Je vous ai déjà relaté que je collectionne les cartes sportives depuis cette époque où ma grandeur ne dépassait pas trois pommes superposées.  Mes premières années les plus actives, alors que je ramassais mes cinq sous dans ce gros cochon rose qu'à peu près tout le monde a déjà utilisé comme toute première banque, remontent au début des années 1960.  Bobby Hull venait tout juste de faire une entrée remarquée dans la Ligue Nationale et Maurice Richard venait de tendre le flambeau au grand Jean Béliveau pour poursuivre l'épopée de la Sainte-Flanelle alors qu'à Détroit '' Monsieur Hockey '' Gordie Howe, les deux coudes en l'air mais l'oeil averti, continuait d'imposer sa loi.  Il ne manquait donc pas d'excellents joueurs pour nous accrocher un sourire au visage à chaque fois qu'après avoir développé avec énervement l'emballage d'un paquet tout neuf, un Connor McDavid du temps ou un cerbère de la trempe du futur Patrick Roy nous apparaissait lorsque nous faisions défiler une par une le lot de cartes nouvellement acquis.  A un autre moment de l'année, en leur saison de prédilection, les sachets de baseball pouvaient nous réserver les mêmes surprises quand une Mickey Mantle, une Yogi Berra ou une Willie Mays venait faire notre bonheur d'enfant vraiment comblé.  L'an prochain, vers les mêmes dates, ce sera une Johnny Bench et une Tom Seaver, qui sait, qui les remplaceront.

          Puisque j'ai conservé mes cartes de ces temps glorieux, point n'est besoin de vous dire qu'après m'en être servies pendant longtemps pour les engager dans tous les combats auxquels je les soumettais, je suis toujours heureux aujourd'hui de leur avoir enfin déniché une cellule de protection plastifiée.  Mieux vaut tard que jamais.  Elles sont maintenant devenues mes prisonnières et mon intrusion dans leur nouvelle prison, qu'a provoquée mon confinement actuel à la maison en raison des risques connus extérieurs, m'a redonné cette nouvelle énergie de les revoir, de les toucher, de les relire, enfin de découvrir, grâce aux guides spécialisés comme l'Almanac Beckett, jusqu'à quel point j'aurais donc dû les conserver intactes et '' mint ''  comme on dénomme par ce court mot une carte flambant neuve, dénuée de tout défaut et fraîchement sortie de son emballage original.  Ayant souffert des traitements impitoyables que je leur avais fait subir, ces cartes sont maintenant à des lieues de ressembler à la jolie petite nouvelle fleur du printemps et ont, depuis longtemps, perdu leurs critères de qualité '' mint ''.  Mais je les ai encore et elles réussissent toujours à me rappeler cette fantastique époque de la course aux trésors.

          Dans les années 1970, et plus tard au cours de celles de 1980, je collectionnais toujours mais de façon plus détachée en même temps que plus méthodique car mes intérêts avaient assez changé, tout adolescent que j'étais devenu, pour que l'émerveillement de mes débuts de collectionneur-découvreur se transforme en une quête plus ou moins passionnée de ma volonté de compléter les nouvelles séries auxquelles je m'attaquais jusqu'a la dernière recherchée.  Pour cela j'ai dû investir un peu plus de mes pièces de cinq sous épargnées car trop souvent mes ambitions d'alors se sont heurtées aux toutes nouvelles réalités imposées par les compagnies productrices qui avaient allongé à d'abord près de 300, puis de 400 et même de 600 le nombre de cartes incluses dans leurs cartes-checklists, lesquelles se multipliaient elles aussi, passant de une à deux ou trois et même à quatre au total des séries offertes.  Tant la bilingue O-Pee Chee que l'anglo-saxonne Topps, canadienne ou américaine, avaient compris, davantage que la légendaire et honorable Parkhurst qui s'essoufflait vraiment, qu'il y avait un véritable marché à établir et une mine d'or à exploiter dans ce domaine de la carte sportive.

