J’aime courir. J’aime aussi parfois prendre une bonne bière fraiche en été après une longue course. Mais attention, je ne mélange jamais ces deux plaisirs en même temps!

 

Pourtant, c’est ce que font de plus en plus de coureurs et coureuses en s’adonnant au Beer Mile. Un véritable phénomène qui gagne rapidement en visibilité populaire et médiatique.

 

À mon grand étonnement et toute aussi grande déception!

 

Si vous faites une recherche rapide sur internet, vous trouverez une myriade de vidéos aux images surprenantes d’athlètes calant une bière en quelques gorgées avant de prendre le départ d’une course d’un mile (1 600 mètres). Il s’agit en fait de quatre tours d’une piste de 400 mètres avec, à chaque passage, non pas un verre d’eau au ravitaillement, mais plutôt une bière en cannette ou en bouteille à boire. Au total, on parle donc de quatre boissons houblonnées! Important, cette bière doit afficher un minimum de 5 % d’alcool. Les participants qui vomissent avant la fin de leur course doivent compléter un tour supplémentaire de piste en guise de pénalité.

 

Les images du Canadien Corey Bellemore, qui a amélioré le 28 octobre dernier à San Francisco son propre record du monde sur la distance (4:33,6), ont tourné en boucle. Un incontournable sur les médias sociaux.

 

Est-ce que Bellemore est devenu une fierté nationale? Devrions-nous bomber le torse et pavoiser de fierté sur ce compatriote qui est le buveur-coureur le plus rapide de l’histoire? Je ne pense pas!

 

Au tout début, le Beer Mile était l’apanage des coureurs du dimanche qui cherchaient une façon originale de terminer une longue séance d’entraînement entre amis. L’idée faisait sourire, mais rien de plus. Mais lorsqu’un dénommé James Nielsen, en 2014, est parvenu à terminer l’épreuve en moins de cinq minutes, alors là, l’intérêt du public a commencé à croître sensiblement. On croyait cette barrière inatteignable.

 

Corey BellemoreDepuis, les coureurs élites s’y prêtent. Surtout ceux à la recherche d’un accomplissement quelconque. Le cas de notre champion canadien en est un bon exemple. À défaut d’avoir remporté des championnats prestigieux sans alcool (il est toutefois un des meilleurs coureurs de demi-fond du pays), il pourra se vanter d’être l’homme le plus rapide de la planète avec un petit verre dans le nez!

 

Mais où s’en va-t-on avec tout cela? Quel message le Beer Mile lance-t-il?

 

Il n’y a pas qu’au volant qu’on devrait s’abstenir de boire de l’alcool. En courant aussi. C’est évident qu’on ne risque pas de blesser gravement quelqu’un en causant un accident sur une piste d’athlétisme de 400 mètres, mais on peut nuire à sa propre santé. Surtout, on est en droit de se demander quelle image cette compétition met de l’avant.

 

Beer MileJe suis estomaqué de constater la croissance rapide de ces courses qui sont en train de développer des championnats et de se regrouper en associations. Estomaqué aussi de voir l’intérêt des médias. Je m’inclus dans ce groupe! En écrivant sur le sujet, j’aide ces courses à se faire connaître. Mais dans mon cas, c’est pour les décrier!

 

Boire de la bière en courant n’améliore évidemment pas les performances d’un coureur. Tout au plus, il rend la ballade plus agréable. Que l’on termine la course sur le podium ou en dernière place n’est pas trop grave lorsqu’on est « gerlot ». Des championnats? Une classique mondiale? Des records du monde? C’est n’importe quoi.

 

Dans une société moderne comme la nôtre, où on promeut à grand renfort de publicité le fait que la modération a bien meilleur goût, comment justifier cette incitation à boire en pratiquant un si beau sport?  Pourquoi cautionner des compétitions souvent commanditées par des compagnies de bières qui contribuent directement aux bourses remises aux vainqueurs?

 

Corey BellemorePour sa victoire à la Classique mondiale du Beer Mile en 2016, Corey Bellemore a touché 2 500 $ en plus de recevoir un appel de la compagnie Adidas qui souhaitait offrir un contrat de représentation à la nouvelle sensation. Ce même Bellemore avait obtenu seulement 500 dollars quelques semaines plus tôt pour sa victoire lors d’une course de 800 mètres à Toronto. Après avoir établi son plus récent record, des magazines spécialisés en course à pied tels que Runner’s World ou Canadian Running y ont consacré de longs articles.

 

Quand c’est rendu que nos athlètes doivent boire quelques bières pour toucher de meilleures bourses, on est en droit de se poser de sérieuses questions! Bientôt aux Jeux olympiques?

 

Si c’est la façon de faire pour qu’un sport ou un athlète obtiennent plus de visibilité, alors à quand la lutte gréco-romaine ou l’escrime avec bière?