Il gardait le secret. Il attendait d’être prêt. Âgé de 55 ans, on imagine toute la souffrance qu’il a dû refouler. Né le 7 septembre 1963 dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal, on comprend pourquoi Pierre Clermont court depuis le secondaire.

 Une évasion, un moyen pour oublier, chasser les démons. J’ai voulu dresser un bilan de son volet course à pied. En 1982, il joint les Vainqueurs qui viennent d’être fondés. Il y restera jusqu’en 87. Il n’aimait pas courir les longues distances. Il favorisait les 400 et 800 mètres. En 1984, il accède aux Championnats canadiens. « Jean-Yves (Cloutier) voulaient m’emmener vers la route et je détestais. » Il signera pourtant des chronos de 16:17 pour un 5km en 1983 et 37:33 pour 10km l’année suivante. Au cégep, il cesse de courir et reprendra en 1982.

 Robert, le frère de son père, l’inspirera durant toute sa vie jusqu’à son décès il y a trois ans. Policier, il terminera sa carrière comme enquêteur aux agressions sexuelles. Pierre n’a jamais été en mesure de lui parler de ce qu’il avait vécu. Justement, en 82, Robert lui prête son dossard pour courir le 21km du marathon de Montréal qu’il termine en 1h30.

 

Pierre, soulagé de s'être délivré de cette lourde charge.

 

En 1987, cet employé aux loisirs pour la ville de Varennes fonde le club d’athlétisme Sprilance en compagnie d’un ami, Claude Whiting. Ce dernier quittera deux ans plus tard, éclairé par Dieu, se rappelle Pierre. C’est la mort du club.

 Pierre épouse Claire en 1989 et ils auront trois enfants, Félix-Antoine, 29 ans, François-Xavier, 28 ans et Marie-Charlotte, 26 ans. Il a deux petits-fils, Sam, 4 ans et Mathis, 2 ans et attend la venue d’une petite fille en octobre.

 Avec un entraînement de 20km par semaine, il s’inscrit au marathon de Montréal en 1999 et termine avec 3h47 et un terrible mal de dos. Cette douleur s’accentue sérieusement avec les années. Il décide de consulter une chiropraticienne onze ans plus tard, soit en 2010, Elle lui confie que certaines vertèbres sont écrasées et qu’avec des étirements, la douleur devrait disparaître. Elle avait raison.

 

Il y a quelques semaines, Pierre a relevé son défi pour une 2e année. Il est félicité par Julien Paradis du défi Brise-Glaces de Varennes.

 

2013 marque sa rencontre avec le comédien Patrice Godin. Ébranlé par la lecture de son livre Territoires inconnus, il commence à s’intéresser aux courses en sentier et pour la première fois de sa vie, il adhère aux longues distances à condition qu’elles soient dans le bois. Il participe au 80km de Bromont en 2016 quand il chute sur une roche au 39e km. Il doit abandonner. L’année suivante, il s’inscrit à l’Ultimate de Saint-Donat. À cause de la pluie, les responsables annulent le 60km. Il se contente du 38km et en ressortira grandit.

 En 2013, à 48 ans, son épouse décide de courir. Un voyage en Suisse pour le Trail des Singes près de Lausanne lui procure de merveilleux moments chez sa nièce. L’an dernier, il a couru le Petit Train du Nord avec elle.

 Longtemps étouffé par la peur de parler, Pierre ne pouvait discuter de ce qu’il avait traversé durant sa jeunesse avant 2008, l’année où il dénonce son agresseur. Il raconte. Ses parents n’avaient que 16 et 17 ans le jour de sa naissance. Il lui arrivait régulièrement de se faire garder chez ses grands parents paternels. Lors de ces passages obligés, Pierre subissait les sévices sexuels de son grand-père. Ce cauchemar s’éternisera pendant six ans. Un procès suivra et après avoir avoué ses fautes, le grand-père décède deux semaines avant de connaître le verdict de sa sentence, des suites de problèmes cardiaques à l’âge de 87 ans.