          De cette époque, je détiens toujours, et un peu mieux conservés que mes tant chéris de mes premières acquisitions, ces trophées de chasse qui me rendent aujourd'hui si fier :  mes Guy Lafleur et Marcel Dionne recrues, mes nombreuses cartes de Bobby Orr et de Tim Horton, mes premières trouvailles de l'AMH, ma Michael Bossy au dos tout brun, ma tant désirée Peter Stastny recrue, celles tout de jaune habillées de Raymond Bourque et de Mark Messier, celles aussi des Steve Yzerman, Mario Lemieux, Patrick Roy...et j'en passe.  Même mes meilleurs exemplaires de la fin des années 1980, comme ma longtemps reluquée Brett Hull recrue ou mes nombreuses Joe Sakic que je possède en quantité industrielle, ont réussi à faire de mon enfance de collectionneur et de sa fin un passage marqué de ces nombreuses petites joies occasionnelles mais répétées vers ma vie d'adulte qui conserverait toujours son étiquette bien affichée de collectionneur toujours actif.

          Quoi ?  Vous ne croyez pas que la collection de cartes sportives puisse aussi être un hobby d'adulte ?  Détrompez-vous !  Les assises bien ancrées d'un passé qui avait trempé dans ce monde sont les gages d'une poursuite de cette passion dans cette '' nouvelle '' vie qui jetait maintenant ses premiers regards et connaissait ses premières réactions '' curieuses '' d'un ado qui ne voit désormais plus les filles de la même manière qu'auparavant.  S'il sait penser à autre chose, l'ex-ado-adulte-en-devenir n'abandonne pourtant pas ses premiers amours.  Il continue, malgré ce nouveau challenge créé par ses toutes nouvelles impulsions, son long voyage vers l'île enchantée de sa manie de construire des châteaux de cartes.

          Alors se présentèrent les temps fatidiques de la dizaine d'années d'avant le bogue de l'an 2000.  Stupeur et désarroi !  L'ambition des compagnies à s'enrichir, surtout au cours des premières années de la décennie, venait maintenant, suite à ses succès passés, frapper un mur.  Le mur de la surexploitation !  Une espèce de mur des lamentations contre lequel se sont butés nombre d'adeptes anciens et les tout-nouveau venus de ce monde un peu bizarre.  De la même manière que, sur la patinoire ou sur le terrain, le sentiment d'appartenance des joueurs ou des compétiteurs du moment commençait à s'effriter dangereusement et en prenait vraiment pour son rhume.  Le malaise s'installait, tout sournois au début mais de plus en plus évident avec le déroulement de cette tranche négative du monde de la collection.  L'une après l'autre les années fastes de production de 1990-91, 1991-92, 1992-93, 1993-94 et même les quelques suivantes se sont traduites en véritables catastrophes et en échecs lamentables.  Le gros ballon si prometteur venait de péter.  Le gros citron jaune avait été trop pressé.

          C'est à cette époque aussi qu'est apparue, mi-pionnière mi-saccageuse,  la compagnie californienne Upper Deck.  C'est elle, dans les faits, qui est venue saborder le beau grand bateau.  Maintenant devenue le vrai géant du monde de la collection, elle a tout balayé sur son passage à son arrivée, améliorant au centuple la qualité du produit et faisant en même temps, sous son vent destructeur, plier l'échine aux compagnies qui jusqu'alors détenaient l'exclusivité de la production et de la distribution des cartes sportives.  S'il fut un ouragan mortel dans ce monde un peu spécial qui était venu tout ravager à ce moment-là, on pouvait à juste titre le nommer ouragan Upper Deck.  Sa venue sur le marché a eu ce double effet d'entraîner, bien sûr, de nouveaux adhérents au monde de la collection mais, en même temps, d'en faire décrocher plus d'un qui avaient été fidèles jusque-là.

          Son entrée en scène, toute en douceur malgré son formidable impact, d'abord dans le '' champ '' du baseball, venait confirmer la solidité historique des entreprises et des individus liés au monde de la collection des cartes sportives en même temps qu'elle entraîna l'arrivée de nouveaux joueurs, comme Score et Pro Set pour n'en nommer que quelques-uns, qui cherchaient aussi à venir faire fortune dans ce nouvel Eldorado.  Sur l'art de collectionner une immense réflexion s'engageait.

