« Je me cherchais, je me suis trouvé à l’âge de 30 ans ».

 Keven Martel n’a pas bénéficié d’un parcours facile durant sa tendre enfance. Ses parents n’avaient que 17 ans quand il est né. « J’avais deux ans quand ils se sont séparés. Je me suis promené à gauche et à droite. J’essayais d’être n’importe qui, n’importe quoi, je tentais de trouver la base. »

 Aujourd’hui, Keven ressent le besoin de souffrir. Tout s’explique quand on s’infiltre dans son histoire.

 Un passage scolaire cahoteux même s’il obtiendra son diplôme du secondaire tardivement. « Je n’aimais pas l’école, ce ne fut pas un conte de fée. Je me retrouvais continuellement expulsé de mes classes. Je suis un gars de terrain, d’action. J’en ai réalisé des coups pendables. » Jusqu’au jour où il décide de se lancer dans l’entrainement en gymnase. « J’y allais le midi, à chaque jour. Je m’empêchais parfois de manger ! Ça m’a sauvé d’un marasme. » À 16 ans, il remporte le championnat canadien de power lifting et prend confiance en lui.

 

Une mission en Afghanistan qui aura laissé des traces.

 

La même année, il discute avec son père pour lui demander s’il peut abandonner les études. Fin manipulateur, il obtient gain de cause mais doit s’enrôler dans l’armée où il y séjournera  durant 14 ans. Il avouera un peu plus tard dans l’entrevue qu’il a détesté cette expérience, sauf pour quelques années seulement.

 Puis, une séquence  tragique survient lors d’une mission en Afghanistan en 2009. Au cours d’une patrouille, sa coéquipière Karine Blais meurt suite à l’explosion d’une mine. Il se retrouve à ses côtés. On le nomme l’escorte pour ramener le corps au Québec, à ses parents. Il entreprend alors une période traumatisante. À 24 ans, il cire les bottes de la défunte et s’occupe de son uniforme. Dans un sac noir installé dans un cercueil, il l’accompagnera solennellement jusqu’à la maison.

 « Je n’en revenais pas de voir tout le protocole patriotique mais c’est drainant de vivre une expérience semblable. » Après trois semaines, il retourne en Afghanistan pour compléter sa mission. Quelques semaines après ce retour, il saute à son tour alors que son char d’assaut passe sur une mine. Heureusement, il s’en tire sans séquelle grâce à la vitesse que le bolide avait pu prendre avant l’incident. Un vrai miracle ! La bombe a creusé un trou de trois mètres de profondeur, par huit mètres de long et sept mètres de large.

 

Keven relève des défis incroyables et a besoin de la course à pied pour y parvenir.

 

Keven consommait cette adrénaline alors que, comme il le raconte si bien, ses amis fumaient du pot et jouaient aux jeux vidéo à la maison !

 Il estime qu’aujourd’hui, les gens deviennent de moins en moins résilients. « Nous vivons dans le pays qui consomme le plus d’antidépresseurs. Je recherche cette souffrance qui m’accorde cette résilience.»

 Il relate son divorce où littéralement, il a traversé l’enfer. « À deux reprises, j’ai pensé finir mes jours. Je comprends ceux qui peuvent se jeter en bas d’un pont. »

 Et c’est à ce moment que la course à pied fera son apparition. Sans aucune expérience, il désire s’infliger des raclées, seul, chez-lui ! « Je sais que des gens me traitent de débile mental. Je veux agir en solitaire, je ne veux pas recevoir l’aide des autres pour relever mes défis. »

 

À son retour de l'Afghanistan, Keven a été accueilli par le chef de police de Toronto.

 

Alors qu’il n’a jamais couru un marathon, il décide d’entreprendre un ultra de 50km. Durant la nuit, il apporte une table portative près d’une piste de 400 mètres pour y installer son ravitaillement et réalise son épreuve. Depuis, il court de 12 à 15 km à chaque jour !

 Tout récemment, il a décidé de courir de la base militaire de Saint-Jean jusqu’à celle de Val Cartier, une distance de 360km qu’il fera en six jours, dans le froid, la neige et la gadoue, pour la cause « Sans Limite », un programme des Forces Armées Canadiennes pour les militaires qui reviennent blessés de leur mission. « Même quand tu te sens brisé dans la vie, tu dois foncer ».

 Il faut préciser que de 2012 à 2015, il a servi pour les Forces spéciales, le SWAT de l’armée, une unité anti-terroriste qu’il qualifie de dépassement de soi. Il quitte par la suite à 30 ans.

 

Son dernier défi, courir entre les bases militaires de Saint-Jean et Val-Cartier a exigé une force de caractère incroyable.

 

Durant toute sa vie, Keven rêvait de faire fortune. À une certaine époque, il possédait tout ce qu’il voulait… même quatre maisons ! « Je me suis aperçu que plus je devenais confortable dans la vie, moins je l’étais dans ma tête », explique celui qui a été marié pendant 11 ans et est père de Bianka, 11 ans.

 Durant cette étape, il conçoit un projet gigantesque mais se rend compte qu’il ne se retrouve pas avec la bonne personne. Puis, il découvre Suzie Jomphe, il y a près de quatre ans et l’espoir renaît. Cette femme lui permet de voir la lumière au bout du tunnel. « Son amour fait toute la différence. » Pour amasser des fonds, il retourne dans l’armée à 31 ans pour la quitter en avril dernier. Alors, en quoi consiste ce fameux projet ?

 Le 1er juin prochain, il partira à l’aventure et deviendra la première personne à traverser le Canada au nord du 50e parallèle. Il quittera alors le Cap de l’Espoir sur l’île de Terre-Neuve jusqu’au point qui relie l’Alaska, le Yukon et l’Arctique. Il franchira sept provinces et deux territoires. « Suzie va gérer ma logistique pour les ravitaillements. Seule, l’énergie humaine m’activera. » Une fois de plus, il veut sortir de sa zone de confort pour grandir, devenir plus humble, une bonne personne. « Quand tu patauges dans la vulnérabilité, tu retombes rapidement sur terre. »

 Source: Paul Boucher

Je lui ai alors demandé ce qui pouvait le mettre KO dans la vie ? « L’ennui de ma conjointe. J’ai besoin d’elle, il me faut son amour, son soutien. Je veux prendre du temps pour moi, pour me découvrir. Dans notre monde, les gens cherchent à connaître tout des autres mais ils oublient de le faire pour eux. »

 Même si nous l’avons rencontré à Drummondville, Keven demeure à Fredericton mais déménagera ses pénates à Halifax pour suivre sa femme qui travaille comme police militaire. Et sa fille dans tout cela ? « Je la vois de quatre à cinq fois par année. Elle s’est habituée, moi aussi. Je considère qu’il ne faut pas donner tout notre amour à nos enfants. On doit parfois jouer la carte de l’égoïsme. »

 Il se déplace avec l’auto que sa grand-mère lui a donnée. Il a tout vendu. « Je dois connecter avec les gens. Je possède même une trousse de survie psychologique ! »

 

Son ami, le caporal chef Steve Cloutier (à gauche) est très fier des exploits de Keven.

 

Pendant cette mission de traverser le Canada, dans ses moments de déprime, il s’installera sur une roche et s’apercevra après avoir pris conscience de ses réalisations qu’il constitue toute une machine !

 Car il ne voit même pas le jour où tout pourrait basculer, car à 50 ans dit-il, il sera plus en forme qu’aujourd’hui !

 

PS : Diplômé du Centre des communications du Québec, Keven Martel gagne sa vie à titre de conférencier professionnel. On peut le rejoindre au Keven Martel.com.