Armand Rougeau, le père de Jean et Jacques, les lutteurs, était ouvrier mais aussi boxeur et entraîneur à la Palestre nationale, apprends-t-on dans l’autobiographie de l’ainé, celui qu’on surnommait Johnny. À 13 ans, il est allé rencontrer la Commission athlétique de Montréal et a obtenu un permis pour ériger une arène de lutte dans l’intention d’y tenir des combats; un brillant organisateur venait faire ses premiers pas. Parmi les lutteurs, il y avait un certain Ovila Asselin, qui a par la suite tenu un hôtel pour danseuses dans le coin du lac Orford. Cet hôtel est aujourd’hui disparu mais j’ai connu le tenancier et apprécié ses artistes ! Johnny lui, aurait voulu être un joueur de hockey : mais rendu junior, il s’aperçut cependant qu’il n’était pas de taille.

À 17 ans, il abandonna l’école et se trouva un job chez Coca-Cola : au début, il transportait des caisses et un an plus tard, il y était vendeur. Avec l’aide de Fernand Daoust, il a parti le 1er syndicat de cet embouteilleur et en est devenu président : cependant, il s’est vite retrouvé sans emploi, en attendant l’accréditation. Et voilà qu’il reçoit un appel de son oncle Eddie, qui est lutteur professionnel aux États-Unis : le voici, à 6 pieds et 2, 210 lbs, dans le coin droit, from Quebec, Canada. Il a vite affronté les meilleurs, Buddy Roger, Yukon Eric. C’est Michel Normandin, l’animateur réputé, qui l’a convaincu de revenir lutter ici : c’était les débuts de la télévision et la lutte y était cédulée. L’émission allait devenir la plus populaire, devançant même La famille Plouffe. , un classique dont plusieurs se souviennent.Tous les mercredis soirs au Forum, plus de 12,000 spectateurs s’entassaient pour assister aux combats. Le gérant et entraîneur de Johnny fût Yvon Robert : en 1960, Rougeau bât Wladek Kowalski et devient champion.

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Il recevait, à cette époque, environ 500 lettres par semaines : un fan club avait aussi été créé en Ontario. Il fût, en plus, champion d’Europe. En réalité, Rougeau ne voulait pas se brûler à trop performer au Québec alors, il s’absentait souvent lutter à l’extérieur. Il fit aussi équipe avec son frère Jacques, ce qui s’avéra une combinaison gagnante. Johnny aurait pu jouer avec les Alouettes, car il fit leur camp d’entraînement et fût retenu pour l’équipe; mais leur contrat n’était pas assez lucratif, par rapport à ce qu’il gagnait dans l’arène. En 1953, il fût nommé lutteur le plus populaire par TV Guide. Il voyagea beaucoup; très populaire aux USA, il n’aimait guère aller dans l’ouest canadien pour ce qu’il qualifie de comportement raciste des canadiens-anglais. Il était mieux reçu en Europe (1959).

Rougeau gagna ensuite le championnat européen en détrônant Félix Miquet, ceci devant 20,000 spectateurs agités, une foule record, à l’époque, à Paris : s’ensuivit une tournée en Allemagne, en Belgique, en Suède, à Casablanca. Mais il a alors le mal du pays et revient au Québec : en 1961, il remporte de nouveau le titre, cette fois aux dépends de Hans Schmidt. C’est à ce moment, qu’il commença à travailler pour René Lévesque : entendons-nous bien, il n’était pas là à titre de conseiller politique ! À cette époque, ti-poil était encore libéral et l’union-nationale était au pouvoir : dans Montréal-Laurier, cela jouait aux gros bras et en plus, il y avait les Italiens qui faisaient la loi. C’est donc dans ce contexte que Rougeau est embarqué : il n’était pas en politique pour les idées, loin de là mais, il se faisait le chien de garde de René Lévesque, un personnage pour lequel il avait une admiration sans borne à cause de son honnêteté et de son ambition de purifier la scène politique des manigances des unionistes. Avec le temps, il est demeuré au service de Lévesque plus de 15 ans, Rougeau s’est politisé un peu : il s’est attaché aux idées de l’homme pour son Québec et il considérait que René contribuait énormément à la cause nationale. Finalement, il m’est venu à l’idée que ce lutteur s’est, peut-être, un jour, identifié à la lutte du peuple québécois : né pour l’action et la force, aurait-il été un acteur, jouant un rôle lors la révolution tranquille ?

Comme homme d’affaires, Rougeau acheta le Mocambo, le plus vaste club de nuit au Canada : s’y produisirent en plus d’Alys Roby, Fats Domino, Chubby Checker, Doris Lussier (Père Gédéon), les Jérolas, Ti- Gus et Ti-Mousse, Liberace, Benny Barbara, Billy Daniels, Nat King Cole, tout cela avec Roland Montreuil, maître de cérémonie. C’était cela un cabaret : des shows en direct, pas de lipsing mais, du vrai monde. Ces années de show business n’ont pas empêché Jean Rougeau de suivre René Lévesque : il était à ses côtés quand il a démissionné des libéraux de Jean Lesage et il appuyait le parti québécois aux 1ères élections provinciales. Johnny était toujours au cœur de l’action.

Il devint par la suite promoteur de lutte : d’abord pour un combat avec Argentino Rocca. Rougeau lui organisa un duel contre Bulldog Brower. Larry Moquin, un autre québécois, revint lutter pour lui. Puis, Johnny a effectué un retour à 36 ans: il s’est battu de nouveau contre Hans Schmidt et puis, ensuite, contre le champion australien Stanford Murphy. Il avait gardé la forme et était devenu plus massif, pesant désormais 225 livres. Il a aussi affronté le très détesté Waldo Von Erich et lui a appliqué la prise du sommeil. C’est en 1967, dans un ring de Québec, qu’il s’est battu contre un autre québécois, ancien olympien celui-là, j’ai parlé de Maurice Mad Dog Vachon ! En 1968, il attira une foule de 17,000 spectateurs dans l’ancien forum pour un combat avec Yvan Koloff : la revanche, elle, attira 20,000 personnes, un record que même les canadiens ne brisèrent pas !