          Mal leur en prit à ces dernières venues car, en quelques années de production seulement, elles se sont littéralement, n'ayons pas peur des expressions trop crûes, '' cassées la gueule ''.   Se présentant d'abord sous un misérable aspect comparativement à la haute qualité d'Upper Deck, elles se sont véritablement battues quand même pour chercher à vaincre un adversaire qui s'est définitivement avéré trop fort pour elles.  En effet, rapidement, le nouveau maître du jeu Upper Deck est venu se hisser au sommet de l'offre et de la demande.  Il est devenu le chouchou et le seul porteur de satisfaction et de confiance des collectionneurs, anciens et nouveaux, qui se retrouvaient maintenant devant une abondance jamais égalée auparavant et à laquelle ils ne pouvaient répondre adéquatement, à tout le moins pour ceux qui n'avaient pas déjà quitté, dans sa totalité.  L'offre devint ainsi de beaucoup supérieure à la demande et, en bout de ligne, c'est lui, le collectionneur, qui venait exprimer son tout premier choix de producteur préféré et avec qui il se plaisait à faire affaire.  Et ce choix ce fut, comme ce l'est encore toujours de nos jours, Upper Deck.

          C'est donc dire que durant ces '' années noires et roses '' tout à la fois, du début des années 1990 jusqu'au moins à l'aube des années 2000, le monde de la collection a souffert énormément du quasi-monopole exercé par Upper Deck, en même temps qu'il en a grandement bénéficié.  Même les plus hardis collectionneurs s'y sont faits prendre aussi; l'ambition exagérée de plusieurs d'entre eux qui ont cru, dans cette prolifération presque malade, qu'ils deviendraient des '' Crésus '' en se procurant cent et une cartes faciles à dénicher d'Eric Lindros ou de Pavel Bure, deux vedettes d'alors qui s'amenaient, et que, par la magie de la revente de cette énorme surproduction causée surtout par l'arrivée des nouveaux fabricants, ils deviendraient riches et célèbres.  Illusion !  Triste illusion !

          En réalité la vraie reprise saine de l'industrie et la fin de ces temps fous ne se sont présentées qu'au moment où Super Upper Deck elle-même a pris l'initiative de provoquer la rareté, toujours si actuelle grâce aux cartes d'antan, en incluant dans ses sets nouvellement créés des cartes spéciales ( SP ) à production limitée ( short, small ou special printed ) offrant d'authentiques reliques de chandail , des cartes autographiées, à signature simple ou multiple, de la main même des joueurs illustrés sur leurs spécimens ou quoi encore pour rendre plus attrayant son produit et pour se gagner ainsi le '' coeur meurtri '' des collectionneurs '' en manque '' non pas de choix sur les tablettes des vendeurs mais surtout de posséder quelquechose de rare ou de quasi-unique que l'autre collectionneur ne détiendrait pas et de, disons-le, de très valable et appréciable à ses propres yeux et à ceux des autres '' envieux '' de son entourage.  L'arrivée sur le marché, un peu tardive mais à point,  des cartes < YOUNG GUNS >  est venue confirmer cette tendance à succès.

          Aujourd'hui, en ces années 2020, ce régime perdure et est plus actuel que jamais.  Upper Deck aura donc, après mille manoeuvres et tractations, à la fois presque détruit les anciens piliers du Temple de la collection et, comme on peut toujours le constater, regénéré avec force capacité d'invention et de clairvoyance, sinon avec invincibilité, ce monde de la collection que l'on aime toujours autant et qui a réussi à survivre à ses propres visées devenues avec le temps trop ambitieuses.  Son avenir, en tout cas, demeure prometteur et en santé même si, par choix personnel, je demeure un fidèle fervent de la carte < vintage > toujours présente sur le marché mais dont la rareté relative n'aura pas été forcée.