Avis : Toutes les comparaisons s’avèrent inutiles. Le sujet de cette entrevue est unique en son genre. Je vous aurai prévenus !

« Mes parents sont des « profs » de sport à l’université en France. Ils ne comprennent pas ce qui se passe avec moi. Je suis obligé de les rassurer dans tout ce que j’entreprends au niveau de la course à pied ». Avouons que Joan Roch est un être particulier. Il constitue une exception, de l’adrénaline à l’état pur, mais pourtant….

Je l’ai rencontré sur son heure de lunch au Cartet, un resto-boutique sympa dans le Vieux-Montréal. Si vous le voulez bien, remontons dans le temps. Il y dix ans, il commençait à courir. «J’avais laissé tomber, à cause d’un rhume, il pleuvait, l’hiver, je ne me souviens pas très bien », me confie-t-il, le plus sérieusement du monde. Puis, en 2006, il revient. Il s’inscrit au demi-marathon de Montréal.

Joan en compagnie de l'athlète olympique Clara Hughes

 

Avec son accent typique, longs cheveux bouclés, yeux bleus, il poursuit : « Je me rappelle. Je rentrais à la maison. Je demeurais à l’époque sur le Plateau. J’y ai croisé les coureurs du marathon et je me suis dit : Ce sont des malades ! Puis, l’année suivante, je courais mon premier marathon à Ottawa….en 3h14. Mais ce temps ne me suffisait pas. Il m’a fallu six marathons pour récolter un chrono inférieur à 3h00 ! » Il s’est tapé un 2h48 à Toronto.

Simplement pour changer le mal de place, il a tenté l’ultra-marathon de 58km à Mont Tremblant. « Je me suis littéralement planté. J’ai abandonné avant la fin. À mon retour au travail, j’étais frustré, je gueulais. Mes confrères pourraient te le confirmer.» Encore une fois, il y est retourné un an plus tard et cette fois, il a vaincu. Ce fut alors le chant du signe pour les courses sur route. Par Toutatis !

Le bruit, la musique, l’afflux des gens et le fait de se voir dans l’obligation de s’inscrire des mois à l’avance ne lui convenaient plus. « J’aime courir seul. Or, je reconnais que je suis plus sociable depuis quelque temps », souligne-t-il pour expliquer l’intérêt qu’il suscite auprès des coureurs, particulièrement suite à la publication de son fameux film en février 2014 sur sa façon inédite de s’entraîner, qui a attiré l’attention de certains médias et de plusieurs mordus de ce sport.

Âgé de 41 ans, Joan est arrivé au Québec à l’âge de 18 ans. Né à Poitiers au centre ouest de la France, il étudiait à Lyons avec la ferme intention de devenir ingénieur. Il est venu à Montréal pour compléter sa maîtrise à l’école polytechnique. Il a abandonné. Il a complété son service militaire en France puis obtenu son statut de résident permanent au Canada.

Longueuillois, il a épousé une Québécoise et est père de trois jeunes enfants, Aurélie, 7 ans, Maël, 5 ans et Aimée, 3 ans. Mais comment fait-il pour conjuguer sa vie familiale avec toute son implication dans la course ? Il me regarde en riant : « C’est grâce à mes enfants si j’ai amorcé cette formule. Je ne voulais pas tout foutre le noyau familial en l’air. Au début, je courais la nuit. Après quelques mois, j’ai lâché, complètement vidé. L’unique option qui s’offrait était de courir un aller-retour au travail. Mon corps s’est adapté. Même que j’ai noté une amélioration dans mes performances. Ça m’a surpris ».