Mais à 42 ans, après avoir livré plus de 5000 combats, Jean Rougeau songeait sérieusement à se retirer de la lutte pour s’occuper de son équipe de hockey, les Bombardiers de Rosemont, de la ligue Métropolitaine. Il a cependant avoué, dans son autobiographie, que les applaudissements de la foule lui manquaient : et bien, quand le Sheik a envoyé son frère Jacques à l’hôpital, à la suite d’un combat à Chicoutimi, Johnny a demandé à Gino Brito et à son neveu Raymond de l’entraîner puis, il a défié le Sheik, ceci pour le titre. Il s’est alors laissé emporter par la violence qui régnait dans la foule et, a perdu la tête, étant par la suite disqualifié : puis son frère et lui s’en sont pris au gérant Eddie The Brain Creachtman, qu’ils ont tout droit envoyé à l’hôpital ! Plus de 15,000 spectateurs assistèrent à ce retour. Mais ce n’était pas fini, loin de là : Jean affronta le mémorable Addullah the Butcher, une véritable masse humaine avec un regard fou, ceci au Parc Jarry devant plus de 26,000 personnes! Ce fût un combat plein de sang qui fit sauter les plombs : on a dû faire intervenir la force constabulaire, la foule étant en délire et le match étant alors déclaré nul.

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C’était comme cela la lutte dans le temps : le spectacle était autant dans la foule que sur l’arène. Les lutteurs étaient si souvent en sang qu’ils avaient des plaies béantes au front qui s’ouvraient au moindre coup. Étrangement, il y avait partout une chaise sous tous les ring et les méchants, ceux qui perdaient à la fin, sous les hurlements de la foule, s’en servaient sournoisement, chaque fois à la surprise de tout le monde ? Les verres de bière volaient ça et là et, la bousculade s’emparait à tout coup des plus éméchés. Les journalistes auraient pu prédire la fin des combats mais personne ne se serait passé de leur déroulement.

Après le Parc Jarry, ce fût au tour du Colisée de Québec puis de la Lutte Grand Prix : Jean rencontra un québécois surnommé Tarzan La Bottine Taylor. En 1975, il eût un combat contre Stan Stasiak de St-Louis qui avait d’abord battu le populaire Édouard Carpentier, lui aussi un favori de la foule. Entretemps, son équipe de hockey, rebaptisée Le National de Rosemont, avait fait son entrée dans la nouvelle ligue Junior A du Québec; Claude Mouton demeurait associé à l’organisation. C’était dans le temps du Canadien junior et Guy Lafleur faisait alors la terreur dans la ligue, avec ses Remparts : Pierre Foglia, de La Presse avait remarqué le club de Rosemont et écrivait :

Jean Rougeau a donné une leçon d’organisation au monde du hockey

mineur dans la province. Plus important encore, il a su innover dans la

manière de diriger les jeunes en leur rentrant dans le crâne des valeurs

plus importantes que le hockey, les études par exemple.

Quel bel hommage ! À la seconde saison du National, Claude Provost, ex-joueur des Canadiens, s’est joint à l’organisation en tant qu’instructeur et il remarqua tout de suite que Guy Lafleur était dans une classe à part. Dans une partie contre le National, dominé 14 à 1, Guy marqua 7 buts et André Savard, 3 buts 9 passes : à la fin de la saison, Claude Provost démissionna et le club fût exclu des séries. Cet été là, le National déménagea à Laval. Les années de vaches maigres achevaient : l’implication de Rougeau allait se faire sentir. À la seconde saison de l’équipe à Laval, on avait recruté Robert Sauvé comme gardien et un avant prolifique, Michael Bossy : Bossy, qui s’illustrera avec les Islanders de New York en y gagnant plusieurs Coupes Stanley, est arrivé à Laval à 15 ans. Rougeau lui, ne laissait jamais rien à la légère : côté marketing, il s’associa Richard Morency, Pierre Lacroix (O’Keefe) et le barbier le plus célèbre du Québec, Menick. Toto-Gingras s’ajoutera l’année suivante.

1978 est une année heureuse pour Jean Rougeau : son équipe de Laval fût plus que compétitive que jamais et, entretemps, René Lévesque était devenu 1er ministre du Québec. En 1981, il fût nommé Président de la LJMQ, mandat qui fût renouvelé. Mais là s’arrête l’histoire à l’eau de roses : Réjean Tremblay, avec son indiscrétion notoire, a publié un article ou non seulement il y révélait un cancer, ce qui était exact mais le déclarait en phase terminale, ce qui était inexact. La vie, du moins le peu qu’il lui en restait, ne fût jamais plus la même pour Johnny.

En conclusion, par rapport à mes convictions, Rougeau eût des opinions beaucoup trop à droite : il était pour l’autorité (ferme), la discipline (rigoureuse), la place de la femme à la maison, puis était contre la libération de la femme, le droit de vote à 18 ans, la légalisation de l’homosexualité, le droit de grève dans les secteurs publics et parapublics, plus de liberté dans les prisons, le port des cheveux longs ou de la barbe. En sachant tout cela, je sais maintenant pourquoi j’aimais mieux les vilains frères Leduc avec leur tuque et leur barbe ! Merci de votre lecture.

Luc Beaudry

(FANS D’HISTOIRE DU SPORT)