mercredi, 13 févr. 2013. 09:16

Malgré le verdict controversé qui a été rendu dans le cas du décès tragique du boxeur montréalais Arturo Gatti, ils sont encore nombreux à croire que l'ex-champion du monde ne s'est pas suicidé, comme l'a conclu la police brésilienne.

Les autorités locales se disent prêtes à rouvrir l'enquête à la demande des proches de Gatti, mais les honoraires des avocats intéressés par le dossier sont démesurément élevés. La famille Gatti, qui a vu la veuve du boxeur empocher sa fortune, n'a plus les moyens de livrer cette bataille. Cette triste affaire l'a totalement ruinée.

Ce qui ne veut pas dire que ce suicide, qui pourrait cacher un meurtre selon les intimes de Gatti, sombrera dans l'oubli. Dans un documentaire qui s'intéressera aux derniers mois de la vie tumultueuse de l'athlète, le réseau Discovery Channel tentera de jeter un certain éclairage sur ce qui s'est passé. Et on a choisi un journaliste sportif montréalais, ami de longue date de Gatti, pour jouer le rôle de celui qui est mort d'une façon nébuleuse.

Il s'agit d'une nouvelle série, Discovery ID's, baptisée «Mystery in Paradise». Les producteurs ont d'abord utilisé les services de Jeremy Filosa, anciennement de CKAC Sports et aujourd'hui attaché au réseau radiophonique 98,5, pour colliger toutes sortes d'informations sur Gatti. Filosa, on s'en souvient, a servi de lien entre la famille Gatti et les médias après le drame. La famille s'exprimant difficilement en français était débordée de demandes d'entrevues. C'était trop lui demander dans les circonstances que de remplir cette tâche difficile. Filosa, un ami de la famille depuis sa tendre enfance, s'est porté à sa rescousse tout en se gardant un certain devoir de réserve comme journaliste.

C'est finalement ce qui a conduit Sean Michael Turrel, producteur de ce documentaire, vers Filosa. À la suite de plusieurs conversations téléphoniques avec les responsables de ce projet, Filosa a pu tisser un certain lien de confiance avec eux. Il leur a raconté qu'il avait grandi avec Gatti à Montréal-Nord. Arturo habitait rue Parc Georges. Filosa résidait sur Belleville, la rue voisine. Avec des amis, ils jouaient au hockey dans la rue. Gatti, qui était gardien de but, démontrait déjà des qualités athlétiques étonnantes. Un jour, quelqu'un a lancé la balle au sommet d'un duplex. Arturo s'est hissé jusque-là pour récupérer la balle avant de revenir en plongeant du deuxième étage dans la neige sans rien se casser.

«Il était nettement meilleur que nous tous, raconte Filosa. À la boxe, je m'entraînais avec lui dans le garage qui lui servait de gymnase. Il m'a enseigné à sauter à la corde, un exercice que j'effectue toujours avec énormément de facilité. Je m'entraîne encore aujourd'hui en utilisant les techniques qu'il m'a enseignées.»

Parfait pour le rôle

Au fil des renseignements qu'il a transmis aux responsables du documentaire, il leur a raconté qu'ils étaient deux Italiens issus du même quartier. Plus jeunes, Arturo et lui avaient tous les deux les cheveux bruns bouclés. Ils avaient sensiblement la même carrure, les mêmes sourcils bien fournis, les mêmes lèvres charnues. Ils s'exprimaient tous les deux dans trois langues: français, anglais et italien. Les photos meublant cette chronique témoignent d'ailleurs de leurs traits de ressemblance.

Sans même l'avoir vu une seule fois, on lui a offert par téléphone de jouer le rôle de Gatti. Il a dit oui parce qu'il se sentait déjà très imprégné de la personnalité du boxeur. «Même si je ne suis pas un comédien, c'est un rôle qui me convenait. Je m'exprimais en trois langues et je pouvais même reproduire l'accent d'Arturo», précise-t-il.

Il n'a guère eu le temps de s'interroger sur ses capacités d'acteur. Après avoir dit oui, on lui a précisé qu'on tournait deux jours plus tard dans la région de Toronto. Pendant trois jours, à raison de 16 heures de tournage par jour, il a rempli son mandat. On a tourné à un train d'enfer, notamment dans un condo qui a reproduit au centimètre près la pièce où s'est déroulée la mort de Gatti au Brésil.

Il a trouvé certaines scènes difficiles à jouer, dont celles qui ont mené au décès de son ami de longue date. On l'a pendu à une rampe d'escalier en cherchant à tester la résistance d'une courroie de sacoche comme celle qui a été utilisée ce jour-là. Ses pieds reposaient sur une boîte et au moindre faux mouvement de sa part, on avait prévu un signal qui aurait permis à deux préposés de venir à sa rescousse.

«On a procédé à cet exercice difficile tout en me demandant d'essayer de me sortir de l'emprise de la courroie, rappelle-t-il. On m'a expliqué que si quelqu'un se pend et qu'il jouit d'une option, il peut encore sauver sa peau. Comme je suis en bonne forme physique, j'ai réussi à me sortir de là à deux occasions.»

La scène la plus difficile a été celle qui a mené à la découverte du corps ensanglanté et inanimé de la victime, tel que l'ont découvert les enquêteurs. Jouée dans un entrepôt de Hamilton, elle a duré six heures. Filosa était étendu en petite culotte sur un plancher froid en céramique dans une marre de sang fictive. Il a joué le mort tout en conservant pendant tout ce temps la position très inconfortable dans laquelle Gatti a été trouvé.

On s'est parlé dans la face

Il a aussi donné la réplique à une actrice ressemblant étrangement à Amanda Rodrigues, la femme de Gatti qui a d'abord été accusée de meurtre avant d'être relâchée après que la théorie du suicide eut été retenue. Arturo et Amanda ont souvent vécu des moments de colère très orageux, parfois en public.

Filosa, qui n'est pas du genre agressif, avait l'obligation de l'être dans sa réplique. Il a prévenu la comédienne que si elle se donnait pleinement dans cette engueulade, il serait sans doute capable de lui répondre sur le même ton. «Elle a été si vraie dans son élan de colère que j'ai eu le goût de l'étriper», admet-il en souriant.

Cette scène se déroulait en principe sur une terrasse au Brésil, mais on était à Hamilton. Il a neigé ce jour-là, si bien qu'on a dû installer une toile au-dessus de la tête des deux participants pour éviter que les flocons soient visibles à la caméra. C'était en octobre et Filosa, qui était vêtu d'un short et d'un t-shirt, en a gelé un coup.

Une fois sa participation de comédien terminée, il a reçu les éloges du producteur dans une lettre qui lui a été adressée. «Ce rôle extrêmement exigeant sur le plan physique t'a permis de bien traduire toute la dimension émotive qui a marqué la vie et la carrière de Gatti, sans compter ta performance dramatique à la suite de ce qui s'est passé au Brésil», a écrit Michael Turrel.

Bien honnêtement, Filosa n'est pas vraiment étonné de s'être assez bien défendu malgré son manque d'expérience comme comédien. «Ça s'est bien passé parce que j'ai ressenti beaucoup d'émotion en jouant le rôle d'un grand chum décédé. En somme, c'était un mandat parfait pour moi. Il était question d'un gars sensiblement de mon âge, un Italo-canadien qui s'exprimait en trois langues comme moi. Bref, je connaissais déjà l'histoire par coeur.»