« Jadis, je gelais mes émotions et pas question de passer pour un faible, un mécanisme de défense que j’avais développé. »

 La nuit précédent notre entretien, Marco Poulin n’a pas bien dormi. Nerveux, il appréhendait. Il m’invite au Partage Saint-François à Sherbrooke, une ancienne institution scolaire convertie en maison en réinsertion sociale, une ressource pour les gens qui arrivent de nulle part avec leur sac à dos.

 En 1998, il s’y présente. Il y trouve refuge après une escapade en auto-stop.

 Un échange émotif entre nous deux dans lequel Marco pleure à maintes reprises, incapable de contrôler ses émotions. Il faut le comprendre. Vous comprendrez.

 

Marco accompagné de son frère, sa mère et sa soeur.

 

Né le 3 avril 1965 à Longueuil, il a vécu une relation difficile avec son père, un homme travaillant mais alcoolique. Marco recherchait tout simplement de l’attention. Il voyait son frère bricoler avec son père. « Je voulais pratiquer des sports ce qui ne préoccupait aucunement mon père ».

 Durant son adolescence, Marco fera de mauvais choix dans son entourage. Influençable, il sera rapidement entraîné vers le milieu carcéral par un comportement relié à la consommation d’alcool et de drogues. Même après de nombreuses thérapies, il continuera à s’enfoncer. « Je réalise aujourd’hui que j’ai raté de nombreuses opportunités que la vie me procurait. » Inévitablement, sa famille se détache de lui.

 « J’ai perdu ma route et je me suis retrouvé littéralement dans la rue. Tu vois mon trousseau de clefs ? Il ouvre bien des portes dont celle du bonheur », s’exclame-t-il avec un large sourire, me regardant droit dans les yeux. Présentement, Marco œuvre au Partage à titre d’intervenant après avoir subi une formation.

 

Un moment fort dans sa vie lorsqu'il croise sa soeur qui courait le demi-marathon de Rimouski alors que lui terminait le marathon. Son mentor Éric Messier assiste à cette scène exceptionnelle.

 

En 1998, il passe six mois au Partage et retourne dans un logement. Quelques temps après, il échouera à la prison de Sherbrooke. De simples petits gestes, de l’écoute, des sourires, éviter les jugements, des petits détails qui occasionneront une grande différence dans son redressement.

 En prison, Marco s’entraînait en gymnase. Il voulait se protéger, se donner une image de dur. Il est devenu intimidant physiquement et son comportement n’était pas exemplaire. Mais il se souvient de ce gardien qu’il n’a jamais revu et qui sans s’en rendre compte, l’a considérablement aidé par l’attention qu’il lui apportait.

 « Je ne suis pas une victime car j’ai fait du mal à des gens. Avec mon père, je me considérais comme un nul. Aujourd’hui, je ne juge plus. »

 

 

Sa fille Jade, fière de son papa.

 

Il y a 15 ans, il découvre par inadvertance qu’il dispose d’un certain talent dans la course à pied. « En détention, les gars avaient parié sur moi. Je leur avais dit que je pouvais faire 100 tours de la cour. Je l’ai gagné de justesse car les gardiens s’affairaient à fermer les portes de l’endroit ! C’est alors qu’un gardien m’avait dit : Il ne faudrait pas que tu te sauves, car il nous faudrait courir longtemps pour te rejoindre ».

 La dépendance à la consommation fut réglée en premier lieu. Toutefois, il lui restait le côté affectif, de sorte qu’il a dû vivre des relations avec certaines femmes qui ne l’ont pas aidé. Le voilà actuellement  porteur de l’hépatite C, d’une cirrhose du foie et un taux de diabète élevé, le tout relié à sa consommation. Il a eu peur et cet état l’a interpellé.

 

 

Voici l'affiche qui annonce la conférence de Marco, un gars qui s'exprime admirablement bien. L'émotion sera assurément au rendez-vous.

