En conférence téléphonique mardi dernier, le joueur de centre des Canadiens de Montréal, Phillip Danault, y est allé de déclarations qui ont soulevé les passions et l’inquiétude chez plusieurs. Expliquant qu’il tenait à son rôle de joueur polyvalent à qui l’entraîneur confie des missions tant offensives que défensives, le Québécois s’est défendu de vouloir contribuer aux succès futurs de l’équipe au meilleur de ses capacités. Exactement comme l’aurait fait tout bon athlète fier de soi. Exactement comme l’on pouvait s’attendre de Danault. Bref, exactement ce qu’il se devait d’affirmer, surtout qu’il voudra négocier un nouveau contrat au terme de la prochaine saison.

Pourquoi diable être alors surpris par ses propos? Qui plus est, comment est-ce qu’un échantillon de dix parties en parcours post-COVID a su faire trembler les piliers du temple et ainsi remettre en question le statut du joueur pour l’année à venir, voire même son destin au sein de la formation comme certains le prétendent?

Une place sur le top-6

Il est vrai que Nick Suzuki et Jesperi Kotkaniemi ont grandement impressionné lors du tournoi à la ronde ainsi que face aux Flyers de Philadelphie. Alors que le premier affiche d’ores et déjà ses couleurs en tant que futur centre polyvalent, responsable et doté d’une vision du jeu privilégiée, KK s’est quant à lui littéralement transformé en l’espace de quelques mois. Ce sont là des nouvelles plus qu’encourageantes pour le tricolore, qui ma foi n’a su compter sur une relève aussi reluisante à la position de centre depuis des lunes.

Qu’à cela ne tienne, les récents succès de ces deux jeunes joueurs ont-ils pour conséquence immédiate de reléguer Phillip Danault au poste de troisième centre de l’équipe? Il n’en est point selon moi.

Forts et confiants d’un parcours pour le moins surprenant, les Canadiens ont prouvé ces dernières semaines qu’en dépit d’une saison difficile, ils avaient certains atouts pouvant leur permettre de rivaliser face à des formations, qui sur papier, sont bien plus imposantes et talentueuses. Après avoir vaincu les Penguins de Pittsburgh et n’ayant pas été déclassé face à la troupe d’Alain Vigneault, il est permis d’affirmer que l’objectif du CH en vue de la prochaine saison sera d’accéder aux séries éliminatoires. Et pas par la porte d’en arrière cette fois.

S’il souhaite relever ce défi, le bleu-blanc-rouge devra s’améliorer durant la saison morte. S’il ne comptait que sur Suzuki et Kotkaniemi pour dicter la ligne centrale de l’équipe, le tricolore serait en position vulnérable aux yeux de tous, étant donné le manque d’expérience et de maturité des deux jeunes prodiges. Plusieurs seraient ainsi prêts à donner la lune à toute équipe voulant bien leur offrir un centre efficace dans les deux sens de la patinoire, qui puisse stabiliser un trio en entier et s’affranchir de tâches ardues telle que l’infériorité numérique par exemple.

Ce joueur, c’est Phillip Danault lui-même, le numéro 24 des Canadiens de Montréal. Et sa place sur l’un des deux premiers trios lui revient encore de plein droit si vous voulez mon avis, compte tenu du contexte actuel et de l’évolution des deux jeunes. En effet, Suzuki et KK n’ont respectivement que 21 et 20 ans, et cumulent un mince total de 186 matchs de saison régulière. On ne le répètera jamais assez, l’un des plus grands défis pour tout jeune joueur est de faire preuve de constance. À ce chapitre, Kotkaniemi a éprouvé sa part d’ennuis à sa deuxième saison, l’ayant d’ailleurs complétée à Laval. La fameuse guigne de la seconde année guette à son tour Suzuki, bien que sa croissante progression tout au long de la saison et ses performances inspirées en séries semblent le destiner à de nouveaux succès.

Il n’en demeure pas moins qu’à la lumière des présentes, une seule donnée n’est pas hypothétique : le rendement éventuel de Danault. Ce dernier fut encore une fois l’un des joueurs les plus utilisés par ses entraîneurs et se dirigeait vers une saison de plus de 50 points avant que la pandémie ne force l’arrêt des activités en mars dernier. Il aurait répété cet exploit pour une seconde année consécutive, ayant récolté 53 points la saison dernière.

Là où le natif de Victoriaville se distingue encore plus est au cercle des mises en jeu. Personnellement, j’éprouve une grande réticence à l’endroit d’un joueur de centre qui n’est pas en mesure de remporter ses mises en jeu. Cette année, Danault fut le seul du tricolore à afficher un taux d’efficacité au-delà des 50% et qui soit encore membre du CH en date d’aujourd’hui, exception faite de Jake Evans qui n’a pour sa part disputé que 13 joutes avec le grand club. Pour Suzuki et KK, il est tout à fait normal et acceptable que ces derniers ne maîtrisent pas encore parfaitement cet art bien particulier, qui exige un minimum d’expérience et l’apprentissage de certains secrets bien gardés. Mais comme la ligue nationale n’est pas a priori une ligue de développement mais plutôt de résultats, il importe que les joueurs performent. Seul Danault sait pour le moment afficher un tel niveau de jeu et s’affranchir des mises en jeu les plus cruciales.

Pendant qu’il figure toujours parmi les meilleurs pointeurs du CH et qu’il faufile son nom sur la liste des « experts » au cercle des mises en jeu à travers la ligue, Phillip Danault mérite définitivement selon moi une place sur le top-6 et un rôle qui puisse lui permettre de s’exprimer tant offensivement que défensivement.