 

Le fameux trail des Singes en Europe, une expérience particulière pour lui.

 

Seule Claire connaissait tout le récit. Aujourd’hui, Pierre n’a plus aucun contact avec son père. Il ne l’a pas revu. Le sport et la musique, particulièrement celle d’Elvis, car c’est ce que sa mère écoutait à la maison,  lui ont servi d’échappatoire. Il commence à faire de l’insomnie, tracassé par la hantise. Même encore aujourd’hui, avant de se coucher, il prépare son kit de course à pied car il lui arrive régulièrement de se lever au milieu de la nuit, totalement réveillé pour entamer un entraînement !

 Vers l’âge de 15 ans, il se jette dans l’alcool. Il veut faire fuir ses idées noires car il reconnaît que s’il avait eu une arme à feu en certaines occasions, il aurait passé à l’acte. Il buvait considérablement, peu importe la sorte de boisson. Jusqu’au jour où il croise Claire, alors qu’il a 20 ans. Il étouffe toujours son secret. Solidement hypothéqué, Claire le ramasse à la petite cuillère. À titre de greffière à la ville de Montréal, c’est elle qui l’incitera à dénoncer en 2007.

 

Pierre profite pleinement des bienfaits de la vie aujourd'hui.

 

« L’affaire de Nathalie Simard m’a donné un bon coup de pied au derrière pour entamer les procédures qui dureront deux ans. « Je souhaite que mon témoignage puisse inciter des gens à ne jamais abandonner, à s’accrocher et à se déculpabiliser. Aujourd’hui, je ressens le goût de m’accomplir, de me dépasser. Je crois que pour un homme, il devient plus pénible de dénoncer. J attendais le décès de ma grand-mère pour étaler cette affaire au grand jour car je ne voulais pas lui faire de la peine, »

 Quarante ans plus tard, lorsque Pierre voit surgir la noirceur, il ne se sent pas à l’aise. Malgré un suivi psychologique d’un an, il conserve cet inconfort. Il raconte qu’il a dû changer de psychologue après les deux premières séances car ce dernier disait qu’il n’avait pas été formé pour écouter de tels témoignages. On imagine que ça ne devait pas être tellement beau à entendre.

 

Sobre depuis un an, il constatait sa différence durant son adolescence et s’interrogeait sur son avenir. Il se demandait s’il laissait transparaître son état d’âme aux yeux des autres et se posait sérieusement la question à savoir s’il rencontrerait éventuellement une femme pour fonder un foyer.

 Tellement secoué par la lecture du livre de Patrice Godin, qu’il a décidé de se faire tatouer sur le bras droit, une phrase écrite dans ce bouquin. « Tu as choisi de vivre les montagnes, les sentiers, les forêts. D’être vivant. Il faut trouver son propre chemin. J’ai choisi celui de la vie. Pat Godin ». Pierre dit lui en avoir fait part et le comédien est resté bouche bée. « Je pense qu’à quelque part, nos histoires de vie se ressemblent et ça m’a fait grand bien de lui en parler ».

 

Un livre qui lui a fait grand bien.

 

Par ailleurs, l’an dernier il a fondé le Défi 24 heures à Varennes afin de venir en aide à une amie de longue date qui vit avec un enfant handicapé. Une boucle de 4km. Les gens contribuent un montant de 20$ pour chacune des boucles. L’an dernier, il a couru 135km pour amasser 1300$. Cette année, la ville et les commanditaires ont grandement appuyé cette démarche. Il a réussi à recueillir 3040$ pour l’Association des enfants et adultes handicapés de Boucherville-Varennes en courant 131 km.

 Avant de quitter sa résidence, il m’a montré l’ex-chambre de sa fille qu’il a transformée en un musée d’Elvis Presley. J’ai alors compris que Pierre a vraiment pris le dessus.