Texte d'abord paru sur Parlons de balle.

Au cœur de notre époque sans mémoire, où le réel est subsumé par le Spectacle permanent et les danses Tik-Tok de Juju Smith-Schuster, par exemple, nous sommes de moins en moins rappelés à l’une des dimensions les plus importantes du sport : celle du deuil. Autrefois, bien des jeunes garçons devenus des hommes mûrs se sont confrontés à la mort par le décès d’une idole sportive de jeunesse. Pour ma part, je me souviens avoir pleuré la mort de Maurice Richard longtemps, alors que j’avais que 8 ans, sans l’avoir jamais vu jouer ailleurs que dans les images d’archives de l’ONF. J’ai demandé à ma grand-mère de lui allumer des lampions à l’Église de Richelieu, pendant plusieurs semaines, afin de faciliter son ascension vers le ciel. Même encore aujourd’hui, il m’est impossible d’expliquer l’intensité de cette affection pour Maurice Richard à un si jeune âge. Je ne connaissais de lui que ce regard incendié sur cette célèbre photo de lui, où on le voit foncer vers ce qui semble être un gardien de but. Dans cette photographie, nous sommes seuls avec le feu de Maurice Richard et la noblesse de son regard. À cela s’ajoute les récits mythifiés de mes arrières-oncles et de ma grand-mère, qui voyaient dans le Rocket une figure de transcendance du destin ouvrier insurmontable des Canadiens-français, l'ouverture de la grandeur nationale. Cela, je l’ai compris des années plus tard, mais mes intuitions d’enfant, les plus fécondes qui soient, portaient déjà l’acuité de cette impression : un athlète peut vous sauver du malheur.

 

Déplaçons-nous maintenant vers la Louisiane, voulez-vous, vers cette terre d’expatriation forcée des Acadiens. En 2005, l’ouragan Katrina dévaste le littoral de la Nouvelle-Orléans et laisse l’État de la Louisiane  dans une désolation tirée de l’Ancien Testament. Après un cafouillage lamentable de l’administration fédérale, hésitante à envoyer les secours d’urgence aux sinistrés de la région, les autorités de la Louisiane prévoient une longue reconstruction des infrastructures. Les coûts des dommages sont alors estimés à 108 milliards, le nombre de blessés est indénombrable, alors que 1836 personnes ont péri dans le désastre. Quelques jours avant la venue de l’Ouragan, l’évacuation des côtes de la Nouvelle-Orléans est ordonnée par le gouvernement. Les Saints doivent quitter les lieux et disputer leur dernier match préliminaire à Oakland. Pendant ce temps, leur stade, le Superdome, est transformé en refuge de fortune pour les sinistrés privés d’un endroit où s’abriter pendant l’Apocalypse. L’organisation des Saints est consciente que l’ouragan risque fortement de les forcer à changer de domicile après cette épreuve, en raison des dommages causés par le cataclysme. Alors que les réfugiés se croient protégés, les vents violents de Katrina déchirent la toiture du Superdome et des débris tombent sur le terrain, sous les yeux effarés des gens réunis dans les gradins. Le lendemain, les partisans des Saints se disent : «nous ne reviendrons jamais ici». L’équipe doit disputer la saison 2005 comme une itinérante et termine son calendrier avec une fiche de 3-13.

 

Un an plus tard, Sean Payton, l’ancien coordonnateur offensif des Cowboys de Dallas, choisit consciemment la mission de redresser les Saints dans la dignité que les résidents de la Nouvelle-Orléans méritent de retrouver. Il sait qu’une telle chose est impossible à accomplir sans la présence d’un quart-arrière de franchise digne de ce nom. Plusieurs quart-arrières sont disponibles sur le marché des joueurs autonomes –Jeff Garcia, Todd Collins, John Kitna, Sage Rosenfels –, mais un seul peut relever les Saints : Drew Brees. Ce dernier se remet toutefois d’une opération à l’épaule qui sème des doutes raisonnables dans l’esprit de plusieurs directeurs-généraux et coachs de la NFL. Ils rencontrent néanmoins deux organisations sincèrement intéressées à ses services, les Dolphins de Miami et les Saints de la Nouvelle-Orléans. Il faut dire que Miami avait été épargnées par Katrina et que l’aspect paradisiaque du sud de la Floride représente un attrait pour les agents libres de la NFL depuis l'implantation du système au milieu des années 1990. Il reste quelque chose du mythe de Miami Vice là-bas : la gloire indolente de l'époque Reagan, les clubs de nuits qui ne ferment jamais, les cartes Topps fluorescentes de Dan Marino, quelque chose d'une Amérique festive et immortelle - tout le contraire de la Nouvelle-Orléans après le désastre de Katrina.

