Texte d'abord paru sur Parlons de balle.

L’arrivée de Steve Cohen à titre de propriétaire des Mets laissait déjà présager qu’ils représenteraient le Point de Schelling de la saison morte du baseball majeur. Les Padres ont attiré presque toute l’attention avec deux transactions substantielles, celles de Blake Snell et de Yu Darvish, donnant par le fait même une motivation supplémentaire au propriétaire des Mets de précipiter son plan. Le philanthrope new-yorkais caresse le rêve d’acquérir l’équipe de son enfance depuis des décennies – et surtout celui de rendre une dignité perdue aux Mets et de concurrencer férocement avec leurs rivaux dans la métropole pour remporter une Série mondiale les premiers. Pour ce faire, par sa fortune personnelle qui fait de lui le propriétaire le plus riche de la MLB, Cohen représente à lui seul la pierre angulaire d’une telle entreprise. L’arrivée de Francisco Lindor à New York, à ce titre, constitue une déclaration de principe pour Cohen : l’attente des conditions gagnantes est obsolète, ces dernières doivent être provoquées pour advenir dans le réel.

Pour le moment, que Lindor s’entende à long terme ou non avec les Mets a très peu d’importance, puisque le président de l’équipe, Sandy Alderson, est parvenu à mettre la main sur l’un des joueurs les plus complets du baseball majeur, sur un remplaçant de qualité pour Noah Syndergaard, sans piger dans le top 7 de sa banque d’espoirs. De ce strict point de vue, la transaction des Mets représente déjà un franc succès. L’avant-champ des Mets est désormais supérieur – et de loin –à celui des Braves (les favoris, jusqu’à tout récemment, pour remporter la section Est de la Nationale), et l’acquisition de Carlos Carrasco offre une solution de rechange intéressante pour solidifier la rotation de l’équipe, leur point faible à tous égards au cours de la saison écourtée de 2020. Malgré cela, les Mets pourraient quand même ajouter un autre de partant de qualité (Trevor Bauer, Corey Kluber) sans s’asphyxier financièrement.

Cette saison, Francisco Lindor disputera le titre du meilleur arrêt-court du baseball majeur avec Fernando Tatis Jr. Depuis 2016, il s’impose comme l’arrêt-court le plus utile à son équipe, avec une WAR moyenne de 5.9, en ne tenant pas compte de la saison écourtée de 2020 qui offre un échantillon trompeur de la valeur réelle des joueurs du baseball majeur, qu’elle soit à la hausse ou à la baisse. Sa saison 2018 se démarque du lot (WAR de 7.8), alors qu’il menait une chaude lutte à Mookie Betts dans la course au MVP de l’Américaine, somme toute inatteignable alors que l’ancien voltigeur des Red Sox présentait une WAR de 10.6, en plus d’être unanimement considéré comme le voltigeur défensif de la MLB, dans une saison historique pour la troupe bostonnaise.

Les Mets ont donc acquis un potentiel MVP, un joueur qui figure régulièrement dans le top 5 du palmarès des meilleurs joueurs des ligues majeurs, et un renfort défensif formidable à la position la plus importante de l’avant-champ. Cela dit, Lindor est avant tout un frappeur exceptionnel, reconnu pour la qualité de ses contacts avec la balle au bâton. Suite à la perte de Robinson Cano (suspendu pour usage de substances illicites), il devenait impératif pour les Mets d’ajouter de la puissance au bâton chez leurs joueurs d’avant-champ. Si les aptitudes défensives d’Amed Rosario représentait une valeur sûre, c’était tout le contraire lors de son tour au bâton. À ce titre, Lindor offre la meilleure amélioration qu’une équipe souhaiterait connaître au poste d’arrêt-court.