 

« Je suis un anxieux de nature, un gars timide et lorsque je buvais, je me sentais bien. » Jeune, il rêvait de devenir journaliste sportif. « J’ai appris à lire avec les articles de Jacques Beauchamp et Guy Émond. Plus tard dans ma vie, j’ai créé un site web consacré aux combats ultimes. Une initiative qui m’a permis de rencontrer George St-Pierre et Patrick Côté. Je pensais que j’avais le droit au bonheur et j’ai recommencé à boire ».

 Depuis 18 mois, la pratique de la course à pied meuble ses loisirs suite à une rencontre avec Éric Messier du groupe Bouedlo. La sœur de Marco le connaissait. Sa participation à la dernière édition du marathon de Rimouski confirmera son immense talent avec un temps remarquable de 3h06.

 Il éclate en sanglots lorsqu’il rapporte la phrase d’Éric, qui au terme de l’épreuve lui a dit : « Tu sais Marco, avec cette performance, tu peux aller au marathon de Boston ! »  Une pause devenait nécessaire afin qu’il puisse se moucher et moi, me dénouer la gorge.

 

 

Une course de Marco en compagnie de Sébastien Laberge, le directeur du Partage St-François à Sherbrooke.

 

Il compare la course à pied à un chemin de la Compostelle. « C’est une façon de me faire pardonner. Tout ce qui survient autour de ces expériences devient profitable à mes yeux. »

 Il prépare une conférence qui se déroulera le mercredi 16 octobre à 19h à la salle Alfred-Desrochers de Sherbrooke alors que tous les profits retourneront au Partage. Cet événement se déroulera pendant la nuit des sans abris. « Je suis le porte-parole des écorchés de la vie. Je me considère très chanceux d’avoir toute ma tête pour te parler présentement car plusieurs arrivent ici très hypothéqués. »

 Rimouski, ce fut comme une route de la rédemption. « Éric m’a dit qu’à chaque kilomètre courus, j’enterrais mon passé. Cette phrase pèse lourd dans mon cheminement. Je dois nécessairement bien m’entourer.»

 

Marco espère que sa fille Jessyka assistera à sa conférence du 16 octobre. Elle a souffert, je l'ai abandonnée, témoigne Marco.

 

Marco pardonne à son père. « Il m’a transmis ce qu’il pouvait. Jadis, c’était toujours la faute aux autres, J’ai compris que je possédais le pouvoir de changer. Au Partage, je suis entouré de talents inexploités. Ce n’est pas un zoo, ici. Je veux passer mon message qu’il faut rêver. La course à pied est un véhicule qui m’amènera à autre chose. L’adrénaline que j’ai ressentie après mon marathon se comparait au lendemain d’une grosse consommation. Je dois apprendre à gérer ces situations. »

 Marco a rencontré une femme l’an dernier. « Elle possède une belle carrière et nous souhaiterions voyager. » Il tente de la convaincre de s’initier à la course à pied. « Quand je me suis présenté à Rimouski, je prônais une attitude de guerrier. Sur la route de la rédemption, je dois devenir plus zen. »

 

Des moments de bonheur semblables, Marco en a vraiment besoin.

 

À 54 ans, détenteur d’un temps de 39 minutes pour un 10km, Marco voit les portes qui s’ouvrent. Ses enfants, Jessyka et Jade découvrent une nouvelle personne. Il y a de l’amour dans l’air. « J’ai frappé le mur et mes enfants ont fait une grande différence. »

 Pour la première fois de son existence, Marco Poulin prend possession de sa vie. Sur le droit chemin, ses nombreuses qualités ressortent après une longue période noire. Le futur s’annonce prometteur et il s’en aperçoit.

 Alors, il me regarde en me lançant tout bonnement : « Si tu m’avais rencontré il y a quelques années, tu n’aurais assurément jamais parié sur moi. Je te le dis, j’ai déjoué les pronostics ».

Le soleil brillait sur le chemin de mon retour à la maison. Je l'avais noté.  Je venais de comprendre le message de Marco ! Il faut se soutenir et s'entraider sur cette terre.