 

Comme l’écrit la romancière Monique Proulx, le cœur est un muscle involontaire. Il nous pousse parfois à choisir la dureté de l’épreuve au-delà de la beauté, la possibilité de grandir dans l’adversité, plutôt que les mirages de l’opulence. Lors d’une visite des environs en voiture, Sean Payton souhaite montrer les quartiers cossus des habitants privilégiés de la Nouvelle-Orléans au quart-arrière tant convoité et à sa femme. Sur le retour vers le Superdome, Payton emprunte le mauvais chemin et les trois se retrouvent exactement à l’endroit que souhaitait éviter l’entraîneur-chef des Saints : les quartiers détruits de la Nouvelle-Orléans. Brees et sa femme Britney voient une voiture encastrée dans un devant de maison, des fondations effondrées, des rues entières désertées et leurs demeures complètement démolies. Une telle vision apocalyptique aurait convaincu le commun des morts de prendre leurs jambes à leur cou, de quitter cet plus rapidement possible de cet endroit et d’emménager à Miami. Or, Brees et sa femme ne sont pas des gens ordinaires. Patriotes et profondément chrétiens, ils ont vu dans ces paysages dévastés la possibilité d’accomplir une mission qui les dépassent, l’occasion unique de mettre en pratique leurs valeurs et leurs principes de vie, à la manière des fondateurs de l’Amérique qui souhaitent bâtir une demeure pour le Seigneur sur un continent hostile à la présence de l’homme. L’arrivée de Brees coïncida avec les travaux de reconstruction du Superdome, devenu le symbole absolu de la résilience des Louisianais.

 

On connaît la suite des choses : les Saints ont remporté le Super Bowl en 2009, contre la superpuissance offensive des Colts de Peyton Manning. Depuis, ils appartiennent à la royauté de la NFL et Brees détient le record pour le plus grand nombre de verges cumulées par la passe. L’histoire des Saints et de Brees est celle d’une résurrection commune dans la traversée du malheur – rien de plus biblique. Elle est sur le point de se terminer. Que ce soit dimanche soir contre les Buccaneers, advenant une défaite des Saints, la semaine prochaine en finale de la NFC ou même au Super Bowl, nous assistons aux derniers moments de la carrière de Brees, lui qui avait annoncé au mois de septembre qu’il revenait pour un dernier tour de piste en 2020, une chance ultime de remporter un autre Super Bowl pour les gens de la Nouvelle-Orléans. Ces partisans entreront ensuite dans un véritable deuil, chose rare mais bien réelle dans le monde du sport. Les lampions de Katrina laisseront place aux lampions de la gratitude. Un autre numéro 9 a porté l’espoir d’un peuple se reconnaissant dans le symbole du lys, les Louisianais, il a fait du Superdome le royaume d’une renaissance improbable, la sienne et celle de toute une région.

 

Le départ à la retraite de Drew Brees représentera un adieu difficile, une page d’histoire qui se tournera dans la gloire d’un Super Bowl ou l’amertume d’une énième défaite déchirante en éliminatoires. Peu importe l'issue du parcours des Saints, les gens de la Nouvelle-Orléans pourront toujours se remémorer le récit de Drew Brees, désormais inséparable du leur. La vérité est souvent fuyante, incertaine. Parfois, elle offre un cadeau inestimable aux plus éprouvés, elle devient limpide comme la lumière du monde, dans le trompe-l’œil de la banalité, car rien n’est vraiment banal. Elle vous dit simplement, avec la grâce rudimentaire du chant de Blind Willie Johnson : un athlète peut vous sauver du malheur.