Période de transition

L’engouement des partisans et des journalistes envers Suzuki et Kotkaniemi est tout à fait compréhensible. Moi le premier, je me réjouis de voir se développer deux recrues au talent indéniable, deux diamants bruts comme il n’y en a eus que trop rarement à Montréal depuis plusieurs années hélas. Il est donc crucial que le CH prône un plan de développement réfléchi et efficace afin que ces derniers puissent occuper des rôles de premier et de second centres pour plusieurs années à venir. Les succès futurs du tricolore passeront impérativement par ces deux joueurs, tâchons donc de bien les encadrer.

Parlant d’encadrement, j’estime qu’un joueur de la trempe de Danault s’avère un modèle tout prédestiné pour Suzuki et KK. Alors que ces deux derniers semblent démontrer un plus haut potentiel aux niveaux des habiletés et du talent brut, ils ont tout de même tout à gagner à voir aller un joueur aussi polyvalent et responsable que le Québécois. À l’image d’un Ryan O'Reilly ou d’un Patrice Bergeron par exemple, tous les dirigeants à travers la ligue rêveraient de pouvoir compter sur un tel centre au sein de leur alignement. Suzuki et Kotkaniemi sauront-ils s’élever jusqu’à ce niveau? Pratiqueront-ils un style de jeu s’apparentant à ces derniers? Seul l’avenir saura nous le confirmer, mais pour l’instant, on semble détenir chez le tricolore un mélange d’ingrédients propice à une telle recette.

François Gagnon soulevait la question suivante dans un récent billet publié sur le RDS.ca : Comment combler le vide entre les duos Price-Weber, Suzuki-Kotkaniemi? Personnellement, j’estime que le défi actuel de Marc Bergevin est de greffer à sa formation des joueurs établis pouvant contribuer immédiatement aux succès de l’équipe. Les Gallagher, Armia, Lehkonen, Drouin et Byron figurent notamment sur cette liste, tout comme Danault. Ils sont responsables des performances actuelles du CH et devront se porter garants de ses mérites pour les prochaines saisons qui permettront, souhaitons-le, à Price et Weber de se retirer avec le sentiment du devoir accompli. Qui sait, peut-être est-ce que l’éventuelle et probable progression rapide de Suzuki et Kotkaniemi forcera la main aux entraîneurs à leur confier davantage de temps de glace et un rôle définitif sur le top-6, mais pour l’instant chaque chose en son temps.

Ainsi, à l’aube d’une saison 2020-21 qui devrait s’amorcer en décembre si tout se passe bien, je suis d’avis qu’il faut s’attendre à expérimenter une période transitoire pendant laquelle Suzuki et KK pourront poursuivre leur développement et Danault s’affranchir des missions les plus cruciales. Je ne pense pas que l’on puisse déjà concéder les rôles de premier et second centres aux deux jeunes, bien qu’ils pourront assurément contribuer ici et là aux succès des deux premiers trios dès la saison prochaine. Un système d’alternance, à la méthode 1A-1B-2C, s’avère pour le moment la meilleure option à mes yeux qui puisse permettre à la fois aux Canadiens de maximiser la progression de ses deux joyaux et de profiter d’un rendement optimal de Phillip Danault.

Une négociation de contrat imminente

Pour finir, il importe que nous abordions la question contractuelle du centre québécois. Alors qu’il bénéficiera de l’autonomie complète au terme de la prochaine saison, j’évalue que son cas doit ainsi figurer parmi les plus hautes priorités de Marc Bergevin. Au même titre qu’une nouvelle offre destinée à Brendan Gallagher sera nécessaire pour assurer la pérennité du club, les Canadiens ne pourront se permettre de se passer de Phillip Danault.

Même s’il devait arriver que Suzuki et Kotkaniemi affichent de telles performances qu’il soit injustifié de ne pas les faire jouer sur les deux premiers trios, je crois que Danault continuera d’apporter beaucoup aux Canadiens. Il est vrai et compréhensible, du point de vue d’un joueur qui souhaite obtenir le meilleur contrat possible, que ce dernier ne se dise pas prêt à accepter un rôle plus limité qu’il ne l’est présentement. Et bien qu’il soit assuré qu’il touchera plus que les trois millions qu’il empoche à l’heure actuelle, j’entrevois son apport pour les prochaines années si important que Bergevin sera peut-être tenté à son tour de le satisfaire, dans la mesure du possible, afin de le conserver dans son équipe – même si cela pourrait obliger le DG du tricolore à jongler quelque peu avec sa masse salariale.

Danault toujours indispensable

En conclusion, bien que l’on ne puisse affirmer que Phillip Danault détienne l’arsenal requis pour lui conférer un poste de premier centre au sein d’une équipe aspirante à un championnat, il n’en demeure pas moins qu’il démontre suffisamment de bonnes choses sur la glace pour qu’on lui attribue un rôle de premier plan en attendant l’éclosion définitive de Suzuki et Kotkaniemi. Mentor pour ces derniers, le numéro 24 des Canadiens s’avère toujours selon moi une pièce maîtresse des succès du tricolore en vue de la prochaine saison. Il le demeurera également pour plusieurs années à venir, en autant qu’il puisse alors se rendre à l’évidence que dans toute équipe championne, où règne forcément une forte compétition à l’interne, même les meilleurs joueurs doivent parfois faire des sacrifices au profit d’un plus grand bien commun : la poursuite d’une Coupe Stanley.