À l’emploi d’Acceo Solutions à Montréal à titre d’informaticien, disons que le pont Jacques-Cartier lui est très familier ! « Cette procédure a réveillé bien des gens. Ce fut comme une petite révolution. C’est le coup de pouce qui manquait. Ils ont pu voir que c’était réalisable. Je compare souvent cette prise de conscience à ce qui est arrivé avec le vélo. Courir simplement pour atteindre un endroit. Regardez toutes les personnes qui utilisent leur vélo pour se rendre au travail ! »

Inévitablement, Joan attire l’attention. « Les gens sont intrigués. Ils sont impressionnés par ma persévérance, ma discipline…et non par la performance. »

Son épouse ne court pas. « Elle m’aide ainsi à garder les deux pieds sur terre car elle voit la course à pied d’un angle bien différent. Elle me freine car sinon, j’ambitionnerais. Je ne cours jamais le week-end. »

Mais il y a le blogue. Où trouve-t-il le temps pour s’en occuper ? « J’écris la nuit. Je suis un intense et j’aime partager. La participation du public allume ma flamme. Mon épouse, qui a fait des études en journalisme, s’implique. Elle corrige mes textes et je la consulte régulièrement. Nous discutons sur de nombreux sujets et elle m’apporte des points intéressants. Elle est pratiquement devenue mon agente !»

Que dire maintenant des projets qui pointent à l’horizon ! « Pour les conférences, je commence à manquer de temps. Alors, je devrai rater des heures de travail. Je n’ai pas d’autres alternatives. Il va falloir compenser. Je serai dans l’obligation d’exiger un tarif. Aussi, je vais écrire un livre. Les Éditions de l’homme ont accepté. Il est prévu pour 2016, pas un livre sérieux, plutôt ludique, avec des photos couleurs, beaucoup de photos. On prévoit en vendre au moins 6000 exemplaires. »

L’année 2015 déborde déjà. Depuis quelque temps, Joan est devenu ambassadeur pour MEC (Mountain Equipment co-op). « Les dirigeants se lancent dans la course de trail. Ils désirent faire la promotion des épreuves en sentier et ont constaté ma crédibilité dans ce milieu. » Il faut ajouter à ce palmarès sa participation à la Diagonale des Fous à l’Île de la Réunion, un département d’outre-mer français dans l’océan indien, un grand raid de prestige dans le monde, le Défi Pierre Lavoie où il se retrouvera entouré d’une meute de journalistes qui feront assurément la promotion de ses implications puis finalement, une levée de fonds pour la Fondation du docteur Julien.

Son employeur lui a demandé s’il pouvait courir en solo la distance de 250km entre Québec et Montréal….et il a accepté.

Après toute cette nomenclature, une question me brûlait les lèvres. Tu n’as pas peur de t’écrouler ? « Un peu. Mais je veux progresser. Je ne veux rien prouver à personne mais je veux voir où je peux me rendre. L’an dernier, j’étais fatigué mais pas épuisé. Je sais que j’en fais beaucoup, mais ça passe."

Quand j’ai couru mon 100 milles, j’aurais pu continuer à la fin. Même que dans les derniers milles, alors que les autres ralentissaient, je parvenais à conserver mon rythme. » Finalement, c’est à se demander si 160km, c’est trop court pour lui !

Joan n’a jamais été blessé. « J’ai éprouvé des douleurs, des courbatures mais sans plus. Je suis chanceux mais mon mode d’entraînement joue un rôle crucial. Je réagis aux signaux de mon corps. J’en fais beaucoup…mais pas trop.

"Je manque de référence pour expliquer ce qui se passe dans mon cas car je suis le seul dans cette catégorie.» Soudain, il prend un air sérieux. « Je considère les ultra-marathoniens plus équilibrés dans leur entraînement comparativement aux autres coureurs. Ils se blessent moins souvent, car sur les sentiers, c’est vraiment plus facile que sur la route ».

Nous aurions pu parler encore des heures sur le sujet, mais il devait retourner au travail. Un gars discipliné je vous dis.

La vie unique et intrigante de Joan Roch fait l’admiration de nous tous mais il faut saisir la réalité, éviter le jeu des comparaisons et ne pas chercher à comprendre.