Nonobstant une baisse de régime en 2020(il faut la considérer avec beaucoup de prudence), Lindor a tout de même obtenu son meilleur pourcentage de balles frappées avec puissance, alors que 41.1% de ses frappes ont circulé dans les airs à plus de 95 mph. Faire contact avec la balle est primordial – la qualité de ces contacts l’est d’autant plus, et Lindor est l’un des meilleurs frappeurs des majeurs à ce chapitre. Avec Dominic Smith possédant le 7e meilleur OPS en 2020(.993), Jeff McNeil (OPS de .836) et Pete Alonso (.817 en 2020 | moyenne de .909 en carrière), Lindor se retrouvera dans un environnement offensif beaucoup plus avantageux qu’à Cleveland (constamment affaibli au bâton pour des raisons financières au cours des dernières saisons) qui lui permettra d’en être le catalyseur.

Malgré tout l’enthousiasme que cause (légitimement) la venue de Francisco Lindor avec les Mets, celle-ci représente une solution strictement inscrite dans l’immédiat de la saison 2021. Contrairement aux Padres, eux aussi en mode win-now, les Mets ne disposent pas de l’une des meilleures banques d’espoirs du baseball majeur. Noah Syndergaard obtiendra l’autonomie en 2022. L’incertitude concernant la réhabilitation de sa chirurgie Tommy-John risque de lui faire perdre de la valeur et pourrait conduire à son retour dans le Queens. Cela dit, le spectre de la taxe de luxe pèse déjà de tout son poids dans les décisions du front-office des Mets, une réalité qui les forcera à prendre des décisions déchirantes dès la saison prochaine. Le retour de Syndergaard en fait certainement partie, puisque les Mets n’ont toujours pas comblé totalement les lacunes de leur rotation, malgré l’arrivée de Carlos Carrasco dans la transaction de Lindor. De plus, Marcus Stroman se retrouvera lui aussi sur le marché des joueurs autonomes sans restriction. Une part importante de la masse salariale des Mets servira à rebâtir leur rotation, dès 2022, et aucun espoir des Mets au monticule n’est prêt à faire le saut dans le majeur.  

Dans cette logique, un contrat à moyen-long terme à Trevor Bauer, par exemple, entraînerait fort probablement le départ de Syndergaard, par la contingence de l’impératif budgétaire. En 2022, à 29 ans, Syndergaard sera encore à son apogée, Trevor Bauer (30 ans) aussi. Malgré sa conquête du Cy Young en 2020, la trajectoire de Bauer ne présente pas autant de constance que celle de Syndergaard, qui demeure un des lanceurs qui accorde le moins de coups de circuits et de buts sur balle dans les majeurs. Tout cela pour dire que les Mets ne doivent pas mettre tous leurs œufs dans le même panier et se garder une marge de manœuvre pour 2022. Or, la situation contractuelle de Francisco Lindor pourrait devenir une sorte de point d’aveuglement dans l’ordre de priorité de leurs projets d’avenir. S’assurer les services de Lindor pour les prochaines années ne peut se faire au détriment de la rotation des partants – et Sandy Alderson le sait. Francisco Lindor est la carte qui change complètement la donne pour les Mets, sans tout régler leurs problèmes.

Si le travail hors-saison des Mets est inspirant, il constitue également une course contre la montre – et le cadre temporel est très restreint, alors que Lindor pourrait choisir de devenir joueur autonome au terme de la saison. Lors du point de presse virtuel des Mets, hier après après-midi, Sandy Alderson s’est dit confiant de conclure une entente à long terme avec son nouveau prince. Or, pour le moment, cette confiance repose sur des vœux pieux. Alderson prétend que le marché new-yorkais, le plus grand marché sportif en Amérique du Nord, c’est-à-dire la possibilité de devenir plus populaire qu’Aaron Judge ou Kevin Durant, représente le meilleur attrait pour séduire Lindor. Dans un marché aussi coriace que celui de New-York, la célébrité peut être envoûtante. Pour Lindor, elle se doit d’être consubstantielle au succès des Mets. Les partisans de cette équipe attendent un sauveur depuis la fin des années 1980. Jusqu’à hier, Steve Cohen était investi d’une telle mission historique – il n’est plus le seul.