D’entrée de jeu, il faut respirer par le nez après un repêchage. C’est certain qu’à première vue, je dirais que j’ai bien aimé les sélections des Alouettes, surtout les premières, car ce sont ces joueurs qui sont plus connus et qu’il est plus facile d’évaluer.

On voit que les Alouettes avaient un plan en vue de cet encan et ils l’ont respecté. Par le passé, je ne me suis pas gêné pour critiquer certaines décisions du directeur général Kavis Reed, mais il faut lui donner crédit ici. Il vient de connaître une bonne semaine avec une transaction et la soirée du repêchage.

« Je veux faire partie de la reconstruction des Alouettes »

Je dis quand même qu’il ne faut pas s'emporter, car un repêchage ne peut être réellement évalué que trois ou quatre ans plus tard. Il faut faire attention, mais c’est de bon augure à première vue. Dès le départ, on voit que leur plan de match a été suivi.

Tout d’abord, les Alouettes voulaient améliorer la ligne à l’attaque et ils l’ont fait avec l’addition de Trey Rutherford. C’est une belle acquisition à 6 pieds 5 et 305 livres. Il a joué à toutes les positions de la ligne à l’attaque sauf en tant que centre. Ainsi, s’il se retrouve à être le sixième ou septième joueur de la ligne dans la hiérarchie des Alouettes en début de saison, il a une polyvalence qui lui offre une belle valeur. Dans la Ligue canadienne, on voit souvent cette situation où une blessure à un joueur de ligne apporte trois et parfois même quatre permutations sur la ligne à l'attaque. Avec Rutherford qui peut jouer à quatre positions, c’est une belle pièce à avoir et qui pourra éviter bien des maux de tête aux entraîneurs.

Il faut dire aussi à son sujet qu’il a pris part à 44 matchs dans les rangs universitaires, dont 22 comme partant. Il a du football dans le corps. Je peux vous dire par expérience que des joueurs canadiens qui jouent aux États-Unis, ce n’est pas une garantie de succès. Lorsque j’étais à Edmonton, nous avions repêché un joueur de l’Université de Nebraska. À la fin des années 80, cette université était reconnue pour avoir un gros programme de football et leurs joueurs de ligne avaient une belle réputation. Après lui avoir parlé au camp, j’ai réalisé qu’il n’avait pas joué un seul match. Il a passé quatre saisons sur l’équipe de pratique! Par contre, comme il arrivait de Nebraska, il avait été choisi en première ronde. Il n’a finalement pas joué très longtemps. Dans le cas de Rutherford, non seulement il évoluait NCAA, mais encore plus important, il a joué au cours des dernières années.

En ce choix, je suis d’avis que les Alouettes ont frappé un coup de circuit. C’est un joueur qui était dans le haut du classement. Lorsqu’on anticipe une sélection, on regarde sa valeur par rapport aux autres joueurs du repêchage et les besoins qu’une organisation doit combler. Sur le plan de la valeur, Rutherford était toujours dans le haut des classements de la LCF donc il n’y a pas de problème de ce côté.

En ce qui concerne le besoin, nul doute que la ligne à l’attaque des Alouettes cherche du renfort.

Un autre point qui joue en sa faveur, il sera présent au camp d’entraînement. Il a dit qu’il n’était pas intéressé par la NFL, alors il sera présent dès le départ avec la formation montréalaise. C’est l’une des particularités de la Ligue canadienne. C’est parfois un cadeau empoisonné de repêcher à un haut rang, car de plus en plus de jeunes vont dans les camps de la NFL et signent des contrats avec l’équipe.

Lorsque tu as une sélection hâtive, tu veux que ce joueur soit avec l’équipe dès que possible, non pas dans la NFL pour quelques saisons.

Nous n’avons pas besoin de remonter bien loin pour voir ce phénomène se produire, alors que David Foucault qui avait été repêché par les Alouettes en première ronde en 2014 n’a finalement jamais joué avec l'organisation montréalaise.

Lorsque tu as trois victoires contre 15 revers, tu veux que tes choix au repêchage viennent aider l’équipe le plus rapidement possible.

Rutherford, en déclarant avant le repêchage qu’il ne voulait pas aller dans la NFL et qu’il voulait tout de suite être dans la LCF, a rassuré les Alouettes. Il comble un besoin et sera donc disponible au camp d’entraînement.

On entend souvent la direction des Alouettes dire qu’elle veut des joueurs avec du leadership, des travaillants. Ce qui est bien, c’est que ces deux critères ont été mentionnés par l’entraîneur de Rutherford à l’Université du Connecticut.

Les Alouettes ont donc, à première vue, mis la main sur un bon joueur de football et une bonne personne. C’est pourquoi je crois que c’est un coup de circuit, mais il ne faut pas non plus partir en peur. Ça demeure tout de même encourageant.

De la suite dans les idées

Lorsque j’ai dit précédemment que les Alouettes avaient un plan, les deux sélections suivantes sont venues le confirmer. Kavis Reed et son équipe ont tout d’abord opté pour Bo Banner, un ailier défensif de l'Université Central Washington. C’est intéressant comme sélection, car plus tôt dans l’entre-saison, les Alouettes sont allés chercher Jamaal Westerman, un ailier défensif. Si jamais l’ancien des Blue Bombers de Winnipeg venait à se blesser, les Alouettes ne seraient pas pris au dépourvu sur le plan du ratio. Bo Banner devient cette profondeur que les Alouettes recherchaient. Ça ne veut pas dire qu’il sera appelé dès cette année à venir en relève, mais peut-être dans quelques années. Il pourra se développer d’ici là.

