Il écrit : « Quand j’ai lu ton article sur Josué Fortin (il est décédé l’an dernier au 11e km lors d’une course de 14km à Sainte-Catherine), j’ai alors réalisé ce que ma femme et mes filles auraient pu vivre, ça m’a mis la chair de poule. Depuis l’an dernier, j’ai terminé deux ultras avec des prothèses au cœur ! »

 Jérôme Troncy m’a chamboulé par cette phrase. Il avait possiblement vu passer mon article sur Runners France.  Il fallait que j’en découvre davantage sur ce personnage. Difficile de fixer un rendez-vous pour le voir car il réside à Balsièges, une petite municipalité dans l’arrondissement de Mende. Or, il a bien voulu collaborer en me racontant son histoire que j’ai trouvée renversante.

 Éducateur spécialisé en difficultés scolaires et sociales, âgé de 36 ans, il court depuis sept ans. Jusqu’à l’âge de 17 ans, il a joué au soccer comme tous les Français. Après dix ans d’inactivité, à l’aube de la trentaine, il réalise qu’il doit s’y mettre.

                                                                                                                               

Une petite famille qui peut se compter chanceuse que le père soit toujours là.

 

Début ardu, il ne croyait pas être si mauvais. En 2013, un vétathlon avec un ami et ils viennent près de rafler le podium. L’année suivante, la fatalité le frappe de plein fouet. Juste avant de remettre le relais lors d’un autre vétathlon, alors qu’il vient de franchir près de 5km, son cœur s’emballe. Transporté à l’hôpital, après plusieurs tests, on l’informe qu’il n’a rien.

La vie continue.

 Quelques mois plus tard, lors d’un simple contrôle, le médecin l’informe que son aorte ascendante se dilate, ce qu’on appelle un anévrisme aortique dû à une malformation de la valve aortique. « Ma femme, qui est infirmière, est devenue blanche. De mon côté, je demande au doc les médicaments qu’il faut prendre. Il m’explique qu’il doit opérer ».

 La pratique du sport s’arrête. Les risques de rompre l’aorte menacent. La vie de Jérôme bascule. Le chirurgien explique. Il faut remplacer l’aorte par un tube en dacron. Pour la valve, il doit trancher entre une valve mécanique garantie à vie mais qui exige de prendre des anticoagulants puissants à vie ou une valve biologique à bas de veau, garantie dix ans mais qui permet de garder le maximum de capacité physique au quotidien sans aucun traitement.

 

Jérôme profite de la vie au maximum.

 

« J’en ai discuté avec mon épouse et le chirurgien. Je souhaitais continuer à courir et me sentir être. J’ai opté pour la valve biologique », raconte celui qui devra subir assurément une autre intervention chirurgicale d’ici dix ans.

 Pendant la chirurgie, on arrête le cœur pour sept heures. Les risques qu’il ne reparte pas, une hémorragie, des coutures qui lâchent, existent. Pour la réanimation, le danger augmente car les organes doivent se réveiller lentement. Parfois, ils ne démarrent pas. On se doute bien que Jérôme a dû signer une décharge pour dégager le chirurgien des responsabilités en cas de décès.

 « C’est comme si on se préparait à mourir ! Difficile d’accepter mais si on ne fait rien, c’est ce qui va nous arriver d’ici quelques mois. »

 

Six mois après son opération, il courait un marathon !

 

L’opération s’avère une réussite outre une hémorragie vers la fin qui nécessite deux poches de sang !

 Un patient qui redemande à courir, Jérôme explique qu’il s’agit d’une première. Les médecins l’accompagnent dans sa démarche afin de constater l’évolution des prothèses. « En rééducation, j’ai triché avec un 8km, on me l’avait interdit mais le besoin psychologique de se sentir vivant m’y pousse.» Six mois après l’opération, il signe un 42km en septembre 2015. Après un an, il veut courir autant de temps que le médecin a travaillé sur son cœur. Il termine le  trail de Lozère, 52km, en 7h13 !

 L’an dernier, il veut devenir le premier opéré à cœur ouvert à finir un ultra. Il réalise le grand trail des Templiers en 12h50 et amasse 12,000 euros qui serviront à financer une chirurgie cardiaque pour le petit Abass, 3 ans du Burkina Faso. Ce dernier est sauvé grâce à Jérôme ! Puis en mai dernier, il a complété l’ultra de Lozère de 110km en deux jours. Pour 2019, le Mont Blanc et la CCC, petite sœur de l’UTMB figurent sur sa liste.

 

 

C'est dans des décors magnifiques dans son coin de la France que Jérôme profite pleinement des joies de la vie.

 

« Jai eu peur de courir après l’opération mais ne plus le faire signifierait une réduction de mes capacités ce qui m’est difficile à accepter. Je suis toujours inquiet lors de mes compétitions mais j’arrive à me libérer psychologiquement. Sur les longues distances, une fois que le nirvana où rien n’existe, est atteint, on ne pense qu’à manger, boire et courir. »

 Son projet de financer une chirurgie d’un enfant a donné naissance à une association, Le Cœur des Templiers, qui poursuit son œuvre pour récolter des fonds. Cette année, Jérôme veut acheter un échographe portable pour l’hôpital du coin, un appareil évalué à 10,000 euros.

 Jérôme participe uniquement aux longues distances. « Les courtes deviennent trop difficiles et bousculent mon cœur. Mes problèmes de cœur m’obligent à bien le préparer, hydratation, le plein de potassium, magnésium, sodium, pas de gluten ni de lactose. « Les ultras me plaisent car j’y retrouve les valeurs essentielles de l’humain, on ne peut pas tricher sur le corps, on oublie les fioritures, on apprend à se connaître, faire avec ses qualités et ses défauts. Le dépassement de soi me permet de me sentir vivant. Après des heures de course, on apprécie le vrai bonheur d’une bière ! »

 

 

Mon texte publié récemment sur le décès de Josué Fortin a réellement fait prendre conscience à Jérôme toute la chance dont il dispose aujourd'hui.

 

Souvent, l’inquiétude le ronge pour sa femme. Elle assiste à ces compétitions, l’encourage, le supporte.

 Les autres membres de sa famille ne pratiquent pas de sport. « Mon père a été opéré en 2016 du même problème que moi. Il ne me pousse pas mais ne me décourage pas. On évite de parler de maladie, de mort car je sais que ces sujets peuvent indisposer. »

 Puis, Jérôme termine avec cette phrase qui fait réfléchir. « Ma vie se cale sur des délais de 10 ans, entre chacune des opérations. Je ne suis pas naïf et je sais que mon espérance de vie ne peut se comparer à une personne normale. Quand je me retrouve sur la table d’opération, mon cœur se fatigue énormément, il en souffre, mes poumons et mon système respiratoire sont atteints. J’en suis à ma deuxième vie, je suis chanceux, les journées ne font que 24 heures, il me faut donc les courir pour avoir le temps de tout faire ».