Quelques jours auparavant, il arrivait d’un voyage en avion.

 En pleine période d’examens à l’université Laval de Québec, la fatigue sévissait sans qu’il ne s’en soucie vraiment. Les heures de sommeil furent rares au cours des dernières nuits et cette journée-là, il n’avait pas mangé beaucoup.

 Emmanuel Boisvert se retrouvait à cette soirée pour les athlètes du Peps, une sorte de  rencontre mondaine avant les Fêtes. Nous sommes le 6 décembre 2013. Il jase avec les membres d’un petit groupe et tout semble se dérouler normalement quand soudain, pour une raison inexpliquée, il se penche vers l’avant pour toucher le sol avec sa main. Chute de pression ?

 Lorsqu’il s’est relevé, il a perdu la carte et est tombé vers l’arrière, se frappant solidement la tête sur le plancher. C’est la panique dans la salle. Transporté d’urgence à l’hôpital, le résultat est sérieux. Double fracture du crâne, des saignements frontaux et latéraux et du sang qui coule d’une oreille. La moitié de son visage reste paralysée.

 

Détermination, voilà un mot qui colle très bien à la personnalité d'Emmanuel.

 

« À vrai dire, je ne me souviens plus de rien lors de cette soirée. Tout ce que je me rappelle est survenu avant son déroulement alors que je sortais d’un examen pour me rendre chez un ami. Ce qui s’est passé par la suite, on me l’a raconté. »

 Emmanuel Boisvert est considéré comme l’un des meilleurs coureurs au Canada. Son excellente condition physique a sûrement joué un rôle prédominant lors de cet accident et particulièrement pour sa période de récupération.

 Nous l’avons rencontré à Montréal il y a quelques jours, la veille de son départ pour un camp d’entraînement à Myrtle Beach en Caroline du Sud.

 On imagine que suite à ce pépin, la soirée a pris fin abruptement. Emmanuel est demeuré durant une semaine à l’hôpital et il a dû insister pour  en sortir. « Je ne me souviens plus de rien durant cette semaine. Je pouvais parler convenablement avec les gens qui venaient me visiter mais je n’ai gardé aucun souvenir. Je devais rester couché dans mon lit. Je manquais de jugement. Je voulais tellement me remettre sur pied que j’émettais des commentaires qui ne tenaient pas la route. Par exemple, je voulais prendre part au championnat universitaire. Ça n’avait aucun sens. J’ai même essayé de reprendre mes cours. Après cinq minutes d’écoute, mon cerveau tombait à off ! J’ai dû les annuler », témoigne-t-il.

 

Toujours confronté aux meilleurs, Emmanuel taille sa place.

 

Même son psychologue tentait de le raisonner, mais il voulait tellement. On lui a dit qu’il fallait compter de six à huit mois pour reprendre l’entraînement. Oubliez ça ! Suite à une période de réhabilitation à la clinique Cortex, il a voulu s’initier en marchant 1km lors des entraînements du Rouge et Or et de cette façon, il est retourné en piste.

 Sa mémoire a donc été affectée. As-tu eu peur ? « Je n’ai pas vraiment réalisé. Lors du premier mois, je ne ressentais aucune émotion, je me comportais comme un robot. Mon cerveau était tellement perturbé. Imaginez, je devais passer trois heures chaque jour devant un miroir à me faire des grimaces pour chasser cette paralysie au visage ! »

 Puis, il a voulu se changer les idées et occuper son temps. Il est parti vers l’Europe, en France, à Monaco, en Espagne pour terminer dans l’Ouest canadien, un périple de deux mois. « On voyait bien que je manquais de jugement, mais bon ! ». Quelques mois plus tard, il parvenait à réussir ses examens.

 

Souvent la cible des médias suite à ses performances exceptionnelles.

 

Heureusement, les séquelles sont minimes. Seul l’odorat ne reviendra plus. Quand il tombe de fatigue, son œil gauche ferme facilement et il lui arrive parfois de manquer d’énergie.

 Emmanuel représente un espoir en course à pied à 25 ans. Il a fait ses débuts en 2006 et immédiatement, il a retenu l’attention. Ses performances à l’échelle provinciale et canadienne, tant sur le plan civil que scolaire, sont nombreuses et à la fois impressionnantes.

 Ce qui lui a valu quatre invitations lorsqu’est venu le temps de sélectionner son université. Cette liste comprenait Colombia University dans l’état de New York, Guelph, Concordia et Laval à Québec. « J’ai opté pour le Rouge et Or car je connaissais très bien le coach Félix-Antoine Lapointe qui m’avait déjà dirigé. Son approche personnalisée m’attirait contrairement  au traitement par numéro que l’on pouvait subir aux États-Unis par exemple.» Il court pour le Rouge et Or depuis 2011.

 Bien que sa spécialité soit le cross country, il veut connaître son potentiel sur marathon. Par conséquent, il participera à celui de Rotterdam en Hollande le 9 avril prochain. Après son passage en Floride, il prendra la direction de l’Écosse afin de rejoindre un groupe d’entraînement en plus de passer un mois au Kenya, ce qui lui permettra de se préparer adéquatement.

 

Un athlète grandement apprécié dans son entourage.

 

« Cet hiver, je veux devenir un coureur à temps plein. Je crois être en mesure d’obtenir un temps de 2h27 sur marathon. On verra. » Wow ! Pour une première expérience, on s’entend que la barre est haute.

 Mais comment fera-t-il pour subvenir à ses besoins ? « Pour 2017, je suis actuellement 10,000$ dans le trou ! Je suis toujours à la recherche de commanditaires. Je suis conscient qu’il me faut dénicher des ressources. Je prépare un projet pour dispenser des conférences sur mon vécu en rapport avec mon traumatisme crânien Je veux utiliser mon histoire et motiver les gens, peu importe le domaine.»

 De plus, Emmanuel terminera sa maîtrise en comptabilité d’ici quelques mois et travaille déjà pour la firme Malenfant-Dallaire à Québec. « Mes employeurs m’appuient dans mon développement en course à pied et je pourrais peut-être trouver un terrain d’entente qui me permettrait d’allier travail et entraînement et par conséquent, pouvoir défrayer  le coût de mes dépenses », explique l’athlète de 5’11, 145lb.

 

Emmanuel Boisvert sera à surveiller lors des prochaines années.

 

Actuellement bénévole pour la Fondation Pier-Yves Bouchard qui supporte les victimes de traumatisme crânien en offrant des ressources financières, Emmanuel s’aperçoit de la chance qu’il a pu bénéficier.

 « Je ne veux surtout pas perdre mon temps. Je me dois d’être aux aguets et de faire tout ce qui est possible pour réussir. » Il possède même dans sa mire une tentative de participer aux Jeux de la Francophonie qui se dérouleront en Côte d’Ivoire en juillet 2017.

 Et cette grosse barbe ? « Voilà des restes de ma participation au championnat de cross country. Il s’agit d’une étiquette, tu comprends ! J’ai décidé de la garder pour le moment, car je trouve ça drôle. Toutefois, elle disparaîtra lorsque je me retrouverai en Écosse cet hiver ! »

 

Comme vous pouvez le constater, Emmanuel Boisvert mord dans la vie qui lui a fourni une seconde chance de pouvoir poursuivre ses rêves et surtout, mener une existence normale. Il sera assurément à surveiller en marathon, surtout s’il y prend goût et que le résultat est encourageant.

 En une fraction de seconde, Emmanuel Boisvert aurait pu tout perdre. Il en est conscient et prend les moyens pour rebondir.