Certains recruteurs ont d’ailleurs comparé Banner à Ricky Foley qui a connu une belle carrière dans la Ligue canadienne. Le choix de troisième ronde des Alouettes est peut-être moins gros sur le plan physique que Foley, mais sur le plan de la détermination et du cœur à l’ouvrage, les deux hommes semblaient se rejoindre ce qui est un bon présage.

Le troisième joueur sélectionné par les Alouettes, Jean-Gabriel Poulin, tout comme ses deux prédécesseurs suit le plan. Kavis Reed a mis la main sur Henoc Muamba, un secondeur canadien après la saison. Il n’avait donc pas le choix d’obtenir des joueurs canadiens en cas de blessure et c’est ce qu’il a fait.

Celui qui a joué au Cégep Vanier vient de remporter la Coupe Vanier avec l’Université Western. Les Alouettes obtiennent ainsi un gagnant, qui a fait preuve de leadership et qui a évolué dans un beau programme de football au Canada.

On a beaucoup entendu parler au cours des dernières semaines chez le Canadien des concepts d’attitude et de caractère. Avec Rutherford et Poulin, c’est ce genre de joueur que tu veux amener dans le vestiaire des Alouettes.

J’aimerais faire en terminant un petit clin d’œil sur le choix de sixième tour, le 51e au total, le Québécois Étienne Moisan qui a évolué avec le Rouge et Or de l’Université Laval. Si vous avez vu le Rouge et Or jouer, je dirais qu’on peut comparer Moisan à un couteau suisse. Il a été utilisé à toutes les sauces, notamment sur les unités spéciales. Il a un gabarit intéressant à 6 pieds 1 pouce et 210 livres.

Dans la Ligue canadienne, souvent, la porte d’entrée est les unités spéciales. C’est d’autant plus important pour les jeunes qui ne peuvent s’établir au départ à une position stable au sein de la formation de pouvoir être considéré sur les unités spéciales. Au moment des dernières coupures, il faut que Mickey Donovan, l'entraîneur des unités spéciales, mette son poing sur la table et dise à Mike Sherman : « J’ai besoin d’Étienne Moisan sur les unités spéciales ». On a souvent vu des joueurs commencer leur carrière sur les unités spéciales avant d’éventuellement obtenir un poste régulier au sein de l’unité offensive ou défensive.

Au final, les Alouettes ont au total repêché 10 joueurs cette année. Du lot, ils ont ajouté deux joueurs de ligne offensive, deux de la ligne défensive, deux secondeurs, deux receveurs, un porteur de ballon et un demi-défensif.

Une transaction qui a pavé la voie

Évidemment, je ne peux passer sous silence en parlant de ce repêchage de la transaction qu’avait effectuée Kavis Reed la veille, en échangeant le premier choix de l’encan aux Tiger-Cats de Hamilton. Je trouve que cet échange a été bien fait. Au lieu de parler premier, les Alouettes ont reculé d’un seul rang et ont obtenu en plus les services de Ryan Bomben et de Jamal Robinson, un receveur qui a du potentiel en tant que grande cible à 6 pieds 4.

C’est intéressant comme mouvement, car il faut dire que les Alouettes n’avaient pas de sélection au deuxième tour jeudi. Avec Rutherford et Bomben, je trouve qu’ils ont ainsi l’équivalent de deux joueurs de premier tour. Je sais que des partisans vont se dire que les Alouettes ont ajouté un autre joueur de 30 ans à leur formation au lieu de se rajeunir… Par contre, je peux vous dire qu’à 30 ans, tu es alors à ton meilleur comme joueur de ligne. Je ne suis donc pas inquiet, car ce n’est pas comme un porteur de ballon ou un receveur qu’on peut voir ralentir.

Ces décisions quant à la ligne à l’attaque m’encouragent, car on ne sait toujours pas ce qu’il adviendra de Luc Brodeur-Jourdain et Philippe Gagnon. On attend toujours des rapports médicaux dans son cas, donc on n’est même pas certain qu’il va commencer le camp d’entraînement. En ce qui concerne Luc Brodeur-Jourdain, il ne faut pas se cacher qu’il vieillit et on ne sait pas si les Alouettes vont décider, avec Bomben et Rutherford, de ramener Kristian Matte au poste de centre. Peut-être que les Alouettes décideront de passer à un autre appel avec Luc Brodeur-Jourdain, mais on ne sait pas quels sont leurs plans pour le moment. Au moins, ils se préparent à toutes les éventualités avec ces sélections.

Luc est un fier compétiteur et j’ai l’impression qu’il va se présenter au camp et forcer la main des Alouettes pour prendre la décision. C’est le genre de gars qui me semble tellement être un grand compétiteur, qu’il voudra tout donner au camp. Si jamais ça ne fonctionne pas, il pourra quitter la tête haute c’est certain. C’est un scénario que j’entrevois, mais je ne suis pas dans le secret des dieux, donc il faut patienter au camp.

D’ici là, on peut cependant dire que les Alouettes voulaient améliorer le talent canadien au sein de leur formation et on voit avec les acquisitions et lors du repêchage qu’ils ont créé de la profondeur.

Plus ça avance, plus on voit que le casse-tête se complète, mais il manque encore et toujours le grand morceau au centre, le quart-arrière. Ce n’est qu’au camp qu’on va pouvoir avoir une réponse. Avec trois semaines de camp et le nombre de quarts-arrière présents, les entraîneurs devront prendre une décision rapidement afin que le quart partant ait le plus de répétitions possibles. Ils doivent certainement déjà avoir une idée, et de ce qu’on a vu au mini-camp, Matthew Shiltz semble en bonne posture, mais il faudra attendre le camp d’entraînement le 20 mai prochain pour la suite.

*Propos recueillis par Maxime Tousignant