Il s’entraînait régulièrement au même endroit. Il courait à tous les jours. À un moment donné, un couple de coureurs l’a interpellé. « On te regarde courir et ils nous semblent que tu pourrais participer à un marathon. Justement, on en organise un à la bonne franquette à Sherbrooke prochainement».

La discussion a pris fin ainsi. Or, cette suggestion a germé, bien ancrée dans la tête de Pascal. Le 23 septembre suivant, le jour de son anniversaire de naissance, le matin même, il se réveille à 7h55. Le départ du marathon est prévu pour 8h30. Il s’interroge. En vitesse, il prend un jus d’orange et quelques bouchées de compote de pomme et file à l’anglaise, en vélo sur une distance de 4 km pour se rendre au fil du départ. Une fille l’accompagnait à vélo pour tenir une bouteille d’eau. Il n’en boit que la moitié, le reste, il le garde pour s’arroser.

Ce fut un point tournant dans la vie de Pascal Isabel car il terminera avec un temps de 2h50, sans aucune souffrance, allégrement, tel un métronome. C’est juste s’il n’est pas retourné à la maison en courant !  « J’étaisDan Lequin vraiment sur un High »,  dira-t-il. À 25 ans, il venait de traverser une séquence qui allait influencer le reste de sa vie.

Cependant, je voulais rencontrer ce coureur pour une toute autre raison. Pascal court mais ne participe pas à des courses organisées, enfin, exceptionnellement. Je tenais à exploiter cette facette, à découvrir les raisons de cette attitude.

Pourtant, il regrette aujourd’hui de ne pas avoir amélioré son talent. Qui sait les performances qu’il aurait pu établir, guidé par un instructeur ?

Il arrivait de vacances avec la petite famille lorsque nous lui avons jasé à son domicile de Saint-Nicéphore, non loin de Drummondville. Entouré de ses enfants, Juliette, 9 ans, Elliot, 7 ans et Adèle, 3 ans, il se confie. Pourtant, il ne voulait pas, habitué à rester dans l’ombre, incognito. Il m’a fallu insister afin de fixer ce rendez-vous.

 

Dan LequinOriginaire de Lac Mégantic, il a vécu son enfance à Saint-Romain. Diplômé de l’université de Sherbrooke, il travaille comme traducteur depuis 2004 pour le fabricant de vélo, Norco. Il rencontre sa femme Émilie, dix ans plus jeune, dans un restaurant alors qu’elle occupe le poste de caissière et lui, livreur. Au printemps 2004, alors que ça ne faisait même pas un an qu’ils se fréquentaient, les voilà partis vers Vancouver. Septembre 2006, il revient au Québec et Émilie se déniche un job comme graphiste chez Kimpex à Drummondville.

Jeune, Pascal excellait en vélo. Il courait mais uniquement dans le but de parfaire son entraînement. Il décroche plusieurs podiums en montagne. Il décide de s’intéresser à la course à pied en 2000 car il ne dispose pas des moyens pour s’acheter un vélo. Il court à tous les jours, régulièrement des 20km, puis 10km quand il manque de temps et 30km quand il le peut.

Après son 2h50, il tente à nouveau l’expérience, l’année suivante, avec son frère Mathieu. Aux prises avec des crampes, il doit souvent marcher à partir du 25e km. Il vous dira que c’est la catastrophe…avec 3h35 ! Bye ! Bye la course à pied !

 

Deux ans plus tard, il se procure un vélo. Il cumule les kilomètres à un rythme effréné puis il s’écœure de pédaler. En 2013, il recommence à courir, 700 à 800 km par année, sans que personne ne le sache.

« Je suis aussi fier du résultat d’un entraînement qu’en compétition. Je cherche à diminuer mes temps. Je peux Dan Lequindécider de courir entre deux périodes de hockey à la télé. » Voilà le beau côté de son attitude. Il n’a pas besoin de chrono, de médaille, de la reconnaissance des autres même s’il mentionnera durant l’entretien que parfois, la compétition lui manque puisqu’il en a tellement vécue en vélo et en ski de fond.

« Depuis que j’ai perdu de la vitesse, j’ai perdu l’intérêt. Je me contente de me battre moi-même, comme une nouvelle carrière, un nouvel élan. »

 

Il revient sur son temps de 20:08 en entraînement pour un 5km. « J’avais trippé ! Je suis allé par la suite dans une compétition. J’ai terminé au premier rang mais j’étais tellement déçu de mon temps ! » Vous voyez la perception ?

« Je ne ressens plus cette nécessité de voir mon chrono sur Sportstats pour valider ma performance. Peut-être qu’à ma retraite ou lorsque les enfants auront vieilli, peut-être que je pourrais reprendre l’entraînement pour me classer à Boston, mais aujourd’hui, il existe trop de contraintes. »

L’an dernier, son oncle lui a demandé de l’accompagner pour un 30km. Lorsqu’il a terminé, il a communiqué avec sa femme pour l’aviser qu’il retournerait à la maison en courant, ce qui lui permettrait de franchir les 12km qui lui manquait pour faire un marathon. Pour la première fois depuis 2001, il traversait la distance marathon.

Quelques semaines plus tard, il répétait l’expérience mais dans son quartier alors que les enfants l’accompagnaient. Huit boucles de 5km en 4h13 pour célébrer ses 42 ans ! Il raconte cette expérience tout comme s’il parlait d’une présence au marathon de Chicago ou de New York !

Ces simulations démontrent une attitude tellement différente du coureur régulier, à la recherche du feeling des événements et tout ce qu’ils procurent aux participants. La fierté d’afficher ces temps et de raconter les sensations de l’effervescence.

Dan LequinOrgueilleux, il lui faudrait investir beaucoup trop en temps pour faire valoir son immense talent. Les enfants et la famille prennent une grande place et avec raison. Ce comportement, nombreux doivent l’adapter et le vivre.

Timide, replié sur lui-même, il aura finalement cédé à ma demande, non sans que j’insiste pour lui parler, ce qui m’incite à croire qu’un jour, il reviendra en puissance pour afficher ses performances sur un chronomètre officiel qui en fera toute sa fierté.