'avais reçu un mot de Maurice qui disait : "Je m'excuse André pour le désagrément que ceci peut t'apporter. Ton ami, Maurice." J'ai encore la lettre. Ç'a été tout un geste de sa part."

Maurice Richard fera un bref retour au hockey en 1972, en acceptant le poste d'entraîneur-chef des Nordiques à leur première saison dans l'Association mondiale. "Je pense que ce n'était pas fait pour lui d'être instructeur, affirme Geoffrion. Il a vite laissé tomber. En plus, le club ne gagnait pas souvent. Il n'aimait pas ça je pense. C'était pas son genre que d'être instructeur. Il aimait mieux faire que dire quoi faire."

Dans les quatre décennies qui ont suivi, les Québécois n'ont jamais oublié leur grand héros. Au contraire, sa renommée n'a cessé de grandir.

Honoré des dizaines de fois, il est adulé à chacune de ses sorties publiques. "C'était comme notre Dieu ici à Montréal, mentionne Geoffrion. On le voit encore aujourd'hui, Maurice est tellement populaire, c'est même pas comique. J'ai joué au hockey après ma carrière avec Hockey Music. Maurice a joué un bout de temps avec nous et a ensuite été notre arbitre, et partout où on allait il avait les plus longs applaudissements. Peu importe qui était sur la glace, la vraie vedette c'était lui."

Le 11 mars 1996, lors de la cérémonie marquant la fermeture du Forum, l'humble Rocket constate avec surprise qu'il suscite encore l'amour et le respect de ses compatriotes. Pendant une dizaine de minutes, il est ovationné par une foule en délire, une foule majoritairement composée de gens que ne l'ont jamais vu jouer.

"C'est juste pour Maurice. C'est le Babe Ruth du hockey. C'est Monsieur Hockey. Ça ne changera pas."

"C'est Monsieur Hockey. C'est pas Gordie Howe, pas non plus Wayne Gretzky. Dans mon livre à moi, c'est Maurice Richard."

Le Rocket n'est plus, mais la flamme qui brillait dans ses yeux n'est pas éteinte...Elle brûle maintenant dans le coeur de millions de Québécois...