C'est au cours de sa troisième tournée pancanadienne que le commissaire de la Ligue canadienne de football (LCF), Randy Ambrosie, a soulevé l'idée d'un nouveau système pour les éliminatoires. Si elle n'est pas foncièrement nouvelle, ni ne réorganiserait foncièrement ce qui se fait déjà, certains aspects peuvent faire grincer des dents. 

 

Ça mange quoi en hiver?

 Actuellement, six des neuf équipes de la LCF participent aux éliminatoires. La championne de division obtient une semaine de congé pendant que les équipes classées 2e  et 3e  s'affrontent. Le gagnant combat ensuite l'équipe championne lors de la finale de division, puis enfin les deux formations victorieuses concourent pour le prix ultime, la Coupe Grey.  Si la 4e équipe d'une division a une meilleure fiche que la 3e équipe de l'autre, elle la remplace en demi-finale: c'est la règle du croisement. Celle-ci prend tout son sens à partir de 2014  lors de l'arrivée du Rouge et Noir d'Ottawa dans la ligue, débalançant ainsi les divisions (cinq équipes dans l'Ouest et quatre dans l'Est). Depuis cette saison, la règle du croisement a été appliquée à chaque fois sauf en 2015.

 

La proposition d'Ambrosie est la suivante: six équipes participent toujours aux séries alors que la formation championne de chaque division obtient une semaine de relâche.  Cependant, la règle du croisement serait abolie afin de se concentrer sur la fiche brute.  La troisième équipe affronterait la sixième et la quatrième affronterait la cinquième. Cela peut avoir comme effet de déséquilibrer un peu plus la répartition géographique des équipes considérant la force des formations de l'Ouest depuis plusieurs années.  Les demi-finales seraient jouées les samedis. L'aspect le plus controversé (qui contre toute attente n'est pas le fait que les demi-finales soient jouées un samedi au lieu d'un dimanche) concerne le fait que l'équipe avec la meilleur fiche du circuit puisse choisir son adversaire. Ainsi, si l'équipe 3 vainc l'équipe 6 et que l'équipe 4 vainc l'équipe 5, l'équipe 1 peut choisir entre affronter 3 ou 4 alors que l'équipe 2, championne de l'autre division ayant une fiche inférieure à l'équipe 1, devra affronter l'autre.

 

Ouf

 

L'éternel débat des divisions

 Le débat du format éliminatoire de la LCF ne date pas d'hier. Il s'imbriquait toutefois dans le débat plus large sur les divisions. Il oppose les partisans du statu quo à ceux qui prônent leur abolition pour ne faire qu'une seule conférence de neuf équipes. Deux variables contribuent à faire persister le débat. La première concerne le nombre d'équipes. Si la LCF peut être moquée par certains en raison de son faible nombre d'équipes par rapport à d'autres ligues professionnelles, il ne faut pas oublier qu'elle doit jouer dans le cadre d'une zone géographique couvrant un peu moins de 38 millions d'habitant en date d'aujourd'hui. Ceci veut dire que le pays compte une équipe de football professionnelle pour 4 220 057 d'habitants, ou pour 11 % de la population. Cela implique qu'un marché ne peut malheureusement pas éclore comme par magie.

 

La seconde variable, la plus importante, concerne le déséquilibre des divisions. Il s'opère à deux niveaux: géographique et qualitatif. Il est géographique car la division Ouest possède une équipe supplémentaire. Il est qualitatif car depuis plusieurs années, les équipes de l'Ouest sont meilleures que celles de l'Est. Ce sont pour ces considérations que le croisement a été instauré afin d'assurer que le principe même des séries, celui d'opposer les meilleures équipes, soit conservé. Ce déséquilibre pourrait être en partie réglé par l'émergence d'une dixième équipe dans l'Est. Le plus récent projet en cours est celui d'Halifax. 

 

La plus récente émergence du débat sur les divisions a eu lieu en 2018 en raison d'une ''controverse'' liée aux Eskimos d'Edmonton. Cette saison, les Eskimos, avec une fiche de 9-9, terminent au cinquième rang de la division Ouest, mais sont tout de même classés sixième sur neuf. Les Tiger-Cats, deuxième dans l'Est, ont une fiche de 8-10 alors que les Alouettes, troisième, 5-13. La règle du croisement a été appliquée de sorte à ce que les Lions ont affronté les Tiger-Cats en demi-finale de l'Est, mais les Eskimos ont été exclus des séries. Cette situation avait provoqué la colère de l'entraîneur-chef Jason Maas (une prise de colère parmi d'autres vous me direz), critiquant la situation et surtout le fait que l'équipe de Hamilton avait eu une sorte de passe-droit en ayant terminé second dans l'Est alors que cette division a été très faible.  Frustration d'autant plus grande que non seulement les Eskimos étaient sur une bonne lancée en première moitié de saison avant de connaître une dégringolade pendant la seconde, mais qu'en plus, la Coupe Grey était disputé à Edmonton.

 

Pourquoi ai-je écris ''controverse'' avec des guillemets? Parce qu'en réalité, cela n'en est pas une. Si l'on se fie uniquement aux chiffres nous serions tentés de donner raison à Maas dans sa complainte. La réalité est toutefois moins simple. Au cours de la dernière semaine de la saison régulière, les partants des Eskimos ont vaincu les réservistes des Blue Bombers (10-8) alors qu'au cours de la même soirée, les partants des Alouettes ont vaincu les réservistes des Tiger-Cats et ce, grâce à un botté de placement raté par Hamilton sur le tout dernier jeu du match. Winnipeg et Hamilton ont fait le choix de faire jouer leurs réservistes parce qu'ils étaient assurés des séries éliminatoires. Dans la réalité alternative où Lirim Hajrullahu réussit son botté, remportant le match 31-30, Hamilton aurait une fiche de 9-9, égale à celle d'Edmonton, et tout cette histoire n'existerait pas. Imaginez alors si les partants avaient joué.

 

 

Un si grand changement?

 La proposition d'Ambrosie semble être une tentative de concilier les deux visions. Il y aurait quand même une division Est/Ouest pour structurer les matchs de la saison régulière et pour déterminer l'équipe bénéficiant de la semaine de relâche, mais ces barrières tombent pour les équipes des séries. Mais le changement en vaudrait-il la chandelle? Comparons un peu.

 

Demi-finales des éliminatoires 2019: Eskimos VS Alouettes & Blue Bombers VS Stampeders

Demi-finales des éliminatoires 2019 avec le système Ambrosie: Eskimos VS Stampeders & Alouettes VS Blue Bombers

 

Demi-finales des éliminatoires 2018: Lions VS Tiger Cats & Blue Bombers VS Stampeders

Demi-finales des éliminatoires 2018 avec le système Ambrosie: Eskimos VS Roughriders & Lions VS Blue Bombers (dans la situation où Hamilton perd malgré tout son match contre Montréal et que Winnipeg perd malgré tout son match contre Edmonton).

 

Demi-finales des éliminatoires 2017: Roughriders VS Rouge et Noir & Eskimos VS Blue Bombers

Demi-finales des éliminatoires 2017 avec le système Ambrosie: Blue Bombers VS Rouge et Noir & Eskimos VS Roughriders

 

Demi-finales des éliminatoires 2016: Eskimos VS Tiger Cats & Blue Bombers VS Lions

Demi-finales des éliminatoires 2016 avec le système Ambrosie: Tiger Cats VS Lions & Eskimos VS Blue Bombers

 

À travers ces exemples, nous remarquons que seule la saison 2018 peut impliquer des nouvelles équipes, et c'est en raison de la stratégie des Blue Bombers et des Tiger-Cats d'avoir fait jouer des réservistes. Sinon, le nouveau format n'influence pas les équipes participant aux séries mais plutôt leur ordre d'affrontement. Il est évident que cette formule aurait produit des éliminatoires différentes que celles dont nous connaissons., sans toutefois affirmer que le spectacle aurait été meilleur.

 

Le vieil adage dit don’t fix it if it ain’t broken  (ou quelque chose comme ça). Nous pouvons donc nous demander pourquoi le commissaire souhaite apporter une nouvelle formule. Constate-t-il un problème avec les séries actuelles que d’autres ne verraient pas? Veut-il s'inspirer de ce qui se fait ailleurs? Selon le principal intéressé, son projet semble plaire à une bonne partie des fans rencontrés lors des town halls de sa tournée. Cependant, d'autres estiment au contraire qu'il faut rester avec la méthode utilisée afin de ne pas déséquilibrer qualitativement davantage les divisions. En effet, le débat aurait pu avoir une autre portée si la méthode Ambrosie influençait les équipes de série, mais dans les circonstances, j'ai de la difficulté à considérer que le modèle actuel soit si injuste au point qu'il faille le changer. L'impact qui me semble le plus important dans cette formule concerne le fait que les équipes de l'Ouest pourraient accueillir davantage de demi-finales que celles de l'Est, dans la mesure où celles-ci sont généralement moins puissantes. Comme nous l'avons vu, si cette méthode avait été en vigueur en 2019, les Alouettes n'auraient pas joué leur match de série à Montréal. La probabilité de voir deux équipes d'une même division s'affronter pour la finale de la Coupe Grey serait plus grande. Quant à l'aspect controversé du choix de l'advsersaire par l'équipe championne, cela tire davantage vers l'aspect spectacle qui n'apporterait pas grand chose dans la dynamique de jeu.

 

Reste que dans tous les cas, la solution doit passer par l'équilibrage géographique des divisions.